Seconde Partie
Septembre 844
Le soldat grimaça en retombant sur le sol dans un bruit sourd. L'ombre intransigeante du vétéran Livaï le surplombait, l'obligeant sèchement à se redresser. Essuyant la sueur qui perlait sur son front et le sang qui maculait ses lèvres suite aux nombres coups qu'il n'avait pu esquiver, le soldat se releva lentement. Son corps tout entier le lançait douloureusement alors que ses muscles protestèrent rigoureusement tandis qu'il se replaçait en position de combat face à son supérieur. Couvert de terre et de sable, les cheveux en bataille, les yeux brûlant d'agacement, le soldat esquiva maladroitement le coup de pied précis et vif de son adversaire, parant et attaquant avec ses dernières forces, résistant tant bien que mal avant de finalement s'écrouler une nouvelle fois dans la boue. Avec un reniflement dédaigneux, Livaï lui tourna le dos et partit rejoindre les deux gradés qui avaient observés la séance d'entraînement à quelques pas de là.
-Elle est douée, maugréa-t-il en se saisissant d'une serviette afin d'éponger la fine pellicule de sueur qui recouvrait son visage. Mais elle manque de muscles et de vivacité. Enfin, j'imagine qu'avec beaucoup de travail et de persévérance, je devrais pouvoir en faire quelque chose de convenable.
-Tu es dur en affaire, dit Erwin avec un fin sourire. Cette petite a un véritable don. J'ai rarement vu de soldat aussi doué dès leur entrée au bataillon.
-J'ai du mal à croire qu'elle se soit qualifiée deuxième du classement lors de son examen d'entraînement. Les autres devaient être particulièrement médiocres dans ce cas.
-Tout le monde ne possède pas ton talent Livaï. Fais preuve d'un peu plus de discernement.
-Non, Livaï a raison ! coupa Mona en posant son regard sur le soldat toujours allongé dans la boue, occupé à reprendre difficilement son souffle. Le talent est une chose, la chance en est une autre. Je ne me permettrai pas d'avoir le moindre doute. Elle a voulu entrer au bataillon, très bien, je vais m'assurer qu'elle s'y tienne. Livaï, je t'attends demain à la même heure. Si vous voulez bien m'excuser, acheva-t-elle après un bref salut.
Sans un regard de plus pour les deux hommes, Mona s'approcha vivement du soldat qui venait tout juste de se relever. Livaï et Erwin hochèrent la tête et prirent le chemin du retour. Ils n'étaient plus utiles ici.
-J'ai beau la connaître depuis des années, jamais je ne l'ai vu aussi exigeante et intransigeante avec qui que ce soit auparavant, dit Erwin, pensif. J'ai peur qu'elle n'en demande trop à notre recrue. Ce n'est qu'une gamine après tout.
-Ridicule. Lucy Wald aura bientôt vingt ans, elle est déjà bien plus âgée que la majorité des autres recrues.
-Tu étais encore plus vieux lorsque tu as rejoint nos rang, sourit Erwin.
-Ça n'a rien à voir, maugréa Livaï.
Cela faisait bientôt deux mois que les nouvelles recrues étaient arrivées au bataillon. Parmi elles, Lucy Wald, la sœur de Mona. La colère de la jeune femme avait été terrible. Elle avait hurlé sur sa sœur durant trois longues heures. Mona ne comprenait pas. Pourquoi ? Pourquoi cette folie ? Elles s'étaient faites une promesse autrefois, ne jamais s'approcher du bataillon, alors pourquoi l'avoir trahie ? Lucy avait à peine tressaillit. Elle ne regrettait rien. Elle savait qu'elle avait blessé cruellement ses parents avec son choix, faisant couler plus de larmes qu'elle ne s'en était cru capable. Elle savait qu'ils en souffriraient mais elle n'en pouvait plus. Sa sœur lui manquait. Quitte à s'engager et prêter serment à l'armée jusqu'à la fin, autant qu'elle soit auprès de gens qu'elle aimait. Et il n'y avait personne que Lucy aimait plus que sa propre sœur. Elle avait certes des amis. Mais ils étaient inutiles, tout juste bon à faire passer le temps.
Tout le monde disait que Mona n'avait pas de cœur, trop stoïque et insensible. Ils avaient tort. Mona était aussi sensible qu'une jeune fille découvrant son premier printemps. Mais elle avait appris à enfouir le moindre de ses sentiments au plus profond de son cœur fripé par la tristesse et la rancœur. Non, celle qui méritait le titre de sorcière insensible, ce n'était pas elle, mais bien Lucy. Si cette dernière aimait sa famille plus que qui que ce soit sur cette terre, le reste n'avait pas la moindre importance. Elle appréciait les gens sans jamais avoir réussi à s'y attacher. Là où la violence et la cruauté de la vie avaient abîmés sans état d'âme le sourire de Mona, la joie de vivre de Lucy n'avait jamais été entachée ni par la mort ni par la haine; pour cela, il aurait déjà fallu qu'elle attache de l'importance à quelque chose. Hors ce n'était pas le cas. Elle avait tout expliqué à sa sœur. Mona avait fini par comprendre puis, bien que difficilement, à l'accepter. Elles avaient fait un nouveau pacte. Puisque la seule chose qui les motivaient l'une et l'autre étaient leur famille, elles survivraient. Ensembles.
-Encore trop faible, cracha presque Mona en lui tendant un linge propre.
-Je ne peux pas gagner contre ce type, protesta hargneusement Lucy. Il est béni des dieux bon sang.
-Si tu n'es pas capable de contrer ses coups, n'espère pas survivre à l'extérieur des murs. Tu ne tiendras pas dix minutes dehors.
-Merci de tes encouragements, siffla-t-elle. Je fais de mon mieux !
-Ce n'est pas suffisant Lucy ! Tu peux me croire, je sais mieux que personne ce qui t'attend et ce n'est rien d'autre que le désastre et la mort ! Tu vas crever comme un chien là-bas et personne ne se souviendra de toi excepté nos parents et moi. Même Tom finira par t'oublier ! Tu ne seras plus qu'un nom, un vague souvenir, et tu disparaîtras sans rien laisser derrière toi.
Lucy pâlit. Sa sœur était si dure. Mais derrière la violence de ces mots, Lucy savait qu'elle y dissimulait bien d'autres horreur. Personne ne pouvait comprendre et encore moins imaginer l'ampleur des ignominies par lesquelles Mona avait dû passer pour se tenir devant elle, vivante, gradée et entière. Lucy n'osait imaginer tout ce qu'elle avait dû affronter. Les rares fois où Mona rentrait à la maison lors de ses permissions, elle n'abordait jamais le sujet du bataillon d'exploration. Ne parlait ni de ce qui se trouvait au-delà des murs, ni de l'agonie qui y régnait, par peur de remplir d'avantage de crainte le cœur de ses parents ou de susciter un quelconque intérêt pour le monde extérieur à ses cadets. Mais Lucy voyait, entendait, sentait à quel point sa sœur se vidait peu à peu de son essence, devenant une enveloppe vide. Elle qui revenait pourtant toujours des expéditions, bien en vie mais paradoxalement à chaque fois un peu plus cassée à l'intérieur d'elle-même. Un jour viendrait où Mona se briserait totalement. Lucy ne pouvait le tolérer. Elle n'avait que faire des grandes prairies magiques qu'on disait exister par-delà les murs, encore moins de l'honneur ou de la gloire. Elle était rentrée au bataillon pour sauver sa sœur d'un monstre encore plus vil et mauvais que la mort, se dressant entre lui et le cœur affaibli de Mona. Elle ne la laisserait pas mourir.
Et Mona le savait. Bien que Lucy ne l'ait pas dit explicitement, elles avaient tout de même grandis ensemble et se connaissaient par cœur. Il n'avait fallu à Mona que deux ridicules petites minutes pour comprendre ce qui avait décidé sa chère petite sœur à braver la mort. Finalement, s'était bien de sa faute. Mona avait malgré elle conduit Lucy vers son tombeau. La rage et la colère qu'elle avait tout d'abord dressées contre sa cadette pour lui avoir désobéi se dirigèrent vers elle, la consumant à petit feu, restant sourde à ses vaines tentatives pour étouffer sa culpabilité. Finalement Lucy avait raison. Mona avait désespérément besoin d'elle. Elle était stupide d'avoir cru un jour le contraire. Elles avaient toujours été ensembles, il était ridicule de penser que le bataillon aurait pu les séparer. Même la mort n'y parviendrait pas. Mona s'y était résolue. Quoiqu'il arrive, peu importe ce qu'il allait en coûter à Mona, sa chère et adorée petite sœur survivrait à ce cauchemar et finirai paisiblement sa vie en sécurité auprès des leurs. Coûte que coûte.
En guise de dédommagement à leur traîtrise pour avoir laissés sa sœur s'engager ici, Livaï avait accepté de s'occuper personnellement de la nouvelle recrue, laissant Erwin crouler sous le travail. Il s'était avéré que Lucy était un bon soldat, mais l'exigence de Livaï n'était pas facile à satisfaire. Cependant, elle progressait vite et bien, devenant rapidement l'un des meilleurs espoirs du bataillon. Suffisamment pour décrocher une place dans l'escouade de sa sœur, là où elles pourraient veiller l'une sur l'autre, se refusant chacune à être la première à mourir, abandonnant l'autre à la douleur et à une souffrance dévorante.
-Je sais tout ça, ajouta finalement Lucy, las de voir sa sœur tourner en rond. Je m'y suis préparée.
-Non, ricana Mona. Ne dis pas que tu sais parce que c'est faux. Tant que tu ne l'auras pas vu de tes propres yeux, tu ne pourras jamais comprendre l'enfer. On pense être prêt à y mettre les pieds et finalement lorsqu'il s'abat sur nous, on se rend compte qu'on ne l'est jamais. Tu n'as aucune idée de ce qu'est la peur Lucy. Et j'aurais tant aimé que cela continus d'en être ainsi. Si seulement tu m'avais écouté.
-Tu avais besoin de moi ! Tu as toujours besoin de moi, cria Lucy. Et je t'interdis de le nier, feula-t-elle en voyant Mona s'apprêter à protester. Tu en as même pris conscience bien avant moi. Tu es la personne la plus forte et la plus morale que je connaisse mais cette tendresse que tu essaies de cacher, cette bienveillance et ton bon cœur, ce sont eux qui sont en train de te tuer ! Les titans ne font pas le poids face à toi mais la mort finira quand même par gagner parce que tu es trop bien pour ce taudis. Le bataillon d'exploration n'est rien de plus qu'un immense abattoir et je refuse qu'il me vole ma grande sœur. Tu as résisté à l'appel de la mort tant de fois, il est hors de question que cela cesse. Je resterai avec toi quoique qu'il puisse se passer ! Je te protégerais !
-La mort n'a que faire de tes bons sentiments Lucy. Malgré toute ta volonté, tu ne pourras rien contre elle si elle se décide à emmener l'une de nous deux.
-Je me battrais ! Certains croient en la liberté, moi je crois en nous. En toi !
Mona plissa les yeux. L'orage gronda.
-Eh bien tu as tort. Cesse d'espérer. La liberté n'est qu'une chimère, les dieux n'existent pas et ton futur est dès à présent mort, car le monde des vivants se trouve déjà en enfer. Bienvenue au bataillon d'exploration ma sœur.
Octobre 844
Orion se cabra violemment, restant sourd aux tentatives pressées de sa cavalière pour l'apaiser. L'immense cheval gris piaffa nerveusement, piétinant le sol de ses gros sabots avec nervosité. Lucy avait beau tout essayer, impossible de le calmer. Pas depuis que ce dernier s'était retrouvé l'arrière train presque collé aux mâchoires haletantes d'un titan. Il avait fallu à Lucy tout son self contrôle et sa raison pour ne pas céder à la panique. Malgré le vent glacial et la boue qui entravaient leur progression, ils s'en étaient sortis, bien que de justesse. Mona n'avait pas menti en disant que le monde extérieur n'était rien de plus qu'une fosse commune. Elle avait trouvé sur son chemin les vestiges d'un champ de bataille, retenant son dégoût face aux corps en décomposition et à l'odeur putride qui avait envahi ses sens.
Quand est-ce que tout avait basculé ? Elle l'ignorait. Elle ne se rappelait plus que des cris, du sang, des membres arrachés voltigeant ici et là. Par quelle grâce divine y avait-elle échappé, c'était un mystère. Lorsqu'elle avait repris ses esprits, elle galopait seule en direction des murs, Orion affolée, un titan à leur trousse. Elle avait cru mourir de peur sur son cheval, les mains crispées autour des rênes, le souffle court et les larmes lui brouillant la vue. Mais elle avait survécu. Elle avait fait une promesse à sa sœur. Ne pas l'abandonner. Ne pas mourir. Alors elle avait jeté un coup d'œil derrière elle, évaluant le danger. Elle n'avait que trois options : espérer que le titan se lasse et abandonne; continuer à fuir et parvenir à le distancer ou bien l'affronter. La première était peu probable, les titans avaient la fâcheuse habitude d'ignorer ce que signifiait la fatigue ou la lassitude, il risquait donc de la poursuivre jusqu'aux murs et là, elle serait définitivement coincée; jamais l'on prendrait le risque d'ouvrir les portes pour un simple soldat qui se trimbalait avec un titan collé aux basques. La deuxième était tout bonnement irréalisable, Orion était un bon cheval, rapide et fort, mais incapable de distancer suffisamment le titan pour qu'il perde leur trace. Lucy grinça des dents. Si elle voulait vivre -et bon sang oui, elle le voulait-, elle allait devoir se battre.
Elle n'avait pas fait tout ce chemin pour crever ainsi. Elle avait travaillé si dur, avait supporté sans broncher les reproches secs et mauvais du vétéran Livaï, apprenant de lui tout ce qu'il lui était offert, saisissant sans rien attendre en retour cette chance inespérée que lui offrait le destin pour rester en vie. Elle avait étudié des cartes et des tactiques de combat jusque tard dans la nuit, parfois même bien après l'aurore, silencieuse et studieuse, immobile dans un coin du bureau de sa sœur, occupée elle aussi par des montagnes de tâches réclamant son attention. Elle avait regardé, écouté, appliqué, souffert, pleuré (un peu), mais elle avait appris. Suffisamment pour tenir tête à cette sale bestiole. Lucy ne supporterait pas de causer du chagrin à sa sœur et encore moins de la honte. Quel affront cela serait pour le travail acharné de Livaï, pour la confiance de Mona et pour l'approbation du major Erwin si elle se faisait avoir par un ridicule titan de dix mètres, et ce en pleine forêt, le terrain le plus propice à l'utilisation de l'équipement tridimensionnel.
Cette chose répugnante voulait faire d'elle son prochain repas ? Très bien, ricana Lucy la voix chevrotante, voyons qui de nous deux est réellement le chasseur. Elle était affaibli par la peur, tremblante et recroquevillée sur sa selle mais la rage de vivre, le désespoir de revoir un jour sa sœur et les siens se fit plus fort, plus ardent. Elle se saisit avec force des rennes d'Orion et dans un nuage de poussière, se dirigea sans ciller vers le monstre qui l'attendait, gueule béante. Lames prêtes, regard déterminé, elle ne mourrait pas. Pas maintenant, pas comme ça. Elle actionna ses câbles et s'envola, retenant un gémissement de douleur en sentant le harnais s'enfoncer profondément dans sa chair, évitant les dents redoutables et les mains griffues du titan, hurlant de terreur lorsqu'elle fit face à ses yeux globuleux avides avant de lui trancher net la nuque dans une gerbe de fumé.
Elle avait gagné.
Les lèvres résolument pincées, Mona s'affairait à ramasser les insignes des soldats tombés au combat. Son escouade s'en était étonnamment bien sortis. Il était difficile pour la jeune femme de cacher son soulagement, bien que par égard pour les reniflements étranglés et les mines défaites de ceux qui avaient perdus un proche, elle fit de son mieux pour ne pas laisser sa fierté s'afficher au grand jour. Fier de quoi de toute façon ? D'avoir survécu ? Il n'y avait là aucune raison de s'en vanter. L'escouade de Mona n'avait croisé qu'un seul titan. Ridicule. Sébastien et Mona s'en étaient chargés et quelques secondes plus tard, le monstre gisait au sol dans une position grotesque, les membres tordus dans des angles insolites et douloureux. Pourtant aucun des soldats de Mona ne pouvaient s'empêcher d'avoir le cœur étrangement léger. Vivant. Ce soir, ils seraient de retour entre les murs, en sécurité et ce, pour tout l'hiver. Mona avait réussi. Elle avait protégé ses hommes. Peut-être était-elle digne d'être une chef d'escouade après tout ?
Arishem s'ébroua, les sens aux aguets, alertant Sébastien qui montait la garde non loin. Il balaya les alentours d'un œil attentif et scrutateur. Les animaux étaient doués d'un sixième sens. Cela serait folie et particulièrement présomptueux de sa part d'ignorer leur avertissement. Il siffla, prévenant sa supérieure. Rien. Seul le murmure du vent troublait l'épais silence des bois. Alors que Sébastien s'apprêtait à s'excuser pour cette frayeur, cinq titans surgirent hors des murs en ruine, se jetant sur les soldats à leurs pieds, écrasant sans pitié une jeune femme accroupie près du corps déchiqueté de son frère.
-Dans les arbres, hurla Mona ! Réfugiez-vous en hauteur !
-Les chevaux ! cria un homme, se précipitant vers le sien, coincé derrière des branchages.
Mona écarquilla les yeux. Bon sang, il n'avait quand même pas osé ? Non seulement cet idiot désobéissait sciemment à ses ordres, mais tout ça pour quoi ? Pour un cheval ? Même Sébastien n'avait pas hésité une seule seconde à abandonner les montures qu'il chérissait tant, filant se mettre à l'abri. Tout le monde savait que les titans ne s'intéressaient guère aux animaux, ne traquant que les humains. Alors par les feux de l'enfer, qu'est-ce que cet attardé était en train de trafiquer ? Mona se pencha un peu plus sur sa branche, observant avec mépris le jeune soldat se démener avec les ronces qui entravaient sa progression vers son cheval. Elle serra les dents, il ne devait même pas avoir quinze ans. Trop jeune pour mourir. Tant pis. C'était de sa faute à lui. Pas la sienne.
Elle regarda sans brocher l'un des titans l'attraper violemment par les jambes, le secouant tel un hochet au-dessus de sa gueule, insensible à ses hurlements. Mona ne bougea pas. Trop risqué. Aucun des soldats ici présents ne possédaient suffisamment de gaz pour se risquer à un sauvetage. Ils allaient tous garder leur position, en sécurité dans les arbres, attendant l'escouade d'Hanji et de Mike comme cela avait été prévu en cas de problème. Mona ne compromettrait pas le plan. Elle ne risquerait pas la vie de ses soldats pour un seul. Il ne le méritait pas. Mais tout le monde n'était pas de son avis. Dans un cri de guerre effroyable, une femme s'élança, décapitant le titan, utilisant son élan pour propulser la recrue sur une branche. Mona fronça les sourcils. Cette femme n'avait plus de gaz. Et elle le savait. Dans une vaine tentative, elle tendit le bras, cherchant à s'agripper au tronc. Lorsque Mona croisa son regard alors qu'elle disparaissait entre les crocs tranchant d'un des monstres, il n'y avait ni regret ni peine. Rien qu'une amère résignation. Mona sentit la colère monter avec fureur, étouffant son cœur et sa raison. Ses yeux presque rouges de colère se posèrent sur la recrue écroulée contre une branche, reprenant difficilement son souffle à travers son hoquet et ses pleurs.
-Crétin, feula-t-elle en l'attrapant violemment par le col. Lorsque je donne un ordre, tu obéis, compris ? Ton incompétence et ta bêtise viennent de me coûter un soldat ! Cette femme aurait encore pu voir le soleil se coucher si tu ne t'étais pas stupidement obstiné ! Elle t'a sauvé mais crois-moi, cracha Mona, elle aurait dû rester à sa place et te regarder crever. Le bataillon d'exploration n'est un endroit ni pour les lâches ni pour les idiots incapables de suivre des consignes. Ose encore aller à l'encontre de mes instructions, vole de nouveau la vie d'un de mes hommes par ton incompétence et ta stupidité, et je m'assurais personnellement de te réduire en bouillie, suis-je clair ?
Incapable de parler, les yeux écarquillés, il hocha la tête, tremblant. Mona savait qu'elle était dure. Peut-être même injuste. Ce n'était qu'un enfant qui avait cru bien faire. Mais le prix de son bon cœur fut la vie d'un des leurs. Mona ne pouvait laisser une telle chose se reproduire. Il fallait qu'il comprenne. Qu'il prenne définitivement conscience de ce qu'il avait en face de lui. La mort. Les ténèbres. Rien de plus. Elle comprit qu'elle avait bien fait lorsqu'il se redressa faiblement, séchant ses larmes avec honte et colère. Lorsque leurs regards s'accrochèrent de nouveau Mona venait de gagner un nouveau soldat. Envolée la recrue innocente, c'était désormais un homme dont les illusions venaient d'être balayées par le sang et la culpabilité.
-O-oui mon capitaine. Cela ne se reproduira plus.
Décembre 844
-Tu comptes revenir à la maison pour Noël ?
-Non, je n'aurais malheureusement pas de permissions avant fin janvier. Tu les embrasseras pour moi.
-Mais ça fait bientôt cinq mois que tu n'es pas rentrée ! Papa va devenir fou d'inquiétude à force de croire que tu ne l'aimes plus.
-Il est ridicule, soupira Mona en secouant la tête avec amusement. J'ai simplement beaucoup de travail et peu de temps. Erwin ne cesse de m'en rajouter pendant que Livaï et Hanji se la coulent douce. Crois-moi ma sœur, je ne vais pas tarder à leur tomber dessus.
-Comme j'ai hâte de voir ça, c'est toujours follement amusant lorsque tu sors les griffes.
-Ho saches que toi et ton sarcasme pouvez prendre la porte si vous n'avez rien d'autre à faire que vous moquer de moi, grinça Mona en la menaçant du bout de sa petite règle en bois.
Lucy sourit et s'installa sur la chaise libre, de l'autre côté du large bureau de Mona. Depuis qu'elle avait rejoint le bataillon, Lucy avait sans vraiment s'en rendre compte, investi peu à peu les appartements de sa sœur, délaissant la chambre qu'elle partageait avec une autre recrue (qui avait également miraculeusement survécu à sa première expédition ; la chance semblait étrangement leur sourire dernièrement). Lucy bailla et promena son regard fatigué sur la pièce agréablement réchauffée par le feu qui menaçait pourtant de s'éteindre dans la cheminée. La salle de bain privée de la chef d'escouade comptait désormais deux brosses à cheveux, les deux places du grand lit étaient désormais entièrement occupées, les tasses de café côtoyaient celles de thé, le brassard noir des vétérans se mêlait à celui bleu des nouvelles recrues, les vêtements éparpillés ici et là étaient à présent de tailles différentes et les vieux livres jaunis partageaient les étagères avec une impressionnante collection de fleurs séchées. Cela allait faire quatre mois que Lucy avait retrouvé sa sœur. Malgré la peur de l'extérieur, malgré le malaise de revenir en vie et d'assister aux pleurs de ceux qui attendaient vainement le retour de ceux qu'ils aimaient, malgré les entraînements au lever du soleil et les tâches ingrates, Lucy n'avait pas été aussi heureuse depuis des années. Pas depuis que Mona avait quitté la maison pour s'engager dans l'armée, les privant de sa tendresse et de son rire rauque. Ses visites s'étaient faits rares, son sourire était devenu précieux, son regard voilé leur pire cauchemar. Lucy n'avait pas pu supporter cet éloignement, la perte de sa sœur la hantait, lui broyait le cœur et les tripes. Elle aimait sa famille. Elle aimait ses parents et son petit frère.
Mais Mona, Mona c'était diffèrent. Elles avaient toujours fonctionnés à deux, inséparables, telles des friandises vendus par lot de deux durant les jours de fêtes. Lucy et Mona avaient toujours été là, soutenant l'autre quoi qu'il arrive. Et désormais quoi qu'il en advienne. Lucy n'avait jamais accepté le départ de Mona pour le bataillon. L'attente de savoir si elle reviendrait lui était insoutenable. Les jours passés à guetter avec terreur et angoisse la nouvelle expédition était intolérable. Alors elle avait fait son choix et l'avait rejoint dans la salle d'attente de la mort. Car plutôt mourir à ses côtés que devoir vivre toute une vie sans elle. Leur grand-mère disait autrefois qu'elle était des âmes jumelles, la même âme qui par la jalousie des dieux devant une telle perfection, avait été scindée en deux. Ensemble, elle ne formait qu'un. Évidemment, l'esprit rationnel et athée de Mona avait balayé ces bêtises avec agacement, mais Lucy, bien qu'elle n'y croyait guère plus, ne pouvait s'empêcher de trouver dans ces mots une certaine poésie.
-Pourquoi tu ne confies pas un bout de ton travail à Hanji, histoire que tu puisses m'accompagner à la maison ?
-À Hanji ? rit Mona en haussant un sourcil. Est-ce qu'on parle bien de la même personne ? Du chef d'escouade incapable de mémoriser un plan, qui a essayé de se marier avec un titan, qui prend une douche tous les trois mois et qui n'a jamais, je dis bien jamais, pris la peine de rédiger un seul rapport ? Si la bêtise était une religion, Hanji en serait le prophète.
-C'est vrai que vu comme ça... Mais tu es l'adjointe du major, tu es tout en haut de l'échelle du bataillon après Erwin, tu dois bien pouvoir faire pression sur sa tête de lard ?
-Toi ma chère, tu as de la chance qu'on soit dans un bureau clos, si on t'entendait employer ces mots-là envers un de tes supérieurs, tu serais bonne pour deux mois de corvée d'épluchage en cuisine.
-D'accord d'accord, je retire ce que j'ai dit, Hanji est fantastique et tout ce qui s'en suit mais elle le serait encore plus si elle acceptait de se charger exceptionnellement d'une part de ton travail. Ce n'est pas normal que tu fasses sa paperasse à sa place ! Surtout qu'avec toutes ses expériences bizarres qui font exploser son bureau, tu dois en plus gérer les repartions et les courriers furieux des Lords, c'est injuste.
Mona regarda sa sœur avant de soupirer.
-Tu y tiens tant que ça ?
-C'est pas... Mona, toi mieux que personne tu sais à quel point la vie peut être cruelle, j'aimerais juste qu'on soit tous réunis autant que possible. Et tu leur manque beaucoup.
Un léger sourire étira les lèvres fines de Mona.
-Écoute, je vais essayer de m'arranger avec Livaï, on devrait peut être réussir à trouver un terrain d'entente. Je n'ai pas encore dis oui, ajouta-t-elle envoyant l'expression ravie qu'abordait à présent sa sœur. Maintenant files, tu devrais déjà être sur le terrain d'entraînement.
-Je dirais que tu m'as retenu ! De toute façon, je suis bien meilleur qu'eux, je peux me permettre d'arriver un peu en retard, je les battrai tous au bout du compte.
-Ce n'est pas comme ça que ça fonctionne à l'armée. Déguerpis avant que je ne t'inscrive au récurage des sanitaires.
-Tu es cruelle.
-Du balais !
Lucy claqua la porte en riant. La mort la guettait peut être continuellement ici, mais elle était là où était sa véritable place, auprès de Mona. Comme cela devait l'être depuis toujours.
Janvier 845
Silencieuse, Mona contemplait la pierre grise et austère qui allait bientôt recouvrir la tombe, réprimant un soupire mauvais. Elle n'avait jamais aimé les enterrements. Elle avait toujours trouvé cela particulièrement injuste que certains aient droit à un sanctuaire, un lieu où l'on pourrait leur rendre hommage, où leur nom resterait gravé pour l'éternité alors que d'autres se contentaient de moisir au milieu d'un champ de désolation, loin des murs et de leurs proches. En serrant les dents, Mona regarda lentement le cercueil descendre dans le trou noir béant semblable à une bouche géante, bien que dépourvue des dents si cruelles qui avaient arrachées la vie à bien trop d'entre eux.
Boum.
Dans un bruit sourd, les soldats défilaient, jetant une poignée de terre dans la fosse. Mona ne bougea pas. Elle n'en avait pas besoin. La mort de ce notable lui importait peu. Ce n'était qu'un Lord répugnant qui avait passé sa misérable existence à se pavaner dans le luxe alors qu'au dehors, des gens se mourraient de faim et de froid juste sous sa fenêtre tandis qu'il s'engraissait inlassablement et que les fourrures qui s'entassaient par dizaines dans son armoire auraient pu habiller un village entier pour trois décennies. Mona n'était pas triste pour cet homme. Elle enrageait. Comment pouvait-elle rester de marbre alors que ce sale porc n'avait jamais cessé de mépriser le bataillon, réduisant sans faillir leur budget pour s'en mettre plein les poches ? C'était lui avait avait refusé de leur fournir médicaments et soins lors de la grave épidémie de 840. « Pourquoi devrais-je vous laisser gêner mes médecins alors que vous serez tous dévorés d'ici le printemps ? Des suicidaires n'ont pas besoins de soins, juste d'un cercueil. Quoique, faudrait-il encore pour cela que vous réussissiez à ramener des bouts convenables de vos soldats, n'est-ce pas Major ? ». Erwin, le pourtant si calme et imperturbable Erwin, avait failli lui sauter à la gorge s'il n'avait pas crains que son geste ne soit lourd de répercussions pour le bataillon. Mike en revanche, ne s'était pas gêné. Il avait fini aux cachots et reçu dix coups de fouet pour insubordination et avoir osé lever la main sur un Lord.
Jamais le bataillon n'avait pu oublier cette cruauté. Jamais le bataillon n'avait pu pardonner à ce salaud les morts par manque de soins, les blessures de Mike, les accès aux vivres coupés durant la famine de 842. Jamais n'avait-il pu excuser la condescendance et le mépris que cet homme leur avait servi durant ces longues années. Des années où le bataillon avait du piétiner sa fierté et ramper aux pieds de ce Lord répugnant pour mendier quelques sous, à peine de quoi financer trois expéditions par an. Une misère.
Alors Mona, malgré la pluie, malgré le chagrin endeuillé de la famille dans leur somptueux habits de velours noirs, malgré le visage de circonstance affiché par Erwin, ne pu empêcher un sourire victorieux détirer ses lèvres. Ils étaient vengés. Enfin, le bataillon allait retrouver un peu de dignité. Le nouveau Lord chargé de les représenter était bien plus préférable. On le disait mauvais, misanthrope, haïssant les enfants mais profondément honnête et grand rêveur de la liberté. Sans héritier, il avait rédigé sous les yeux d'un Erwin émerveillé, un document faisant alors du bataillon son seul héritier et bénéficiaire. Ce fut la seule fois où Mona descella au coin des yeux bleus d'Erwin, quelques larmes de soulagement, bien vite balayées par un visage aussi digne que possible.
Les cloches sonnèrent la fin de la cérémonie. La famille cessa ses pleures de circonstances et monta dans leur voiture, les chevaux piaffant d'impatience. Mona étira ses membres endoloris et regarda Erwin avec amusement alors qu'il tentait de dissimuler un braillement. En tant que major du bataillon, la présence d'Erwin avait été requise pour l'adieu au Lord Connowell. Il avait beaucoup râlé. Mona avait fais l'erreur d'insister pour qu'il s'y rende, argumentant que son absence ne passerait pas inaperçue et pourrait avoir de graves conséquences pour lui comme pour le bataillon. Erwin avait opiné, cédant. Mais il n'avait pas dit son dernier mot et avait mesquinement obligé la jeune femme et Livaï à l'accompagner. Un vrai traquenard. Il était tard à présent, il pleuvait et ils n'avaient ni d'auberge pour la nuit ni provisions mais une montagne de travail qui les attendait dans leur bureau respectif au vu de la future expédition.
-Nous chevaucherons de nuit, dit finalement Erwin en se redressant, dominant ses deux compagnons d'une bonne vingtaine de centime.
-Par ce temps ? grogna Mona. Je suis fatiguée et je n'ai rien avalé depuis ce matin. Tout l'assistance a du entendre mon ventre crier famine.
-Elle a raison, même le prêtre à moitié sourd l'a remarqué. Je crois que tu devras te passer de ses sacrements à ton enterrement d'ailleurs, il n'a pas eu l'air d'apprécier que ton estomac nous fasse une réinterprétation de la marche funèbre.
-Ce n'est pas une grande perte de toute façon, si cérémonie il doit y avoir pour célébrer mon passage dans l'autre monde par pitié, faites en sorte qu'elle ne soit pas aussi barbante que celle à laquelle on vient d'assister. Les trois quart des représentants officiels se sont endormis sur leur chaise et je ne parle même pas des deux grands-mères occupées à jouer aux cartes au dernier rang.
-Je crois qu'elle faisait un taro, ajouta Erwin. J'avoue avoir été tenté de les supplier de bien vouloir me laisser me joindre à elle. Enfin bon, au moins, cette corvée est dernière nous.
-Espérons que le prochain Lord à rendre son dernier soupire ne nous oblige pas à venir honorer sa mise en terre, ça fait déjà quatre cérémonies en moins de deux ans, ça commence presque à devenir une habitude.
-Si au moins il y avait un buffet garni, soupira Livaï.
-Ho il y en a un. Dans leur magnifique manoir, invitation réservée aux membres distingués. Autant te dire qu'on ne fait pas parti du lot mon chère.
-Merci Mona pour cette précision, à nous voir comme ça, humides et couverts de poussières, j'aurais pourtant juré que nous étions des invités de marque.
Alors que la jeune femme s'apprêtait à répliquer, un violent éclair zébra le ciel, lui coupant net le sifflet. Un torrent de pluie s'abattit soudainement sur les trois soldats, achevant de les tremper pour de bon alors que les chevaux s'agitaient nerveusement.
-Erwin ! cria Livaï pour tenter de se faire entendre malgré le bruit assourdissant du déluge. Qu'est-ce qu'on fait ?
-A cheval, répondit-il en courant vers sa monture. Allons jusqu'au village !
-Mais c'est au moins à une vingtaine de minutes au galop ! répliqua Mona.
Erwin lui lançant un regard hésitant avant de hausser les épaules et de s'élancer sur le chemin boueux. Ils n'avaient pas vraiment le choix. Le cimetière familiale des Lords Connowell se trouvait dans un coin de leur immense propriété, il leur aurait été ainsi bien plus simple et rapide d'aller demander l'hospitalité à la maîtresse de maison au lieu de parcourir plusieurs lieux sous la pluie glaciale mais les nobles n'étaient guère réputés pour leur générosité. Si Erwin se risquait à aller frapper à leur porte, il se ferait à coup sur renvoyer aussi sèchement qu'un mendiant ou un sale voleur. Bien que l'égo de l'homme pouvait le supporter, ce n'était pas le cas de celui du major. Jamais Erwin ne se risquerait-il à faire quoique ce soit qui pourrait déshonorer de près ou de loin son précieux bataillon.
Lorsque les trois soldats pénétrèrent enfin dans l'auberge de Cambals, ils étaient transis de froid jusqu'aux os, leurs vêtements dégoulinant formant rapidement une petite marre à leurs pieds. Grelottante, Mona n'en aurais pas étonné que des canards débarquent pour s'y installer. Une fois leur repas rapidement engloutis, c'est avec un regard mauvais pour son sol désormais inondé, que l'aubergiste les conduisit à leur chambre sans s'embarrasser de la moindre parole aimable. Il ne fallut que quelques secondes à la jeune femme pour se débarrasser de ses vêtements glacés et pour plonger sous la couverture miteuse mais sèche qui recouvrait le lit de bois usé, dissimulant la misère des draps rongés par les mites et l'humidité. Livaï promena un regard critique sur la pièce, retenant difficilement un frisson de dégoût. Même lorsqu'il vivait dans les bas-fond, il se débrouillait pour y maintenir un degré de propreté plus que correct. L'idée de devoir rester dans cette chambre pouilleuse à l'odeur de renfermé le répugnait particulièrement.
Lui et Mona partageaient la même pièce, et cette dernière s'amusait beaucoup des mimiques légèrement maniaques alors qu'il dépoussiérerait activement sa tête de lit et chassait un cafard de sous le tapis. Erwin en tant que major et plus haut gradé du bataillon d'exploration avait comme toujours une chambre à lui seul. Cela ne dérangeait pas ses deux subordonnés. Mona avait le sommeil léger mais silencieux, demeurant immobile et la respiration légère aussi longtemps que ses paupières demeuraient closes, chose que Livaï appréciait. Il souffrait d 'insomnies sévères et la respiration calme et discrète du vétéran le berçait avec une redoutable efficacité. S'apprêtant à pester avec un agacement croissant envers l'hygiène particulièrement douteuse du bâtiment, Livaï s'interrompit brusquement dans sa tirade enflammée en apercevant le visage profondément endormis de Mona. Celle-ci s'était tout bonnement écroulée, enfonçant son visage mince et marqué par la violence de leur quotidien dans la rugosité de l'oreiller. Avec une moue à mi-chemin entre un rictus moqueur et un petit sourire envieux en la voyant sombrer si facilement au pays des songes, Livaï se glissa à son tour sous les draps, espérant pouvoir l'y rejoindre rapidement.
Mais il dormit peu cette nuit là, un lourd pressentiment lui pesant douloureusement sur le cœur. Livaï n'avait jamais été superstitieux mais vivre dans les bas-fonds lui avait développé un redoutable instinct qu'Erwin appréciait particulièrement. Il ignorait quoi mais là, au fond de sa poitrine, une sourd inquiétude lui remuait vicieusement les entrailles. Agacé, il serra les dents et éteignit dans un souffle court la bougie tremblotante qui diffusait une lueur jaunâtre et vacillante sur les murs décrépis, reflet maussade de l'humeur inquiète du caporal.
Février 830, quinze ans auparavant
Elle progressait péniblement alors que ses muscles endoloris, traîtres insensibles à l'angoisse pressante qui lui remuait impitoyablement le ventre, l'empêchaient de progresser, la faisant trébucher sur les racines saillantes ou s'écrouler sous son propre poids alors qu'elle se débattait avec la neige qui alourdissait chacun de ses pas. Son corps entier tremblait sous le vent glacial, ses doigts de pieds semblaient avoir fusionné avec la toile de ses chaussures usées jusqu'à la corde tandis que chacune de ses extrémités, doigts, oreilles ainsi que le bout de son nez semblaient aussi rouge que des cerises en été, la brûlant douloureusement alors que des flocons se coinçaient dans ses cils, lui brouillant la vue. Par chance, il faisait encore jour bien que cela ne saurait durer, bientôt le soleil allait décliner et avec la nuit viendrait un froid plus intense encore et d'autres menaces si terribles qu'elle n'osait y songer. Elle ne craignait pas les loups, elle avait depuis longtemps apprit à les effrayer et les mettre en fuite sans la moindre difficulté, elle saurait affronter la faim et la soif, après tous, les famines étaient monnaie courante dans ces contrées, et elle avait l'espoir de résister encore un peu au temps glacial, malgré sa robe lourde d'humidité et sa cape trouée qui ne la protégeait guère des morsures du gèle.
Mais les collines grises étaient tristement célèbres pour être infectées de brigands, assassins, voleurs égorgeurs et autres coupes gorges sans pitié qui s'attaquaient aux âmes égarées dès la nuit tombée. Jamais elle n'aurait la moindre chance de leur échapper s'ils lui tombaient dessus. Son seul espoir était de trouver refuge dans la foret, se dissimulant au creux d'un buisson ou derrière un renflement de terre. Mais les bois étaient encore loin, la lisière se dessinant à peine au bas de l'immense colline sur laquelle elle se trouvait, le vent fouettant ses joues avec une cruauté presque rieuse. Il lui fallut encore une heure pour atteindre les premiers arbres et une de plus pour juger qu'elle s'était suffisamment enfoncée parmi la végétation pour être capable de se dissimuler en cas de problème. La lune venait de se lever lorsqu'elle finit son installation pour la nuit. Elle était une bonne grimpeuse, sa mère craignant constamment qu'elle ne se brise le cou en escaladant arbres et rochers. Mais aujourd'hui, cela lui permettrait de dormir en sécurité, perchée parmi les branches les plus hautes et les plus solides d'un grand chêne dont l'odeur forte de ses glands dissimulait la sienne. Tentant de se caler confortablement contre l'épaisse écorce, elle sombra dans un repos léger et sans rêve, protégée de la brise par l'épais feuillage qui avait résisté à l'hiver, bercée par les murmures des arbres.
Ce fut des ricanements et des cliquetis métalliques qui la tirent de son sommeil. Sans bouger un seul muscle, elle était bien trop engourdie pour y parvenir de toute façon, elle ouvrit les yeux. Elle tendit l'oreille, peut-être était-ce des paysans ? Elle savait que quelques villages se trouvaient dispersés dans les montagnes, alors peut-être était-ce son jour de chance finalement ? Après des jours de marches dans ces étendus inhospitaliers et mortelles, se sentir enfin en sécurité ne serait pas de refus. La vie de Mona avait pris une tournure amer depuis que les habitants du sud du mur Maria étaient arrivés jusque par chez elle; comme tout le monde, elle avait entendu parler du drame causé par les terribles inondations, privant de leur foyer des centaines de civils, perdant tout ce qu'ils possédaient en seulement quelques heures. Elle avait eu beaucoup d'empathie pour eux mais hélas, la vie dans le grand Est était rude, il fallait se battre pour obtenir ne serait-ce qu'une bouché de pain.
Mona et sa famille n'avaient pu les aider qu'en leur offrant leurs services de couturiers au rabais, ne souhaitant pas abuser de ces gens battus par la cruauté du destin. Mais son cœur n'avait pu s'empêcher de se teinter d'amertume lorsque des vermines criminelles, avides des dernières richesses des différents notables réfugiés, s'étaient mis à envahir la région autrefois si paisible. Les gens de l'Est qui souffraient déjà des maux de l'hiver, avaient vu leurs terres devenir le théâtre d'une succession de bains de sang, tous plus terribles les uns que les autres. Comme beaucoup, Mona et les siens avaient fini par fuir ces lieux hostiles, cherchant à gagner une ville derrière le nord du mur Rose où de la famille était prête à les y accueillir.
Hélas, ce n'était pas des villageois qui s'avançaient vers le grand chêne. Ni des soldats. Ce langage sec et grinçant, aussi tranchant que la lame d'un poignard, glaçant son cœur d'effroi ne pouvait être que le parlé noir, le code utilisé entre les membres des guildes de coupeurs de gorges. Mona sentit un frisson d'effroi lui remonter le long de la colonne vertébrale. De ce qu'elle percevait au son des voix et aux martellements grouillants de leurs pas, ils n'étaient que trois. Mona se serra d'avantage contre le tronc, tentant de se fondre dans son ombre. L'aube pointait déjà le bout de son nez, sûrement avaient-ils souhaités se dissimuler des regards en attendant l'obscurité totale pour frapper. Son cœur se serra. Pourvu qu'ils continuent leur chemin sans un seul regard en l'air où ils pourraient apercevoir le bleu de son jupon. Peut-être même pouvaient-ils déjà entendre les battements effrénés qui soulevaient sa poitrine, que trop affolée, elle ne parvenait à apaiser. S'ils découvraient sa présence, elle n'aurait que peu de chance de s'en sortir. Peut-être s'amuseraient-ils un peu avec elle avant de l'achever après moult souffrances ? Jamais. Elle préférait se tuer elle-même plutôt que d'en arriver là. Ou considéraient-ils que la tuer serait une perte de temps ? Ils devaient aller se mettre à l'abri des rayons du soleil avant que ceux-ci ne les mettent à découvert, le temps leur était compté. Mais elle ne se faisait guère d'espoir, ces monstres aimaient trop le goût du sang pour y renoncer aussi rapidement. Sa respiration se coupa lorsqu'ils émergèrent soudainement d'un buisson.
Ils étaient encore plus répugnants que ce que son imagination morbide le lui avait décrit. Trapus, bossus, la bouche gonflée, des dents jaunes barbouillés de salive et sang, des yeux de fouines et des ongles griffus aussi redoutables que les machettes qu'ils tenaient à bout de bras. L'un deux, sûrement le chef en raison du regard craintif que lui lançaient les deux autres, sembla humer l'air d'un air concentré qui tranchait affreusement avec son visage de brute épaisse. Pourtant, aucun d'eux ne sembla s'apercevoir qu'un regard affolé les observait depuis la cime des arbres et bientôt, ils disparurent derrière un amas de terre, s'éloignant.
Elle était sauve.
Mona ne put empêcher une grosse larme de rouler sur sa joue alors que le soulagement l'étouffait. Les mains encore tremblantes sous le coup de la peur, elle entreprit de descendre à la hâte de sa cachette, souhaitant quitter la foret au plus vite. Ce n'était plus un lieu sûr à présent. Elle s'immobilisa un instant, s'assurant que le danger était bel et bien passé avant de s'élancer à travers les arbres, courant à perdre haleine pour rejoindre les chemins marchands qu'elle savait se trouver à l'ouest du bois. La neige qui recouvrait le sol rendait sa progression bruyante et difficile, l'obligeant à se retourner de nombreuses fois, craignant d'être suivie. Elle gémit lorsqu'elle s'étala brutalement sur la glace après s'être prit les pieds dans une racine et grogna quand elle remarqua sa robe à moitié déchirée par les ronces. Mais peu importe, elle était vivante. Épuisée, frigorifiée, affamée certes, mais encore suffisamment forte pour se sentir capable d'atteindre la ville la plus proche saine et sauve, après tout, Axas n'était plus qu'à une dizaine d'heure de marche, elle y serait bien avant la tombée de la nuit. Un sourire vient étirer ses lèvres gercées lorsqu'elle reconnut le ruisseau des Garrigues. Elle n'était plus très loin maintenant, là, juste derrière ce tournant, elle serait enfin hors de dangers.
-Regardez-moi cette jolie petite souris.
Empêtrée dans la neige jusqu'aux genoux, Mona releva la tête, ses yeux s'écarquillant d'horreur. À quelques pas seulement se tenaient cinq hommes. Elle reconnu sans mal ceux qu'elle avait aperçu plus tôt dans la matinée. Mais d'où venaient les deux autres ? Elle l'ignorait mais était bien consciente du regard carnassier qu'ils avaient posé sur elle. Alors c'était ici qu'elle allait mourir ? Après avoir survécu aux pillages de son village et aux marchands d'esclaves, elle allait finir à la merci de ses horribles créatures dépourvus de cœur ? Même les bêtes sauvages possédaient plus d'empathie que ces monstres. Mona ne dit rien. Cela faisait de toute façon si longtemps qu'elle n'avait pas prononcé le moindre mot qu'elle se demanda si elle en serait un jour capable de nouveau. La fixant de leurs petits yeux jaunes, ses opposants caressaient la tranche menaçante de leurs armes avec délectation. Si la peur et l'épuisement avaient rendu ses muscles aussi consistants que de la bouillie, l'envie de vivre, plus forte et plus intense que tout le reste agit alors sur elle tel un coup de fouet, la sortant vivement de sa pétrification alors qu'avec l'énergie du désespoir, elle s'élançait dans les fourrés, ne prenant pas la peine d'écarter les branches qui lui giflaient le visage et lui griffait les bras. Mona ne se faisait pas d'illusion, elle n'avait guère de chance de s'en sortir.
Mais il était hors de question qu'elle se laisse abattre sans avoir tenté de résister ne serait-ce qu'un peu. Elle ne savait se défendre et encore moins se battre, ses bras frêles et minces, dépourvus de muscles et bourrés de carences dû aux famines étaient à peine capables de porter un seau d'eau, qu'aurait-elle donc fait d'une épée ? Mais Mona était endurante, elle était une bonne coureuse à force de marcher des heures après le bétail à l'époque où les campagnes possédaient encore moutons et vaches. Alors malgré la faiblesse de ses jambes, elle accéléra, ignorant la douleur qui lui vrillait les cotes. Au-delà son souffle erratique et des battements effrénés de son cœur, elle entendit sans mal les bruits de course qui la poursuivaient. Évidemment qu'ils n'allaient pas la laisser filer. Elle entendait leurs rires gras et mauvais lui remuer les entrailles, elle sentait leur souffle nauséabond dans sa nuque, le grincement de leurs lames qui s'apprêtaient à s'enfoncer dans sa chair affaiblie.
Elle n'osa regarder derrière elle, elle n'en avait nul besoin pour savoir qu'ils gagnaient du terrain, plus trapu et léger qu'elle sur le sol enneigé, se rapprochant inexorablement. Bientôt, il leur suffirait de tendre la main pour lui attraper les cheveux ou la jupe avant d'accomplir leur sombre dessin. Un gémissement affolé lui échappa alors qu'un sanglot étouffé lui bloquait la respiration. Elle allait mourir ici, sans rien avoir accompli de sa vie. Son nom serait oublié, sa mémoire effacée et personne jamais, ne se souviendrait de son existence. Elle était désespérément seule. Son cœur se brisa lorsqu'elle se sentit brutalement tirée en arrière et plaquée violemment contre le sol, une main noire de crasse enserrant sa gorge avec un sourire pervers. La dominant, faisant pression sur ses jambes, l'un de ses poursuivants la maintenait immobile alors qu'elle tenait vainement de lui faire lâcher prises, ses doigts gelés griffant et suppliants la poigne implacable de laisser l'air emplir de nouveau ses poumons. Avec horreur, elle sentit le froid tranchant d'une lame remonter le long de sa cheville, se glissant sous son jupon.
-Non, murmura-t-elle faiblement, pitié.
Hoquetant, elle sentit les larmes brouiller sa vue alors que son souffle s'éteignait et que sa peau si pale devenait lentement dénuée des dernières couleurs de la vie. Sa vision se ternit et elle se sentit partir, fermant lentement les yeux sous les ricanements des cinq hommes, n'entendant alors ni leurs hurlements, ni le son des lames qui s'entrechoquaient avec fureur, ni le bruit moite du sang qui éclaboussait vivement ses vêtements, tachant la neige de rouge. Elle ne sentit ni les mains pressantes sur son pouls, ni les murmures rassurants au creux de son oreille, ni les bras qui la soulevèrent, l'enveloppant dans une cape, cherchant à la réchauffer.
Perdue dans les brumes de l'inconscience, Mona observait la silhouette sombre de la Mort attendre qu'elle ne se décide à franchir le fossé qui les séparait. Elle avait le choix, si elle la rejoignait maintenant, toutes ses souffrances, toutes les horreurs et les malheurs resteraient à jamais derrière elle. Mona avança d'un pas. Plus de famine. Un pas. Plus d'hiver mortel. Un autre pas. Plus douleurs inutiles. Encore un. Elle ne connaîtrait plus la peur ou la tristesse. Car elle serait morte. Affolée, Mona recula. Elle ne pouvait pas mourir maintenant, pas comme ça, pas avant de pouvoir être fière de son existence. Elle fit-demi-tour, s'éloignant de la Mort qui la fixait, déçue, avant de disparaître.
Mona ouvrit brutalement les yeux, se redressant en se débâtant avec ce qui semblait vouloir l'étouffer, la bloquant dans ses mouvements désordonnés et agités. Ses yeux se plissèrent, agressés par la luminosité vive du soleil qui se reflétait sur la brillance étincelante de la neige. Elle était seule. Enveloppée dans une cape qui n'était pas la sienne, allongée contre un sac qui ne lui appartenait pas, nez à nez avec les flammes d'un feu qu'elle n'avait pas fait. Près d'elle, il n'y avait ni égorgeurs, ni quoique ce soit qui pouvait ressembler de près ou de loin à un quelconque danger. Elle jeta un regard anxieux à ses poignets. Ils n'étaient pas entravés par la moindre corde comme l'auraient fait des marchands d'esclaves. Peut-être que le destin semblait enfin lui accorder sa grâce ? Dans un grognement, elle tenta de se lever. Ses jambes tremblantes et sa cheville douloureuses hurlèrent de protestations mais Mona ne leur accorda pas la moindre attention. Elle avait senti une présence, là, derrière le petit monticule de terre.
-Rasseyez-vous. Vous tenez à peine sur vos jambes, inutile de vous épuiser d'avantage.
Elle retient un glapissement de surprise en découvrant un homme surgir de derrière elle, à l'exact opposé de vers où elle regardait. Elle ignorait comme il s'y était pris pour effacer sa présence. Bien que n'ayant jamais été particulièrement observatrice, elle n'était pas la dernière des écervelées et avait appris à ne jamais baisser bêtement sa garde. Étrangement, qu'il ait réussi à déjouer sa prudence avec tant de facilité la déconcertait plus que cela ne l'effrayait. Légèrement vexée de recevoir des ordres de la part d'un inconnu, elle obtempéra cependant, ne souhaitant risquer inutilement de le vexer. Il venait visiblement de lui sauver la vie et il serait plus que malvenu de lui tenir tête simplement par pur fierté. D'autant plus qu'il avait raison. Elle tremblait si fort, de fatigue, de froid ou de peur, qui sait, qu'il lui semblait presque sentir ses poumons s'entrechoquer entre eux. L'homme l'observa sans un mot avant de fouiller dans sa poche et de lui tendre un petit paquet soigneusement emballé.
-Tenez, dit-il d'une voix rauque. Vous avez l'air affamé. Ne vous inquiétez pas, ce n'est que du pain, ajouta-t-il devant sa mine interrogative. Cela vous fera du bien.
-Je n'ai pas d'argent.
Il se retourna vers elle, haussant un sourcil. Elle tenait le paquet entre ses mains abîmées mais ne l'avait pas ouvert, se contenant de le fixer d'un air désolé. Ses lèvres, à mi-chemin entre le mauve et le bleu, s'étaient plissées, se réduisant à une fine ligne ennuyée. Ses yeux d'un vert si pâle qu'elle en paraissait presque aveugle semblaient s'excuser, bien qu'il ignorait de quoi.
-Je ne peux pas vous payer pour vos services, continua-t-elle. Jamais je ne pourrais vous rembourser la dette que j'ai envers vous, je ne peux accepter de continuer d'abuser de vous ainsi en volant et en profitant de vos vivres et de votre temps en sachant que je ne pourrais vous remercier comme il se doit.
Les sourcils de l'homme se froncèrent alors qu'il s'agenouilla devant elle.
-Je ne veux ni sous, ni compensation. Un simple merci me suffira. Mangez maintenant.
-Mais pourquoi ? souffla-t-elle. Refuser de l'argent c'est...
-Je n'en ai nul besoin, la coupa-t-il plus vivement qu'il ne l'aurait voulu. Vous en revanche, vous aviez besoin de mon aide. Rien ne m'a forcé à intervenir si ce n'est mon propre cœur. Écoutez, je ne vous demande rien hormis de faire ce que je vous dis et de croquer dans ce pain avant que nous nous mettions en route.
-Nous ?
-Je n'ai pas l'intention de vous laisser seule au milieu de nulle part, vous ne tiendrez pas une seule journée de plus dans votre état si je vous quittais maintenant et je tiens à avoir la conscience tranquille. Je me rends dans la ville d'Axas pour affaire, si vous le souhaitez, vous pouvez m'y accompagner.
Malgré les paroles sèches de l'homme et son visage agacé, Mona sourit. Le seul depuis plusieurs longues semaines. Pour la première fois depuis qu'elle s'était retrouvée livrée à elle-même, l'espoir effleurait son cœur. Alors elle défit maladroitement la ficelle qui retenait fermement le paquet scellé et planta ses dents dans la pâte sèche mais épaisse, laissant échapper malgré elle un soupir appréciateur. Elle avait épuisé ses dernières vivres il y avait de cela plus de deux jours et n'avait rien trouvé de plus à se mettre sous la dent depuis, si ce n'est un misérable reste de baie qui n'avait miraculeusement pas succombé aux gelées. Pendant qu'elle mâchonnait avec ravissement ce pain étrangement fade et pourtant très doux, Mona ne put empêcher ses yeux de se poser sur son étrange compagnon. Grand, des cheveux bruns sales et emmêlés, une barbe de plusieurs jours, il était vêtu de vêtements boueux mais qui avait l'air solides et chaud. S'il n'inspirait pas la sympathie de par son visage fermé et ses manières un peu brusques, Mona trouvait dans son expression concentré alors qu'il nettoyait une de ses dagues, un sentiment d'apaisement tel qu'elle n'en n'avait jamais ressenti auparavant.
Bien qu'elle ne pouvait s'empêcher de se montrer encore méfiante, après tout, rien ne lui garantissait son honnêteté, il y avait que chose dans la pâleur des yeux ce cet homme, dans le ton grave de sa voix, dans son silence respectueux, qui chassait ses craintes. Au plus profond d'elle-même, elle avait le fébrile et étrange sentiment que jamais il ne lui ferait de mal. Un rictus amer étira ses lèvres. Elle avait parfois tendance à oublier que la dernière fois qu'elle avait osé penser ce genre de chose au sujet de quelqu'un, elle s'en était cruellement mordu les doigts. Dans ce monde froid et cruel, rien ne lui permettait de s'assurer cette fois, tout irait bien.
-Vous sentez-vous capable de marcher un peu ?
Mona hocha la tête. Peut-être qu'elle ne pouvait pas lui faire réellement confiance mais pour le moment, il était sa seule chance. Alors elle se releva, grimaçant lorsque ses jambes la tiraillent lourdement, ajusta sa cape miteuse et le suivit sans un mot alors qu'il dégageait efficacement la neige, rendant la progression moins ardue pour la jeune femme qui lui succédait. Les premiers mots furent bien plus difficiles que tout ce qu'ils avaient imaginés. Jamais l'homme n'aurait pensé rencontrer un être encore moins prompt à prendre la parole que lui-même. Lui qui avait craint qu'elle ne l'épuise avec un babillage aussi incessant qu'inintéressant, découvrait la profondeur de sa bêtise. La fille qui marchait quelques pas derrière lui, se dépêtrant parfois difficilement de la boue ou les imposantes couches de neige, avait gardé ses lèvres résolument scellées. À peine avait-elle eu un petit cri de surprise en glissant malencontreusement sur une plaque de givre, s'étalant de tout son long sur le chemin terreux.
Cela faisait des jours qu'il parcourait les montagnes grises, dispersant les meurtriers et voleurs qui semaient la terreur dans les campagnes. Mais jamais ne se serait-il attendu à trouver qui que ce soit aussi loin de toute civilisation, dans ces bois perdus dans les sommets glaciales des grandes collines. Il traquait cette troupe d'assassins depuis plusieurs heures lorsqu'il avait alors saisit la gravité de la situation. Il n'était pas le seul à suivre une piste, ces salauds avaient leur propre gibier. Le cœur battant à tout rompre, il s'était élancé à travers bois, coupant parmi les fourrés, empruntant chaque raccourcis, cherchant à gagner le plus de temps possible. Il entendait leur course raisonner jusque dans sa propre tête, les pas léger et précipités de ce qu'ils poursuivaient se confondant de plus en plus avec les leurs, signe qu'ils s'en rapprochaient.
Il avait réellement cru ne pas arriver à temps. Lorsque son épée décapita le premier des criminels, les mains de la fille qui cherchaient désespérément à libérer sa gorge de la poigne de son agresseur, étaient déjà retombées sur le sol, abandonnant le combat. Il avait vu du coin de l'œil ses yeux se fermer alors qu'il embrochait le deuxième dans un gargouillis abominable. L'instant d'après, sans se préoccuper du sang qui maculait ses vêtements de part et d'autres, il s'était précipité auprès de ce qu'il considérait déjà comme une énième victime qu'il avait encore une fois échoué à protéger. Cependant, il s'était rendu alors compte que contre toutes attentes, elle respirait encore, bien que si faiblement qu'il craignait cela ne cesse brusquement. Lorsqu'il l'avait pris dans ses bras pour l'éloigner de la scène macabre, il avait grimacé à son poids de plume et aux os saillants qu'il devinait sans mal sous ses doigts. Depuis combien de temps n'avait-elle pas eu un repas convenable ? Son visage aminci et pale, ses cheveux ternes et sa robe déchirée parlaient d'eux même, victime de la misère qui rongeait ces terres, elle ne devait que sa survie à son désir de vivre, plus puissant que son propre désespoir.
En plus de cinq heures de marche, il n'avait appris que son nom. Mona. Elle ne devait pas avoir plus de douze ans Ce qu'elle faisait seule au milieu de nulle part, il n'avait osé le lui demander. En retour, elle ne lui avait rien demandé non plus, se contentant de mettre prudemment un pied après l'autre sur le sol fourbe et glissant. Ce n'est que lorsqu'ils arrivèrent enfin dans la sécurité chaleureuse de la ville, après que Mona ait retrouvé sa famille presque morte d'inquiétude et les multiples embrassades et remerciements, que les deux compagnons de route avaient échangés leur première et dernière discussion. Il apprit que Mona avait fuit les terreurs de l'Est avec les siens mais s'était vu séparer du cortège lors d'une attaque de mercenaires sans emploie, fuyant dans les bois jusqu'à se perdre définitivement.
Mona obtient de lui trois choses : son nom, ce qu'il faisait dans cette foret isolée et quel était le symbole dessiné sur son immense cape. Azim, soldat chargé de nettoyer un peu les collines grises sur les ordres de son major. Et ces ailes qui se détachaient fièrement sur son manteau vert, était sa raison de vivre, l'espoir brûlant qu'il avait de découvrir un jour la lumière pure du monde au-delà des murs. Aux yeux de Mona, cela était absurde. La vie au sein même des murs était déjà bien assez dangereuse pour aller bêtement défier la Mort à l'extérieur où pullulait des créatures hideuses et sans vergogne.
-Si tu crois que le pire ennemie de l'Homme sont les titans, alors tu te fourres le doigts dans l'œil. Il n'y a pas pire prédateur que nos semblables. Il n'y a que l'espèce humaine pour faire preuve de tant de cruauté et de haine envers les leurs. Sortir de ces murs corrompus est le seul moyen pour notre peuple de se relever de cet enfer dans lequel nous nous complaisons. Crois moi petite, les titans ne sont que des animaux, les seuls monstres ici, c'est nous.
Ce fut les derniers mots qu'Azim eu pour elle alors qu'il lançait son cheval au galop, disparaissant dans un nuage de poussières. Ce jour là, Mona décida de rentrer dans le bataillon d'exploration afin de vérifier si cet homme qu'elle connaissait si peu disait vrai. Elle ne le revit jamais. Il perdit la vie à l'automne suivant. Mais la détermination de la jeune fille ne faiblit pas et sans se questionner d'avantage, elle choisit elle-même ses propres ailes, cherchant quelque part, presque inconsciemment, à rembourser la dette qu'elle avait envers Azim en prenant sa place dans ce bataillon qui lui tenait tant à cœur et pour lequel il avait sacrifié sa vie. Pour lequel Mona allait à présent donner la sienne.
Les regrets l'étouffèrent alors que le mur Maria et les portes District de Shiganshina volaient en éclats sous les coups destructeurs d'un titan si terrifiant que même les anges fuirent le ciel que les chaires à vif du crâne de la bête de tout leur cauchemar frôlaient. L'enfer n'était rien en comparaison de ce que Mona et les siens s'apprêtaient à vivre. Car ils leurs semblaient à présent que c'était toute la haine du monde qui se déversaient sur eux pour les engloutir dans les ténèbres.
Cette fois-ci, Mona en avait l'intime certitude : c'était ici que son existence allait s'achever. Mais elle comptait bien faire en sorte que sa dernière bataille, son ultime combat, soit aussi sanglant et mémorable que possible. Peu importe ce que désirait la Mort, c'était bien à Mona d'écrire sa propre fin.
A suivre ;)
