8. Embry

Le temps est venteux quand Angela et moi nous rendons finalement à La Push toutes les deux. Depuis son annulation, Angela n'avait de cesse de vouloir se racheter. J'observe d'un œil méfiant les nuages qui s'amoncellent au-dessus de nous tandis que nous roulons vers la réserve. Nous n'avions pas prévu de bronzer quoi qu'il arrive, mais je préférerais que la pluie ne joue pas les invités de dernière minute. Si la météo n'a jamais été ma préoccupation première, le temps maussade de la région commence à me peser sur le moral.

Comme la fois précédente, je n'ai prévenu personne de ma venue à la réserve. Pourtant, quand Angela se gare à proximité de First Beach, j'ai la surprise de reconnaître la silhouette de Embry qui semble aussi se diriger vers la plage. En sortant de la voiture, j'attire son attention en agitant une main. En me reconnaissant, un sourire illumine son visage.

Je ne suis pas encore habituée à l'accueil toujours si chaleureux des quileutes à mon égard. Ils semblent toujours tellement ravis de me voir. Je ne suis pas familière de ce genre d'attitudes envers ma personne, mais c'est probablement parce que je ne laisse personne s'approcher trop près de moi en temps normal. Le plaisir est de toute façon partagé avec les quileutes.

– Aina ! s'exclame justement Embry quand il m'a rejointe. Tu ne nous avais pas prévenus que tu venais.

– Tu remarqueras vite que je ne suis pas du genre à prévenir quiconque de mes allées et venues. Je suis bien trop habituée à mon indépendance et à ma solitude !

– Je suis content que tu sois là, en tout cas.

– Au fait, je te présente Angela, dis-je quand mon amie nous a rejoints.

Ils se serrent tous les deux la main puis nous descendons vers la plage. Le vent souffle et Embry ne porte qu'un t-shirt gris à manches longues, alors qu'Angela et moi sommes équipées d'épais cirés. Quand nous posons un premier pied sur First Beach, je découvre que d'autres membres de la meute sont déjà là, c'est certainement eux que Embry venait rejoindre à l'origine. Quil et Jacob sont là, mais également Seth qui me repère tout de suite et m'adresse un sourire lumineux.

Je présente tout le monde à Angela et les garçons décident de jouer au foot. Je décline la proposition à participer et Angela en fait autant, alors nous nous installons toutes les deux sur un morceau de bois flotté pour discuter. Tandis que les garçons chahutent gaiement, Angela évoque à voix basse le charme des quileutes. Je sais pourquoi elle fait ça, elle tente de me dérider parce qu'elle a bien vu que je me fermais à toute séduction. Elle le fait avec bienveillance, mais je ne suis pas encore prête pour de telles conversations. J'élude donc le sujet rapidement, bien qu'Angela ne soit pas dupe, et préfère parler du paysage.

– Désolée, m'excusé-je ensuite. Je n'ai toujours pas la place dans mon esprit pour ce genre de choses. Un jour prochain, peut-être.

– Tu veux en parler ? me propose gentiment mon amie.

– J'ai simplement perdu des personnes que j'aimais et depuis je suis plutôt solitaire. J'évite de m'attacher, tu comprends ?

Elle acquiesce. J'évite de préciser que j'ai déjà enfreint cette règle depuis mon arrivée à Forks. De multiples fois, même.

– Il faut parfois du temps pour guérir certaines blessures, remarque Angela.

– Et parfois, tout le temps du monde ne suffit pas, soufflé-je.

Parce que le temps, j'en ai effectivement beaucoup, plus qu'Angela ne peut l'imaginer. Si la mémoire me fait régulièrement défaut, la peine dans mon cœur n'a jamais cessé, elle. J'ai du construire des défenses pour me protéger, mais personne ne peut se rendre entièrement perméable à la souffrance.

Mon regard se perd vers les quileutes, eux dont je connais le secret. En cet instant, ils semblent si insouciants et innocents. Pourtant, sans connaître les épreuves qu'ils ont du traverser avant que je les rencontre, je devine que tout n'a pas été rose pour eux. Sans savoir ce qu'ils sont, il serait impossible pour moi d'imaginer qu'ils ont traversé quoi que ce soit dans leur vie. Ils donnent bien le change. Et moi, est-ce que je parviens à donner le change ? me demandé-je. La plupart du temps, je pense que oui, même si une part de moi est toujours un peu plongée dans une brume opaque.

Je croise le regard d'Embry quand il tourne la tête vers moi, ce qui lui vaut de se prendre le ballon en pleine tête.

– Quil ! proteste-t-il en se frottant la tête à l'endroit de l'impact.

– Tu n'as qu'à être plus concentré ! rétorque le concerné.

– Si vous vous blessez, vous avez la chance d'avoir deux supers infirmières à proximité ! les rassuré-je. Ce n'est pas tous les jours qu'on a une telle chance.

– On est costauds, rétorque Jacob avec un clin d'œil.

– Le fameux sang quileute, plaisanté-je.

Pas question de parler explicitement de loups en la présence d'Angela, bien évidemment.

– Lui-même ! approuve Jacob en faisant une passe à Seth.

Les garçons continuent à jouer et Angela et moi les observons en silence. La scène a quelque chose de profondément apaisant. Alors que je m'amuse d'une énième chamaillerie entre Quil et Embry, je sursaute en sentant quelque chose d'humide et de gluant me tomber sur la tête. En hâte, je me plante sur mes deux pieds en secouant la tête et des algues me tombent dans les mains. Une grimace de dégoût sur le visage, je me tourne pour découvrir le coupable, bien que je puisse sans mal deviner l'identité du gros malin.

– Tu ferais bien de courir, Paul, parce que je vais te faire manger ces algues…

Il s'esclaffe d'une façon très franchement insultante pour ma personne, alors je décide de mettre mes menaces à exécution. Malheureusement pour moi, Paul est très réactif et m'arrache les algues des mains pour les jeter au loin – peut-être avec trop de force pour que cela paraisse normal.

– Va les chercher, si tu veux me les faire manger, me provoque Paul.

Je lui adresse une grimace puérile. Paul fait apparemment ressortir un aspect de ma personne duquel j'ignorais jusqu'alors tout.

– Je ne m'en donnerais pas la peine, répliqué-je sèchement.

Un air particulièrement satisfait sur le visage sur le visage, Paul va rejoindre les garçons. Pour maintenir l'équilibre, Embry annonce qu'il fait une pause et vient s'asseoir avec moi et Angela.

– De toute façon, tu n'étais pas concentré et tu allais me faire perdre ! lui fait remarquer Quil.

– Tu sais, me chuchote Embry en ignorant Quil, si tu veux te venger de Paul, je peux te donner un coup de main. Je m'en ferais un plaisir !

Un sourire fend mes lèvres.

– Le moment venu, je n'y manquerais pas. Merci, Embry. La vengeance est un plat qui se mange froid.

J'échange un clin d'œil complice avec le quileute.

– Il parait que lui et Jared sont venus te rendre visite l'autre jour ? s'enquit-il ensuite.

Embry ne précise pas sous quelle forme ils m'ont effectivement rendus visite, pas en la présence d'Angela, mais je devine qu'il sait très bien quels étaient les plans de Paul et Jared.

– Une visite inattendue… confirmé-je.

– Paul est connu pour son impulsivité. Et encore, c'est mieux depuis qu'il a Rachel, c'est dire ce que c'était avant !

– Rachel ? Sa petite amie ?

Embry opine du chef.

– La pauvre… Elle a tout mon respect !

Nous éclatons de rire sous un regard mauvais de Paul qui doit bien deviner qu'il est au centre de notre conversation. Le ballon au pied, je m'imagine un instant qu'il va nous prendre pour cible, sang chaud comme il est, mais il n'en fait rien.

Embry change ensuite de sujet et demande à en savoir plus sur notre profession d'infirmière, à moi et à Angela. Nous lui en disons donc plus et j'ai tout un tas d'anecdotes pour lui, en espérant qu'il ait l'estomac suffisamment bien accroché. Il éclate de rire plusieurs fois face aux situations cocasses que nous pouvons rencontrer dans notre métier.

C'est au milieu de cette conversation que l'averse que je craignais éclate. Heureusement équipées, Angela et moi déployons nos capuches. Les quileutes, bien que finement couverts, ne se formalisent pas de cette pluie soudaine, ne faisant aucun mouvement pour se mettre à l'abri.

– Ce n'est rien qu'un peu d'eau, élude Embry, le t-shirt déjà dégoulinant.

– Mais vous allez tomber malades ! proteste Angela avec altruisme.

– Mais non, ça va aller, la rassure-t-il.

Cependant, les trombes d'eau ne vont qu'en s'intensifiant et les garçons prennent la décision de quitter la plage. Jacob nous propose de venir s'abriter chez lui. C'est Embry, mille fois désolé de salir les sièges d'Angela, qui vient nous servir de guide en voiture pendant que les garçons s'y rendent en courant sous le regard terriblement inquiet de ma collègue infirmière. Embry lui assure pourtant que c'est quelque chose qu'ils font souvent et qu'ils ne tombent pas pour autant malades. Ce ne sont pas de ridicules intempéries qui leur font peur.

Nous ne tardons par à nous garer devant une modeste maison qui doit être celle des Black. Quil nous fait signe de les rejoindre à l'arrière de la maison, dans ce qui se révèle être un garage.

– Vous avez fait vite ! s'étonne Angela en constatant qu'ils sont déjà tous arrivés.

– On va plus vite à travers champ, élude Jacob.

– Jolie moto ! lancé-je pour détourner la conversation.

Jacob commence alors à me parler du travail qu'il a fallu pour remettre cette bécane en état.

– Si tu avais vu l'état dans lequel elle était quand je l'ai eue ! m'assure-t-il.

– Je ne suis pas certain qu'Aina s'intéresse à tous ces détails techniques, finit par intervenir Seth quand Jacob part dans des précisions qui dépassent un peu mon intérêt.

Je remercie Seth d'un regard pour sa sollicitude.

– Où est Paul ? m'enquis-je en remarquant qu'il a disparu.

– Certainement parti voir Rachel à la maison, ronchonne Jacob.

Je lui adresse un regard confus, surprise par son agacement.

– Je ne te l'ai pas précisé tout à l'heure ? Rachel est la sœur de Jake, m'explique Embry.

– Oh ! D'accord, je comprends mieux. Avoir Paul comme beau frère, je n'en serais pas vraiment réjouie non plus !

– Je ne te le fais pas dire, soupire Jacob.

Tout en continuant à se plaindre, Jacob entreprend de se remettre à sa mécanique, chantier qu'il avait du laisser en cours, et Quil vient instinctivement lui donner un coup de main. Quant à Seth, il engage chaleureusement la conversation avec Angela. Seth est certainement la personne idéale pour mettre quelqu'un à l'aise en toutes circonstances. J'échange un sourire avec Embry qui est le seul à, comme moi, se tenir immobile et silencieux au milieu du garage. Soudain mal à l'aise de me tenir les bras ballants, je m'approche de l'entrée du garage et m'adosse contre la chambranle pour contempler le spectacle de la pluie qui continue inlassablement de tomber. Embry ne tarde pas à me rejoindre et s'adosse de l'autre côté de la chambranle.

– Toute cette pluie, cela finit par être déprimant, soufflé-je.

– Tu trouves ? Moi, j'aime bien.

– Ah oui ?

– Je trouve la pluie apaisante. Je veux dire, là où il y a de l'eau il y a de la vie, pas vrai ? On a donc besoin de la pluie et elle est particulièrement régulière ici. Il y a une certaine constance dans ce phénomène. S'il cessait de pleuvoir pendant trop longtemps, je pense que je serais inquiet.

– C'est une façon de voir les choses. Je suppose que dans un endroit comme celui-ci, on ne se sent pas vraiment chez soi s'il ne pleut pas. C'est le climat auquel vous êtes habitués et c'est chez vous. Cependant, la pluie est froide et me glace jusqu'aux os. Tout le monde n'a pas la chance d'être immunisé aux faibles températures !

Je lui adresse un clin d'œil complice et il retient un rire.

– Comment ça se fait, d'ailleurs ? chuchoté-je.

– Notre température corporelle est simplement plus élevée que la moyenne, c'est tout. Quant à savoir pourquoi ou comment, je pense qu'il est impossible de savoir. J'ai tendance à penser que ces questions ne s'appliquent pas dans nos situations particulières. C'est comme ça et on fait avec, non ?

J'acquiesce. Je vois tout à fait ce qu'Embry veut dire. Il n'empêche qu'on ne peut pas toujours s'empêcher de se poser ces questions élémentaires de temps à autre, quand bien même on sait qu'il n'existe aucune réponse.

– Eh bien, moi, en tout cas, je ressens bien le froid, lui assuré-je en lui montrant ma main rougie par la fraicheur humide.

D'un geste naturel, Embry s'en saisit et je le laisse faire. Je frissonne du fait de la différence de température mais la paume chaude du quileute me fait du bien en désengourdissant mes doigts. J'observe un instant la contraste entre nos deux peaux, la sienne joliment bronzée, et la mienne pâle et décorée par d'éparses tâches de rousseur.

Pendant un instant, perdue dans ma fascination, j'ai l'impression que le temps s'est arrêté. Soudain, j'ai cependant le sentiment qu'Embry tient ma main depuis trop longtemps pour que ce soit convenable entre deux personnes s'étant si fraichement rencontrées. Je retire doucement ma main de la sienne et la replace donc dans la poche de mon ciré. J'adresse un sourire à Embry pour ne pas qu'il se vexe de mon geste de recul.

– Tu es pratique comme bouillote ! plaisanté-je.

– On me le dit souvent, s'amuse-t-il avant de s'interrompre en grimaçant. Enfin, non. Ce n'est pas ce que je voulais dire. On ne me l'a jamais dit mais, enfin, tu vois…

Je me retiens d'éclater de rire face à la gêne manifeste du quileute. Embarrassé, il se gratte maintenant la tête en cherchant apparemment quelque chose de sensé à dire.

– Respire, Embry, lui conseillé-je. Ce n'était qu'une blague, je ne voulais pas te mettre mal à l'aise.

Il acquiesce tout en continuant à grimacer, l'air de s'en vouloir.

– La pluie a l'air de se calmer un peu, remarqué-je alors.

Embry lève la tête vers le ciel un instant.

– Je ne pense pas que ça va durer. Ce n'est qu'une courte accalmie.

– Dommage, j'ai eu de l'espoir pendant un court instant. Je suppose que je vais devoir apprendre à aimer la pluie si je compte m'attarder dans le coin.

– Je t'apprendrais comment l'apprécier. Tu verras, ce n'est vraiment pas si mal.

– Je suppose. Sinon, pourquoi ils danseraient dessous dans les films ? Là encore, c'est quelque chose que je n'ai jamais compris. Pourquoi quiconque voudrait faire ça ?

Le sourire d'Embry réapparait, éclatant.

– Tu n'as qu'à essayer, propose-t-il.

– Et me retrouver trempée jusqu'aux os ? Très peu pour moi.

– Ce n'est pas comme si tu pouvais tomber malade… me rappelle-t-il dans un murmure.

Si l'idée m'apparaît complètement absurde, le sourire d'Embry est encourageant. Je suis presque tentée pendant un instant mais la pluie qui se remet à tomber dru me décourage aussi vite.

– Il n'y a aucune musique, rétorqué-je.

– Tu peux l'imaginer.

– J'aurais l'air ridicule.

– Et alors ?

– J'ai une réputation à tenir, tu sais. Je suis une vieille dame après tout, que diraient les gens ?

Embry éclate de rire puis me surprend en se glissant sous la pluie sans prévenir, le visage souriant vers le ciel, s'offrant tout entier à l'averse. Amusée, je secoue la tête en souriant.

– Je ne te vois pas danser, commenté-je.

– Je ne sais pas danser, se défend-t-il. Inutile de danser d'ailleurs. Je t'assure que c'est le pied de se tenir sous la pluie comme ça.

– Tu as l'air ridicule, dis-je en riant.

– Ah oui ? intervient une voix derrière moi.

Je n'ai pas le temps de réagir quand, déjà, Quil me pousse sous la pluie à mon tour. Mes cheveux se retrouvent dégoulinants en quelques secondes à peine et il est désormais inutile d'envisager de m'abriter sous ma capuche. Je jette un regard mauvais à Quil.

– Qui a l'air ridicule maintenant ? me lance le quileute d'un air taquin.

Embry s'esclaffe. Je me tourne vers lui sans pouvoir m'empêcher de l'imiter.

– Alors, tu aimes la pluie maintenant ? s'enquit-il.

Je suis trempée. Je sens le froid s'insinuer partout sous mes vêtements. Je me sens parfaitement ridicule. Pourtant, je me sens étrangement heureuse et cette aura de bonheur provoque une certaine chaleur dans mon cœur.

– Pas le moins du monde ! répliqué-je néanmoins.

– Alors pourquoi tu souris ? me demande habilement Embry.

Je hausse les épaules. Pourquoi, en effet ?

– Parce que nous sommes ridicules, voilà pourquoi ! rétorqué-je.

Ce n'est pas vraiment toute la vérité mais c'est la seule qui soit acceptable. Je ne suis pas du genre à admettre mon bonheur à voix haute. Pourtant, je suis heureuse en cet instant. Heureuse parce que je suis en bonne compagnie et que j'aimerais que rien ne change jamais. Seulement, je suis bien placée pour savoir que tout finit toujours par changer. Quant à moi, figée dans le temps, je me retrouve toujours seule à la fin de l'histoire…