9. Cinéma

L'ambiance est joyeuse dans la voiture en direction de Port Angeles. Embry, Quil et Seth m'ont proposé une sortie cinéma. Bien que je ne sois pas une adepte du cinéma en temps normal, lui préférant les bons vieux livres, je ne peux rien refuser à mes amis quileutes. L'aura de bonne humeur qui flotte dans l'habitacle en est l'une des raisons. Être entourée d'une telle aura m'apaise et je ne me lasse pas de cette sensation.

Sur le siège passager, Embry est en train de chercher une station de radio correcte. Malheureusement, le brouillard est épais ce soir et il brouille les ondes, rendant la tâche plus ardue qu'à l'accoutumée. Quand des notes de musiques s'échappent enfin des haut-parleurs, nous crions tous les quatre victoire. Néanmoins, la satisfaction est de courte durée puisque, peu de temps après, les grésillements reprennent. Agacée, j'éteins tout.

– Tant pis ! lancé-je. La musique nous empêche de nous entendre correctement de toute façon.

– Parle pour toi ! rétorque Quil. Nous les loups, nous avons une ouïe du tonnerre.

Je lui jette un regard dans le rétroviseur.

– Ah oui ? m'étonné-je.

– Tu ne savais pas ? intervient Seth. Nos sens sont tous surdéveloppés. On peut voir, entendre et sentir des choses à de très grandes distances. D'après Carlisle, notre vision est au moins dix fois supérieure à celle des humains. Pour l'odorat et l'ouïe, ça doit être à peu près pareil. Sans vouloir me vanter, je suis celui qui a la meilleure audition de la meute.

– Tu es quand même en train de te vanter, Seth… remarque Quil.

– Ce n'est que la vérité ! réplique le jeune quileute avec un grand sourire.

Je vois Quil lever les yeux au ciel. Quant à moi, je réfléchis à ce que tout cela implique. Je repense à cette journée sur la plage, quand j'ai parlé à Embry au sujet de Paul. Leur audition est-elle si bonne qu'il a pu m'entendre ? Il m'a après tout jeté un regard mauvais à ce moment là. Enfin, mauvais n'est pas le terme, mais il n'a pas eu l'air d'être content.

– Vous voulez dire que, si je murmurais quelque chose à Embry, là maintenant, à voix très basse, vous l'entendriez tous ?

– Sans problème, répond Quil. Encore plus dans un espace fermé. Je ne pense pas que tu sois capable de parler suffisamment bas pour nous empêcher de l'entendre.

Je me tourne vers Embry.

– L'autre jour, sur la plage, quand on a parlé de Paul et de Rachel, ça veut dire que Paul a tout entendu ? lui demandé-je.

– Probablement, acquiesce-t-il.

– Tu aurais pu me prévenir ! Déjà qu'il me cherche sans arrêt, je ne perds rien pour attendre.

– Ne t'inquiètes pas, s'esclaffe Seth. Si tu l'avais vexé, tu l'aurais immédiatement su !

– N'empêche… Avec vous, impossible d'avoir une conversation privée à moins de se trouver à bonne distance !

Les quileutes éclatent de rire.

– Ce n'est pas mieux avec les vampires, remarque Quil.

– Quoi ? Eux aussi ?

– Leur sens sont aussi super développés, me confirme Seth.

– Super… soupiré-je. Et après ça, vous me trouvez impressionnante ! C'est l'hôpital qui se moque de la charité. Je n'ai que des sens humains très classiques. A côté de vous, je suis absolument inintéressante !

– Je ne suis pas d'accord, réplique Embry. Même si on n'a pas pu y assister, il semblerait que tes capacités de guérison soient bien supérieures aux nôtres. Et puis, ce n'est pas parce qu'on a des super capacités qu'on est plus intéressants que toi.

Je hausse les épaules.

– Vous avez d'autres capacités que je ne connais pas encore ? m'enquis-je. Si je résume : vous vous transformez en d'immenses loups, vous êtes télépathes sous cette forme, vous avez des sens hyper aiguisés, votre température corporelle est anormalement élevée. Qu'est-ce que j'oublie ?

– Notre vitesse, intervient Quil. Nous sommes rapides, sous nos formes humaines mais encore plus sous nos formes de loups.

– Notre force aussi, sous les deux formes, ajoute Seth.

– Nous guérissons vite, complète Embry. Mais manifestement pas aussi bien que toi. Un jour, Jacob était en sale état et le Dr Cullen a du lui rebriser plusieurs os pour les replacer correctement.

Je frissonne d'effroi en imaginant la scène.

– Et c'est tout ? demandé-je.

– C'est déjà pas mal ! s'esclaffe Quil.

– Je m'attends à tout avec vous !

Je réfléchis un instant avant de reprendre.

– Votre ouïe… commencé-je.

– Ben dis donc, c'est une obsession pour toi notre ouïe ! s'amuse Quil.

– Avoue que ça peut être perturbant pour une pauvre humaine de se savoir entendue par tout le monde ! Je me demande simplement à quel point votre ouïe est fine.

– Dans un endroit fermé comme celui-ci, on entend à peu près tout, répond Embry.

– Tout ? relevé-je.

Je tourne la tête vers Embry qui a l'air gêné.

– On entend les battements de ton cœur, le remplace Quil. On entend la moindre de tes respirations. On peut même entendre la digestion qui se déroule dans ton estomac.

J'écarquille les yeux.

– C'est naturel, relève Seth. Tu sais, on ne fait plus attention à tous ces sons à force. Au début, on trouve ça marrant et on tend l'oreille, mais maintenant, on s'en fiche pas mal.

– C'est quand même très gênant. Je pense que je vais avoir du mal à ne plus y penser maintenant.

– Évite juste de nous mentir, me taquine Quil. On est d'hyper bons détecteurs de mensonge.

– Pas de problème pour ça, je suis très honnête. Enfin, avec vous en tout cas. Pour ma défense, je ne peux pas avouer au commun des mortels que je suis née à la fin du XVIIIè siècle, si ?

Les garçons s'esclaffent.

– Sûrement pas, non ! admet Embry.

Nous discutons encore un peu des « super capacités » des loups puis nous arrivons enfin au cinéma de Port Angeles. Je trouve une place sur le parking puis nous nous dirigeons vers l'accueil. Je me contente de suivre les garçons avant de réaliser qu'ils m'emmènent voir un film de super-héros.

En voyant ma tête, Embry s'empresse de me proposer d'aller voir un autre film, si celui là ne me plait pas. J'accepte néanmoins d'aller voir leur film. Si ce n'est pas franchement le type de films que j'ai pour habitude de visionner, cela peut être marrant d'aller en voir un avec les quileutes.

Après avoir pris nos tickets, nous prenons donc place à l'intérieur de la salle, nous trouvant facilement quatre places dans une rangée encore peu remplie.

Les garçons ne cessent de plaisanter et je me prends au jeu moi aussi. En leur compagnie, la vie semble tellement plus belle et insouciante. J'adore cette sensation que je ne me rappelle pas avoir jamais connue. Quand je suis avec eux, je ne me préoccupe d'absolument rien d'autre.

Les lumières de la salle finissent par s'éteindre et les bandes annonces démarrent. Puis, une vingtaine de minutes plus tard, le film prend le relai. Dès le départ, on en prend plein les yeux et je suis rapidement très investie dans l'histoire. Cependant, je perds d'un seul coup toute concentration à l'arrivée d'une protagoniste nommée Helen.

Helen. Ellen.

Le rapprochement est si facile à faire, d'autant plus quand le souvenir d'Ellen est si présent dans mon esprit. J'ai relu ce souvenir si récemment. Si je n'ai plus aucun souvenir récent de sa naissance, c'est tout comme.

Ellen, ma petite fille…

J'ignore d'où cette bouffée d'émotions a surgi, mais me voilà bientôt complètement envahie par celle-ci. Malgré moi, je sens ma respiration s'accélérer, comme si je commençais à manquer d'air. Je vois Embry tourner la tête vers moi. Il a probablement entendu la modification de ma fréquence respiratoire. Je prends la décision de sortir un instant. J'ai besoin de prendre l'air.

Je m'excuse auprès d'Embry et d'autres spectateurs râlent quand je passe devant eux pour m'extirper de notre rang. Enfin sortie de la salle, je m'installe dans un sofa dans le hall. Je m'efforce de me calmer en faisant quelques exercices respiratoires que j'enseigne souvent à mes patients un peu angoissés. Quelqu'un s'installe alors à la place laissé libre à côté de la mienne. J'ai la surprise de reconnaître Embry.

– Embry ? m'étonné-je.

– Tout va bien, Aina ? s'enquit-il.

Je croise son regard inquiet. Son inquiétude semble si sincère qu'elle me touche en plein cœur. Je ne suis pas habituée à ce qu'on se tracasse pour moi. Je n'ai pas l'habitude de montrer mes émotions à personne non plus.

– Je vais bien, dis-je avant de sourire. Désolée, je sais que vous pouvez deviner les mensonges. J'ai prétendu être honnête mais peut-être n'est-ce pas entièrement vrai.

– Tu n'es pas obligée de m'en parler, réplique doucement Embry, mais sache juste que tu peux le faire si tu le souhaites.

– Merci, Embry.

Je reste un instant silencieuse, le temps de réfléchir. Ai-je envie d'en parler avec Embry ? J'ai envie d'en parler, mais pas tout à fait honnêtement. Je ne peux pas lui dire toute la vérité, je ne m'en sens pas capable.

– C'est le prénom Helen, lui expliqué-je alors. J'ai connu une Ellen il y a longtemps de cela. Le souvenir est frais dans mon esprit et cela m'a fait étrange de l'entendre. C'est simplement douloureux de me la remémorer...

Embry attrape délicatement l'une de mes mains et mon premier instinct est de vouloir fuir ce contact. Cependant, encore un peu perturbée, je me laisse faire. Comme toujours, la chaleur de sa paume contre la mienne est agréable. Je ne peux pas nier que ce contact me fasse du bien.

Pourtant, s'il m'apaise un peu, il n'élimine pas pour autant la bouffée d'émotions qui s'agite à l'intérieur de moi. Je ne veux pas pleurer, je déteste pleurer, mais la pensée de mon bébé, de ma petite Ellen, me brise le cœur. Inévitablement, son souvenir ne peut que s'associer à celui de Søren. Mes deux enfants dont je ne parviens même pas à me représenter les visages, ni les destins. J'ai tout simplement oublié et l'idée me parait aberrante.

Au fond de moi, la blessure qui s'est rouverte dans mon cœur me fait néanmoins dire que ce n'est qu'un mal pour un bien. Je me doute que l'histoire ne finit pas bien. Ai-je vraiment envie de me rappeler dans quelles circonstances je les ai perdus ?

– Aina ? m'interpelle à nouveau Embry, inquiet.

En cet instant, je suis divisée entre le désir de tout avouer à Embry, pour enfin me débarrasser de ce poids que je porte seule sur les épaules depuis trop longtemps, et celui de continuer à me taire. La vérité, c'est que je ne me sens pas prête à me délester de ce poids.

Embry exerce une pression supplémentaire sur ma main, pour me signifier sa présence. D'un geste impulsif auquel je me laisse rarement aller, je me laisse tomber dans les bras du quileute. Je devine sa surprise quand son corps se fige, puis ses bras viennent doucement m'entourer. Je me sens comme dans un cocon, ainsi emmitouflée dans la chaleur du quileute. Je laisse la douce odeur boisée de sa peau m'enivrer.

Finalement, je sens la pression sur mon cœur s'apaiser et je souffle de soulagement. Je sais que je peux maintenant me défaire de l'étreinte d'Embry mais, un peu égoïstement, j'en profite encore quelques secondes supplémentaires. La sensation est tellement agréable, quand bien même j'en retire surtout un plaisir coupable.

– Merci, Embry, soufflé-je en reprenant ma place.

Je remarque que j'ai froid, maintenant que je ne suis plus entourée par les bras du quileute. Embry m'adresse un sourire tandis que son regard se fait prudent.

– Je vais mieux, lui assuré-je. Le plus dur est passé.

Je lui souris et c'est entièrement sincère. Je me sens véritablement plus sereine, en dépit de l'épine qui me semble plantée dans mon cœur.

– C'était ma fille, laché-je subitement.

Je suis moi-même surprise par cet aveu qui me semble sorti de ma bouche de sa propre volonté. Je n'avais pas prévu de dire la vérité mais ça a été plus fort que moi. Trop tard pour revenir en arrière. Pourtant, Embry ne semble pas comprendre. Il me contemple curieusement.

– Ellen, expliqué-je. C'était ma fille. Il y a très longtemps de cela. Elle est née au début du XIXème siècle, aux îles Feroé. Avant elle, j'ai eu un petit garçon, Søren. Les avoir perdus est une blessure qui ne se referma jamais vraiment. Malheureusement, mes incroyables capacités de guérison ne s'étendent pas à ce type de blessures…

Je souris tristement. Il y a tant de choses qui sont incurables, même pour moi. Pourtant, ce sont bien les principales dont j'aimerais guérir. Si j'ai tendance à admettre que ces blessures là sont ce qui nous construit, et qu'elles ont donc toute leur importance, il serait parfois tellement plus facile de juste les effacer.

Je suis étonnée par la réaction d'Embry à mes révélations, ou plutôt à sa non-réaction. Au lieu d'afficher une expression surprise, il s'est contenté d'acquiescer, comme s'il avait déjà tout deviné, comme si tout cela semblait tout à fait logique. Je n'ai jamais parlé à personne de cet aspect de mon passé, pas même encore aux Cullen ni aux quileutes qui savent ce que je suis, mais j'ignore ce qu'ils s'en imaginent.

Quand on me voit aujourd'hui, on ne voit qu'une jeune femme de vingt ans. Comment s'imaginer un seul instant que j'ai eu un jour une vie normale, avec un mari et des enfants ? Moi-même, pour des raisons différentes, je l'oublie fréquemment. Comme si cette vie n'était pas vraiment la mienne au fond. Pourtant, quand la douleur se rappelle à moi de la façon dont elle l'a faite ce soir, je suis bien obligée d'admettre que tout ça était bien ma vie à moi et pas celle d'une inconnue.

Après une telle révélation, Embry aurait du être très curieux. Peut-être l'est-il au fond mais, si c'est le cas, il ne souhaite pas me brusquer en m'inondant de questions. Pour ça, je lui suis profondément reconnaissante. Cette révélation, aussi minuscule soit-elle, a déjà été suffisamment difficile à faire. Je suis néanmoins contente de l'avoir faite, pour une raison encore obscure à mon propre discernement.

– On y retourne ? proposé-je à Embry.

En souriant, il accepte. Sans un mot, nous retrouvons donc nos places, faisant encore râler les spectateurs que nous dérangeons sur notre chemin. Quil et Seth nous jettent un bref regard quand nous arrivons, mais ils ne font pas le moindre commentaire et je les en remercie intérieurement.

Je n'arrive pas à me concentrer suffisamment sur le film après cette interruption. Au lieu de ça, mes yeux se baladent dans la salle sans vraiment s'arrêter sur personne. Du coin de l'œil, j'observe la main d'Embry qui repose sur l'appui-coude du fauteuil que nous partageons. Je repense à la sensation de ma paume dans la sienne, à celle de ses bras autour de moi.

Me remémorer cela m'envahit d'une sensation étrange que, gênée, je m'empresse de dissiper. Trop tard cependant puisque, malgré moi, je sens les battements de mon cœur s'accélérer. De façon presque imperceptible, je vois le visage d'Embry se tourner vers le mien avant de se recentrer sur l'écran. Très embarrassée depuis que je sais combien l'ouïe des loups est hors normes, je mets un moment à m'apaiser. Heureusement, mes trois amis quileutes sont probablement trop délicats pour me faire remarquer le phénomène. Phénomène que je ne comprends moi-même pas bien.