7. Visites surprises
Plus le temps passe, plus je réalise les erreurs que j'enchaîne depuis que je suis à Forks. J'ignore ce qu'il se passe avec cette ville mais je m'y sens beaucoup trop bien. Je ne cesse de relâcher ma garde. Pour les vampires et les loups, j'ai une excuse, mais pas pour Angela. Pourtant, je ne peux m'empêcher de l'apprécier de plus en plus.
J'admire tellement ce petit bout de femme. Elle est si gentille, généreuse, altruiste, et tellement plus encore. Son âme semble si pure que dans un roman on la qualifierait de cliché ambulant. Pourtant, Angela est bien réelle et elle est juste devant moi, attablée dans ma salle à manger. A ses côtés se trouve Ben, son petit ami que j'ai invité également parce que j'avais très envie de le rencontrer.
Pour l'occasion, je leur ai préparé à tous les deux un repas. J'ai fais comme j'ai pu avec les équipements peu fiables de ma cuisine. Néanmoins, ni Angela ni Ben n'a bronché au moment de gouter le plat. Comme je trouve moi-même ça tout juste mangeable, j'en déduis qu'ils sont tous les deux juste trop aimables et polis pour m'avouer la vérité.
– Vraiment désolée, m'excusé-je néanmoins. Je tente encore d'apprivoiser le four et ce n'est pas très concluant. Je crois bien qu'il n'y a plus grand-chose à en tirer. J'en toucherais un mot au propriétaire. Habituellement, je vous jure que je suis plutôt bonne cuisinière.
– Ce n'est pas si mal, s'empresse de répliquer Angela en avalant une autre bouchée.
– Tu as trop de délicatesse pour me dire le contraire, mais c'est tout à ton honneur.
Ben s'esclaffe, signe que je ne me suis pas trompée, puis il pose un regard attendri sur Angela.
– Ça, tu l'as dit, Aina ! approuve-t-il. Angela n'oserait même pas vexer un crapaud, quand bien même c'est particulièrement laid !
Les joues pâles d'Angela rosissent sous nos regards amusés, à moi et à Ben. Par égard pour elle, parce que je n'aime pas la mettre mal à l'aise, j'oriente la conversation vers d'autres sujets, jusqu'à ce que Ben m'interroge sur mon passé. Cette fois, c'est moi qui suis embêtée. Je prends soin de lui raconter la même exacte version que j'avais donnée à Angela, que je suspecte Ben de déjà connaître. Néanmoins, si Ben semble avoir lui aussi une certaine timidité, à l'image de sa petite amie, il n'hésite cependant pas à me poser quelques questions plus poussées auxquelles je réponds adroitement, rodée comme je suis à cet exercice.
Quand la conversation s'oriente vers l'Europe, Ben commence à nous parler du cinéma européen, domaine auquel je ne connais absolument rien mais je laisse Ben en parler avec un enthousiasme démesuré, signe que lui en sait beaucoup sur le sujet.
Plus tard dans la soirée, le couple me remercie chaleureusement pour l'invitation mais m'annonce qu'il est l'heure pour eux de rentrer à la maison. Effectivement, Angela vient déjà d'enchaîner plusieurs bâillements, mais je me demande s'ils n'ont pas surtout à voir avec le sujet de discussion lancé par Ben. Encore une fois, si c'est le cas, Angela est beaucoup trop gentille pour l'admettre.
Je les accompagne sur le perron pour les saluer tandis qu'ils s'en vont. J'y reste un peu plus longtemps, même après leur départ, pour apprécier l'air frais et admirer un peu le ciel étoilé. C'est une occasion unique à Forks, car c'est l'une des rares journées où le ciel a été dégagé. C'est tandis que mes yeux sont perdus dans les étoiles qu'un sixième sens m'avertit du danger.
Je sens une présence, quelque chose tapi dans l'ombre. Je pense un instant à Edward, puisqu'il l'a déjà fait une fois, mais je devine que ce n'est pas lui. C'est quelque chose de différent que je ressens, une situation que je n'ai pas encore rencontrée jusqu'ici. Bien sûr, pas de quoi me faire perdre mon éternel flegme pour autant !
Je scrute les horizons, me retourne pour tenter de percer la masse sombre de la forêt qui borde ce pâté de maisons. Quoi que cette chose soit, elle provient de là-bas. Quel meilleur endroit pour observer sans être observé en retour ?
J'ai envie d'ignorer la sensation, de ne pas lui donner la satisfaction qu'elle attend, de rentrer chez moi et de laisser ce mystère demeurer mystérieux, mais la curiosité est trop forte et j'ai le sentiment que ce n'est pas quelque chose que je peux ignorer. Je reste figée, attendant de voir si quelque chose va finir par bouger. La première chose que je perçois, par-dessus le bruissement incessant du vent agitant les branches des arbres, c'est un souffle animal. Un souffle qui doit appartenir à une immense bête. Après quelques secondes, je constate qu'il n'y a pas un souffle mais deux. Deux bêtes.
Mes yeux se plissent un peu plus. Il n'y a toujours rien qui bouge puis, enfin, le craquement d'une branche brise le silence, puis des bruits de pattes venant écraser la terre humide. Les bêtes approchent et je demeure toujours immobile. Je devrais certainement me mettre à l'abri, à cet instant, c'est ce que n'importe quel humain ferait, mais je n'ai plus aucun instinct de conservation depuis longtemps. Je continue donc à patienter, imperturbable, jusqu'à apercevoir une paire d'yeux brillants dans l'obscurité, puis une seconde.
Les deux animaux approchent encore, tout doucement, prudemment, mais dans une posture menaçante, comme prêts à passer à l'attaque à tout moment. Alors pourquoi n'ai-je absolument pas peur ? Bientôt, ils sont suffisamment près pour que je puisse distinguer leurs silhouettes. Je peine à en croire mes yeux tant les bêtes sont imposantes, encore plus que je ne l'avais deviné. Des ours ? Non, pas des ours. Des loups ? D'une telle taille, est-ce seulement possible ?
C'est à ce moment que je fais le lien, je suis même étonnée de constater le temps que ça m'a pris. La voilà la raison pour laquelle je n'ai absolument pas eu peur. Les bêtes ne sont pas de simples loups, non, ce sont des modificateurs. Mes lèvres s'étirent en un sourire et, simultanément, l'un des loups se met à gronder méchamment. Dans ce comportement, je ne peux imaginer qu'une personne. Je sais d'ailleurs pourquoi il est là. Il m'avait prévenue de ses plans.
– On est grognon, Paul ? le provoqué-je.
Je sais que j'ai tapé juste quand les dents du loups apparaissent dans mon champ de vision et qu'il gronde de plus belle. Quant au deuxième loup, celui qui est resté un peu en retrait, il émet un son semblable à une toux, comme un rire, étrange de la part d'une bête si monstrueusement grande. J'imagine qu'il s'agit là de Jared, le fidèle acolyte de Paul.
– Si vous comptiez me faire peur, c'est loupé. Il va vous falloir essayer plus fort la prochaine fois !
Les loups s'approchent encore des suites de ma provocation et je dois bien avouer que leur carrure est impressionnante, intimidante même. Le loup argenté que j'ai identifié comme étant Paul me surplombe maintenant de toute sa hauteur et, si je n'étais pas aussi confiante, je n'aurais certainement pas été très rassurée. Paul n'est cependant pas du genre à lâcher l'affaire et il expose un peu plus sa dentition féroce à mon regard ébahi. Je sens la puissance de son souffle repousser mes cheveux.
– Oh, grand-mère, comme tu as de grandes dents ! ironisé-je sans me laisser impressionner par le quileute. Que dis-tu, Paul ? C'est pour mieux me manger ? Suis-je l'inoffensif petit chaperon rouge ? Dans ce cas, le chasseur ne devrait plus tarder…
Une seconde fois, je jurerais que le loup au museau brun, celui qui doit être Jared, est en train de s'esclaffer. Quant à Paul, aussi loin que je puisse en juger, mes yeux rivés sur sa dentition acérée à quelques centimètres de mon visage, il me semble furieux. Néanmoins, contre toute attente, les deux loups font soudain volte-face d'un même mouvement et ils ne tardent pas à disparaître dans l'obscurité à nouveau. Il semblerait que Paul et Jared aient admis leur défaite pour cette fois, une nouvelle que j'accueille avec un sourire satisfait.
Je sais pourtant que cela n'empêchera pas Paul de mettre les bouchées doubles la prochaine fois pour se venger. Je ferais mieux d'être sur mes gardes, vu le caractère explosif que je devine chez le quileute. On ne provoque pas un loup à moins de chercher les ennuis… Pourtant, je ne suis pas prête à offrir la victoire à Paul. Il ignore encore à qui il a à faire !
Après une nuit passée à me faire poursuivre par une meute de loups géants dans mes songes, je me rends au supermarché pour renflouer mes stocks de nourriture qui descendent à vue d'œil. A mon retour, une Volvo grise est garée devant chez moi.
– Tu sais, les voisins vont finir par jaser ! plaisanté-je en repérant mon visiteur.
Edward s'esclaffe joyeusement. Il vient à mon secours quand j'entreprends de sortir les courses de mon coffre. Il se saisit des sacs comme s'ils ne pesaient rien du tout et me suit ensuite docilement à l'intérieur. Là, appuyé contre un mur, il m'observe ranger mes provisions sans mot dire.
– Comment réagis-tu à la faim ? s'enquit-il après un moment.
Posée à n'importe qui d'autre, cette question aurait été étrange. Dans ma situation, je comprends instantanément son sens. Edward se renseigne sur les mystères de ma condition.
– Mal, comme n'importe quel humain, dis-je. En revanche, je ne crois pas que la faim puisse me tuer, si c'est là ta véritable interrogation. Mon corps semble toujours s'arranger pour me sauver la mise, quelle que soit ma situation.
– Fascinant.
– La faim peut-elle tuer les vampires ? demandé-je à mon tour.
Edward secoue doucement la tête.
– La soif n'est pas agréable pour nous non plus, mais pas suffisante pour mettre fin à nos jours.
J'acquiesce, pensive.
– Au fait, que mangent les loups ? l'interrogé-je. Enfin, les modificateurs.
Ma question fait apparemment rire Edward.
– Ils mangent comme toi, m'apprend-t-il comme si c'était parfaitement évident. En plus grandes quantités. Tu craignais qu'ils ne te mangent ?
Je lui adresse une grimace ironique.
– Paul et Jared sont venus ? s'enquit-il après avoir lue la nouvelle dans mes pensées.
– Ils souhaitaient me faire une petite frayeur, expliqué-je. Paul ressemble beaucoup à Emmett, je trouve. Il n'y en a pas un pour rattraper l'autre.
– Paul a le sang chaud, plus encore que les autres loups. Il peut vite s'emporter. Mieux vaut ne pas le comparer à un vampire, il pourrait mal le prendre.
– Ah oui, votre rivalité, m'amusé-je.
– Depuis la naissance de Renesmée, nos relations sont plus cordiales.
– Comment ça se fait ?
– Les loups sont très attachés à Renesmée, surtout Jacob.
Je sens un certain agacement contre Jacob poindre derrière les paroles d'Edward.
– Je t'expliquerais un jour, me dit-il.
– Pourquoi pas maintenant ?
– Disons que ça implique des secrets de loups et que je ne suis pas le mieux placé pour te les dévoiler.
– Je ne sais pas qui a le plus de secrets, entre les vampires et les loups.
– Peut-être aucun, peut-être est-ce toi qui en a le plus.
Je concède dans un sourire. Edward n'a sûrement pas tort. Mes courses rangées, je m'installe à table et invite Edward à en faire de même.
– Tu sais, tout le monde t'apprécie, me dit-il. J'ai entendu tes pensées la dernière fois, et je sais que tu t'interdis depuis longtemps de t'attacher à quiconque pour des raisons évidentes. Mais nous ne sommes pas tout le monde. La vie des humains est éphémère mais pas la notre.
– Je sais, soupiré-je. Il est de toute façon trop tard pour vous fuir, maintenant. Vous n'êtes pas près d'être débarrassés de moi !
– J'en connais plus d'un qui seront ravis de cette nouvelle.
– Seth ? supposé-je.
– Seth, acquiesce Edward, mais pas uniquement lui. Ils t'aiment tous beaucoup.
– Edward, à propos de Seth…
– Non, il ne te voit pas de cette façon, ne t'inquiètes pas, me rassure-t-il immédiatement d'un air amusé. Il est simplement très expansif et il t'aime bien. C'est un bon gamin, bien qu'il en ait assez que tout le monde le voit comme un gamin, justement.
– Ça n'a pas du être évident pour lui, cette histoire de loup à l'âge où cela lui est arrivé…
– Il l'a plutôt bien vécu, rétorque Edward. C'est surtout Leah qui a mal vécu la mutation.
– Leah ?
– C'est la sœur de Seth.
– Je ne l'ai pas encore rencontrée.
– Elle est très solitaire. Cependant, elle aime profondément son frère et elle le défendrait becs et ongles, elle l'a prouvé maintes fois. Elle ne nous apprécie guère, nous les vampires, mais elle n'est pas mauvaise. C'est une bonne personne dans le fond. Elle vit juste très mal toute cette situation.
– Le surnaturel n'a pas que des bons côtés, soupiré-je. Je pense qu'on en sait tous quelque chose. Aucun d'entre nous n'a choisi sa condition. Elle nous a été imposée et on a du faire avec. Pas aussi glamour que ce que les humains pourraient penser !
– Loin d'être glamour, confirme Edward.
Son regard se perd un instant vers un horizon que je ne peux pas voir, je respecte ce besoin d'évasion puis, quand Edward revient à lui, je devine à la gravité de son expression qu'il s'apprête à me faire une confession.
– Tu sais, j'ai longtemps détesté mon existence. Mes débuts en tant que vampire n'ont pas été aisés et j'en ai même voulu à Carlisle pour avoir fait de moi ce que je suis, quand bien même son intention n'était que de me sauver la vie. Je haïssais ce que j'étais devenu : un monstre. J'ai fais beaucoup d'erreurs, de mal. C'est Bella qui a tout changé pour moi. Nous avons traversé des épreuves mais je pense enfin pouvoir dire que tout va bien, maintenant. Je devine dans tes pensées que tu n'as pas encore trouvé cette paix, mais tu finiras par la trouver, comme moi.
Je soupire.
– Pour des raisons différentes, j'ai moi aussi détesté mon existence tu sais. J'ai beau être humaine, comme les autres, je reste différente. Cette particularité qui m'empêchait et continue de m'empêcher de vivre ma vie comme je le voudrais. Je suis incapable de rester trop longtemps dans un même endroit, sous peine d'attirer les suspicions, comme vous. Pour ça, je déteste toujours cette incapacité à vieillir. Je n'ai pas choisi cette vie de vagabonde, j'y ai été contrainte. Pourtant, je crois pouvoir dire que je vais mieux depuis que je vous ai rencontrés, toi et les autres. Je me sens moins seule et cela fait tellement de bien.
– Des jours meilleurs t'attendent, Aina.
– Tu penses ?
– J'en suis certain.
– J'ai envie d'y croire. L'idée est tellement séduisante.
Il sourit d'une façon que je trouve un peu étrange.
– Sais-tu quelque chose que j'ignore, Edward ?
– Plait-il ?
– Pas de ça avec moi, Edward. Est-ce Alice ? Elle voit l'avenir, c'est ça ? A-t-elle vu quelque chose à mon sujet ?
– Cela ne marche pas comme ça, me rappelle-t-il. Elle ne voit que des versions possibles du futur, rien de tangible.
– Quelle version possible de mon futur a-t-elle vu alors ?
– Elle n'a rien vu à ton sujet, Aina.
Il se lève et je devine que je n'obtiendrais rien de lui s'il en a décidé ainsi. Je n'en démords en tout cas pas : Edward sait quelque chose que j'ignore. Malheureusement, je n'ai pas vraiment les moyens de le faire parler. Toute tentative serait vouée à l'échec.
– Là, on est d'accord, approuve-t-il avec amusement. Passe une bonne journée, Aina.
Tu ne perds rien pour attendre, Edward Cullen, ruminé-je en pensée. Pourtant, ses paroles me donnent un espoir nouveau. Est-ce réellement possible que de meilleurs jours m'attendent ? J'ai envie d'y croire. Ma vie a déjà changé du tout au tout depuis que j'ai atterri un peu par hasard à Forks. Pourquoi le changement s'arrêterait-il là ?
