13. L'invitation
Le lendemain, en me rendant au travail, je suis d'excellente humeur. Angela ne tarde à pas le remarquer mais ne fait aucune remarque, devant bien se douter que je lui en toucherais un mot le moment venu. Alors que nous faisons un point au bureau sur nos soins du jour, le regard d'Angela s'arrête sur mon poignet autour duquel gigotent deux bracelets. Le premier est le sien, le second est celui d'Embry.
– Nouveau bracelet ? remarque-t-elle.
– Un autre cadeau d'anniversaire.
– Je me trompe où il est très inspiré quileute, lui aussi ?
– Il faut croire que tu n'as pas été la seule à avoir cette idée, m'amusé-je.
– Seth ? demande-t-elle. Ou bien Embry ?
J'acquiesce à la mention du second prénom, ce qui fait sourire Angela. Elle semble même particulièrement ravie. Elle s'intéresse d'un peu plus près au bracelet et observe les deux figures miniatures.
– Un loup et… un bélier ? suppose-t-elle.
Je hoche la tête.
– Le loup est un peu l'animal totem des quileutes, expliqué-je.
– Et le bélier ?
– Eh bien, le bélier est le blason d'où je viens, en fait.
– Oh, s'étonne Angela.
Elle continue d'observer le minuscule bélier, pensive, puis elle m'adresse un regard étrange.
– Qu'y-a-t-il ? m'enquis-je.
– C'est juste que je ne peux pas m'empêcher de voir une étrange symbolique à ce cadeau. Tu sais, comme si le loup représentait Embry, et le bélier te représentait toi. Ce que je me demande, c'est simplement si les choses ont évoluées entre vous. Je sais ce que tu m'as dis la dernière fois, mais n'as-tu pas peur que les sentiments d'Embry s'épanouissent un peu trop vite ?
– Oh si, ça me fait peur, acquiescé-je. Pourtant, plus je passe du temps avec Embry, moins j'ai l'impression de pouvoir le repousser. Il y a une connexion entre nous que je ne peux pas expliquer, tu vois ? Et, si ça m'inquiète beaucoup, je sais bien que je ne peux rien faire pour faire marche arrière.
– Tu sais, quoi qu'il arrive, tu peux compter sur moi. Si tu as besoin d'en parler, peu importe qu'il soit tard, appelles moi.
– Tu es vraiment la meilleure des amies, Angela.
Touchée, je la prends dans mes bras. Je m'en veux pourtant parce que je ne suis jamais entièrement honnête avec elle. Il y a tant de choses que je ne peux pas lui dire, des secrets trop gros pour une humaine, mais c'est pour son bien que je la laisse dans l'ignorance. Si je lui disais tout, sa vie changerait pour toujours.
Interrompant notre instant d'amitié, une patiente nous hèle alors et nous devons retourner au travail. Après ça, je n'ai plus vraiment le temps de laisser mes pensées vagabonder vers Embry à nouveau. Même après le travail, j'occupe mes pensées autrement en allant faire quelques courses. A mon retour, mon attention est attirée par le cadeau d'Edward, Bella et Renesmée. Soudainement, j'ai envie d'inaugurer mon tout nouveau carnet. Et des pensées à coucher sur le papier, j'en ai des tas !
La soirée passe rapidement après ça. Je passe quelques jours monotones où mon quotidien consiste à me réveiller, me rendre au travail, rentrer chez moi où je m'occupe comme je le peux avec des tâches ménagères ou en me plongeant dans un bouquin, puis je m'endors et cela recommence le lendemain.
Mon jour de repos venu, je ne me vois cependant pas continuer comme cela. J'ai été si habituée aux visites impromptues des quileutes ou de Edward que la maison me semble bien vide. Je réalise alors que, depuis mon arrivée à Fork, mon temps libre a été quasiment intégralement consacré aux autres : que ce soit à Angela, les Cullen ou les quileutes. Ce n'est pourtant guère dans mes habitudes et je n'ai pas agi comme ça depuis un bon bout de temps. Peut-être est-il temps que je prenne du temps pour moi, pour me ressourcer ?
Soudain prise de motivation, je m'installe donc au volant de ma voiture et m'apprête à voir un peu plus de paysage. Si la tentation est forte de rouler jusqu'à La Push, ce n'est pourtant pas le programme et je continue donc ma route un peu plus au sud. Ici, dans la péninsule Olympique de Washington, j'ai la sensation que beaucoup de routes se ressemblent. Sans arrêt entouré par tous ces arbres, par cette verdure constante, il est si facile d'oublier la civilisation. Ce jour là, je laisse ma route me guider jusqu'à Ruby Beach.
La plage ressemble beaucoup à La Push mais la vue reste différente. Recouverte de bois flottants, on y admire également de nombreux rochers. Depuis la plage, dont le sable semble parsemé de cristaux semblable à des rubis, ce qui est sûrement la raison pour laquelle l'endroit est nommée ainsi, on peut également observer Abbey Island.
Je constate vite que je ne suis pas la seule à m'être aventurée jusqu'ici, ce que m'avait déjà laissé pensé le nombre de voitures sur le parking, mais je m'efforce de faire abstraction de toutes ces présences. En ôtant mes chaussures, je décide d'aller tremper mes pieds dans l'eau du fleuve qui se déverse jusqu'à la mer. J'y reste un certain temps, profitant de la vue et du doux ruissellement de l'eau sous mes pieds, pour laisser vagabonder mon esprit.
Alors que j'étais en pleine sensation de plénitude, une voix vient me sortir de mon état. Les yeux papillonnant d'incompréhension, je cherche de qui vient cette voix. Je lève la tête et mes yeux se posent sur un jeune homme blond qui me contemple avec amusement.
– Je te dérange ? demande-t-il.
Bien que ce soit le cas, je lui réponds que non. Il serait quelque peu impoli de lui admettre la vérité.
– Chouette endroit, hein ? continue-t-il.
Je crois percevoir un accent dans sa voix, sans pouvoir identifier lequel précisément. J'acquiesce en énumérant toute la beauté que je trouvé à l'endroit.
– Tu es d'ici ? s'enquit-il ensuite.
– J'habite à trente minutes d'ici mais je suis nouvelle dans le coin.
– Quelle chance ! s'exclame-t-il. Je suis seulement en voyage mais qu'est ce que j'aimerais vivre près d'un si bel endroit !
– D'où viens-tu ?
– D'Allemagne. Je m'appelle Yannick, au fait.
Il me tend une main que je sers.
– Aina, me présenté-je à mon tour.
– Enchanté, Aina. C'est parce que tu ne connais personne que tu es ici toute seule ?
– Oh si, je me suis déjà fais des amis ici. C'est simplement que je tiens à ma solitude et j'ai bien besoin de m'isoler de temps en temps.
– Je comprends ça, approuve Yannick. Moi aussi j'apprécie de passer un peu de temps seul de temps à autres.
Un autre garçon nous rejoint alors, un brun assez costaud. Il arrive derrière Yannick et lui tape dans le dos.
– Ben alors, Yannick, tu dragues ? plaisante-t-il.
Les joues du concerné rougissent brutalement.
– Quoi ? Mais non ! proteste-t-il.
– Si tu ne le fais pas, moi je veux bien le faire.
Le brun m'adresse un sourire charmeur auquel je réponds par un sourire ironique. L'inconnu doit comprendre que je ne suis pas particulièrement intéressée mais éclate de rire, peu refroidi. Je devine quelqu'un de très sûr de lui.
– Bon, je sais deviner quand un combat est perdu d'avance ! réplique-t-il. En revanche, comme je ne suis pas particulièrement rancunier, qu'est-ce que tu dirais de venir à une fête ce soir ? Un feu de camp sur une plage, un peu plus loin, quoi de mieux ?
L'idée me parait séduisante. Ce serait l'opportunité de rencontrer des gens. Pourtant, si j'ai aujourd'hui besoin de prendre du temps pour moi, et c'est ce que je faisais avant l'arrivée de ces deux touristes allemands, je ne peux pas m'empêcher de me dire qu'inviter mes amis serait bien. Au moins Embry.
– Je peux inviter des amis ? m'enquis-je donc.
– Plus on est de fous, plus on rit ! s'enthousiasme le brun. Au fait, je m'appelle Maximilian, mais appelles moi Max. Dis-moi, parmi ces amis, il y a ton copain ?
– Je n'ai pas de copain, répliqué-je un peu trop vite.
Max m'adresse un regard suspicieux.
– Pourquoi n'en suis-je pas aussi sûr que toi ? rétorque-t-il.
– Max, laisse-la tranquille, soupire Yannick.
– Bon, d'accord, concède son ami. On te voit ce soir alors, mystérieuse inconnue ?
J'acquiesce tandis que Yannick me donne les coordonnées de la fête. Les deux garçons me laissent ensuite tranquille et je peux à nouveau prendre du temps pour me ressourcer. Cependant, au lieu de penser à moi, je suis encore hantée par le visage d'Embry et ça m'agace assez. Je n'aime pas être comme ça. C'est tout ce que je combats depuis plusieurs années maintenant. Si la situation est totalement différente, Embry n'étant pas un simple humain, ça n'en reste pas moins difficile à accepter.
Après avoir encore un peu profité du paysage, je décide de reprendre la route en direction de La Push afin d'inviter mes amis à cette soirée improvisée sur la plage. Arrivée là-bas, je me demande un instant où je pourrais les trouver avant que l'évidence me frappe : samedi après midi, ils doivent être chez Sam et Emily. Seth m'a après tout assuré que c'était leur tradition. Espérant de tout cœur ne pas déranger, je m'y rends donc.
Me voilà à peine sortie de la voiture que la silhouette de Seth apparaît à la porte. Il saute par-dessus la volée de marches pour m'accueillir.
– Aina ! s'exclame-t-il. J'ai bien peur que tu n'arrives trop tard pour espérer manger quelque chose. Je crois qu'on a tout fini.
J'éclate de rire.
– Ce n'est rien, Seth. Je ne venais pas pour manger. Je venais vous rendre visite et proposer à ceux qui le souhaitent de m'accompagner à une fête ce soir.
– Une fête ? relève Seth. Bien…
– Aina, salut ! l'interrompt Jacob. Je vous ai entendu parler d'une fête ? Tu ne pourras pas être présent Seth, je te rappelle que tu fais une ronde avec moi.
– Mais non ! proteste le jeune homme. C'est Quil qui… Oh ! Non, tu as raison en fait.
Je jette un coup d'œil méfiant vers Jacob. Mon intuition me dit que les loups sont en train de me mentir, bien que je n'ai aucun superpouvoir pour en être certaine. C'est ensuite Emily qui apparait sur le perron et qui m'invite à entrer. Elle me trouve un bout de gâteau qu'elle avait mis de côté pour éviter que les garçons ne mangent tout.
– Alors, personne n'est disponible pour m'accompagner ce soir ? m'enquis-je en sachant que tout le monde m'a entendu plus tôt, à part Emily peut-être.
– Je sors avec Rachel ce soir, réplique Paul.
Jared prétend également une sortie avec Kim tandis que Quil joue prétendument les baby-sitters avec une dénommée Claire. Je me tourne donc vers Embry et un pressentiment me dit que lui va être disponible. Je suspecte de toute façon que c'est un coup monté et que Seth aurait adoré venir à cette soirée, lui aussi ! Les loups ne sont pas très subtils.
– Embry ? demandé-je quand même. Tu viens ?
– Avec plaisir !
Je lui souris, néanmoins ravie de pouvoir passer un moment avec lui. Je n'apprécie simplement pas qu'on me force la main et c'est ce que ces chers quileutes paraissent décidés à faire.
– Vous savez, je ne suis pas dupe, déclaré-je donc l'air de rien avant de manger un morceau de gâteau au chocolat.
Tous me regardent comme s'ils ne comprenaient absolument pas de quoi je voulais parler, mais cet air là n'est pas très crédible sur leurs visages. Seth se retient de pouffer de rire, ce qui lui vaut un regard noir de la part de Jacob, alors je sais que j'ai raison.
– Aina ? Peux-tu venir me donner un coup de main avec Levi ? s'enquit Emily.
Je me demande un instant qui est Levi avant de me rappeler du fils de Sam et Emily. J'acquiesce et la suit, non sans constater en me retournant pendant un instant que la part de gâteau que j'ai délaissée a disparue et que Paul a étrangement la bouche pleine. Je lève les yeux au ciel.
J'accompagne Emily jusqu'à la petite chambre qui doit être celle de Levi. Le nourrisson est là, dans son berceau, en train de nous surveiller du regard de ses grands yeux noirs. Emily le prend dans ses bras avant de me le confier. La sensation de tenir un bébé contre moi me paraît étrange. Familière, mais très lointain. Je me rends compte que cela fait bien longtemps que je n'ai pas fait ça. Je contemple le minuscule humain avec adoration tandis qu'il dirige ses petites menottes vers mes cheveux.
– Ouille, ai-je seulement le temps de marmonner tandis qu'il tire sur la jolie mèche de cheveux qu'il a trouvé.
– Désolé, s'excuse Emily en revenant vers moi. Il fait ça maintenant.
Je la rassure d'un sourire. Il m'en faut plus que ça. Emily récupère ensuite Levi et je l'observe l'installer sur la table à langer pour lui changer sa couche. Finalement, je ne suis d'aucune utilité. Emily s'en sort très bien toute seule. Pourquoi donc voulait-elle que je vienne l'aider ? Traîne-t-elle dans certaines manigances des loups, elle aussi ? Je ne dis cependant rien, me contentant d'admirer ce mignon petit bébé. Une fois sa couche changée, Emily me refourre son fils dans les bras et s'absente à nouveau.
Elle revient avec un carnet et un stylo. Je l'observe curieusement tandis qu'elle commence à écrire. Je comprends ce qu'elle fait : comment avoir une conversation privée avec des loups dans la pièce d'à côté, si ce n'est en écrivant ? J'observe les mots qu'elle trace par-dessus son épaule.
« Que ressens-tu pour Embry ? »
Cette question me laisse pantoise tant elle est inattendue de la part d'Emily. J'ignorais qu'elle s'intéressait de si près à ce qu'il se passait entre le quileute et moi.
Elle récupère son fils et me tend le crayon. Je n'ai pas vraiment envie d'en parler, connaissant finalement si peu Emily, mais quelque chose chez elle m'invite à la confidence. Comme s'il était inutile de faire semblant en sa compagnie. Je suis persuadée que le moindre de mes secrets serait en sécurité avec elle. Alors j'écris.
« Je l'aime bien. J'ai juste peur que tout aille un peu trop vite. Je ne suis pas certaine d'être prête pour une relation. »
Habilement, Emily récupère le crayon et me répond en maintenant Levi contre elle de son bras gauche.
« Les garçons pensent bien faire, tu sais. Ne les laisse pas t'influencer. Allez à votre rythme, toi et Embry. »
Je croise le regard d'Emily et j'y lis de la bienveillance. Je récupère le crayon et trace une autre ligne.
« Il n'y a pas la place pour le moindre secret quand on côtoie les loups, pas vrai ? »
Emily me sourit et secoue la tête.
– Ce ne doit pas être facile tous les jours, dis-je à voix haute.
Sortie du contexte, les garçons dans l'autre pièce ne pourront de toute façon plus deviner la nature de notre conversation.
– On s'y habitue, réplique la jeune femme. Ça vaut le coup, tu sais ?
Elle récupère le crayon pour ajouter quelque chose d'un peu plus secret.
« Les garçons sont comme de frères. Ils se soutiendront toujours et c'est une belle famille à laquelle appartenir. »
J'acquiesce, imaginant ce que ce doit être. Pourtant, les paroles d'Emily me font un peu peur. Cette façon qu'elle a de parler comme si je ferais inévitablement partie de cette famille un jour. Comme si notre relation à Embry et moi allait forcément évoluer vers quelque chose de l'ordre de sa relation avec Sam. Sauf que je suis loin d'en être là.
En l'instant, je suis simplement perdue à cause des sentiments que j'ai pour Embry, mais j'ignore comment ceux-ci évolueront et, surtout, s'ils le feront. Il m'est impossible d'envisager quoi que ce soit sur le long terme et j'aimerais bien que tout le monde cesse de se mêler de ce qu'il se passe entre le quileute et moi.
Ils sont tous très gentils, là n'est pas le problème, mais je n'aime pas qu'on se mêle de ma vie de trop près, ce sont de vieilles habitudes que j'ai gardées et qui ont la vie dure.
– Emily ? appelle Sam. Je peux entrer ?
La jeune femme répond par la positive en refermant le carnet. Je vois néanmoins le regard de Sam tomber dessus quand il entre, mais il ne fait pas le moindre commentaire. Comme Sam s'approche d'Emily et Levi, je décide de les laisser tranquilles et rejoint les autres à table.
– Qu'est-ce qui s'est passé là-dedans ? s'enquit Paul. Vous faites des cachotteries, toi et Emily ?
– Tu me rappelles en quoi ça te regarde ? rétorqué-je.
Je ne lui laisse pas le temps de répondre.
– C'est bien ce qui me semblait : en rien ! conclus-je.
Les garçons éclatent de rire
– D'ailleurs, je t'ai vu manger mon gâteau, ajouté-je.
– J'en avais plus besoin que toi.
– Ben voyons !
Je pousse un soupir avant de me lever.
– Je dois rentrer chez moi, dis-je. Embry, je passe te prendre à la réserve à 20h00 ?
– Je te rejoindrais chez toi pour t'éviter le détour, réplique-t-il.
J'acquiesce.
– A ce soir, alors !
Je salue tous les autres et sors rejoindre ma voiture. Je m'empresse de partir avant de laisser mes pensées s'étaler. Si le but d'Emily était de me rassurer, cela n'a pas trop marché. D'ailleurs, sans le vouloir, ils n'ont tous réussi qu'à faire monter la pression que j'avais déjà sur les épaules.
Leur façon d'agir comme s'ils en savaient tous déjà plus sur ce qu'il se passe entre Embry et moi… Cela me met profondément mal à l'aise. Je ne sais moi-même pas encore ce que j'espère entre nous et tous nous voient déjà comme un couple !
Cela ne fait que m'inquiéter encore plus pour la soirée à venir, parce que Embry et moi allons avoir un peu plus de temps tous les deux, loin des autres membres de la meute. Et pourtant, tous pourront suivre le déroulé de la soirée dans l'esprit d'Embry dès lors qu'il sera sous sa forme de loup, s'il fait ne serait-ce qu'y penser.
La vie privée semble quelque chose d'inconcevable quand on fréquente des loups, la faute à leurs talents multiples, et je ne suis pas certaine d'être prête à ça…
