18. Rendez-vous
En le découvrant sur le pas de la porte, mon cœur fait un nouveau bond. Comment se fait-il qu'Embry puisse me faire ressentir toutes ces choses à la fois ? Est-ce seulement normal ? Ou bien c'est nouveau pour moi, ou bien j'ai oublié ce que ça faisait.
— Tout va bien, Aina ? m'interroge Embry face au visage figé que je dois afficher.
Immédiatement, je me reprends.
— Oui, bien sûr ! m'exclamé-je. Tout va bien ! Désolée, je suis un peu ailleurs.
Je le fais entrer et le vois humer l'odeur qui s'échappe de ma cuisine.
— Ça sent bon ! commente-t-il.
— J'espère que ce sera réussi. Cette gazinière aurait bien besoin d'être remplacée. Je crois qu'elle a fait son temps.
— Crois-en mon odorat de loup, me rassure Embry, ce sera délicieux.
Je souris, persuadée qu'Embry me dirait la même chose même si la nourriture que je lui avais préparée était parfaitement répugnante. Il est exactement comme Angela à ce niveau là.
J'invite le quileute à s'installer à table pendant que je nous sers à tous les deux un verre de vin. Je ne fais pas l'avare sur les quantités, lui comme moi n'ayant pas la possibilité de devenir ivres quoi qu'il advienne. Nous pourrions boire dix bouteilles que l'effet serait le même ! En versant le vin, je renverse quelques gouttes sur la table. Embry s'empresse d'aller chercher une éponge pour nettoyer ça. Je m'excuse pour ma maladresse.
— C'est toi qui me rends incroyablement nerveuse, tu sais ?
— Moi ? s'étonne-t-il. Pourquoi donc ?
Il a un air parfaitement innocent sur le visage mais je parviens à déceler sa satisfaction. Il est apparemment ravi de me voir admettre l'effet qu'il a sur moi. Il n'est pourtant pas sans le savoir, lui qui peut entendre la moindre variation de mon rythme cardiaque.
Je ne prends donc pas la peine de répondre à sa question et avale une gorgée de vin. Comme si je pouvais seulement mettre des mots sur le pourquoi du comment il me fait ressentir ces choses !
— Ta journée s'est bien passée ? m'enquis-je à la place.
Il hoche la tête.
— Plutôt bien, oui. Et la tienne ?
— Je me suis rendue chez les Cullen, lui dis-je. J'ai appris pas mal de choses sur les vampires. Ils m'ont parlé des Volturi. Emmett a mentionné une « petite » guerre à laquelle vous les loups avez participé ?
Embry hausse un sourcil.
— Petite guerre ? répète-t-il. Ça c'est un sacré euphémisme. Tout ça aurait pu très mal tourner. Il n'y a eu aucun combat mais le danger était bien présent. D'ailleurs, ce n'était pas la première fois que les Cullen nous entrainaient dans ce genre de conflit. Enfin, pas les Cullen à proprement dit. Disons que Bella est curieusement au centre de tout ce qui allait mal à ce moment là…
— Tu ne l'aimes pas beaucoup, hein ? constaté-je.
— Oh non, ce n'est pas ça, rétorque-t-il. Disons qu'à l'époque je lui en ai beaucoup voulu parce qu'elle a fait souffrir Jake. Je ne la comprenais pas, aucun d'entre nous ne la comprenait en fait. Nous ne comprenions pas comment cette simple humaine parvenait à mettre autant de pagaille autour d'elle ! Et puis, je te rappelle qu'elle côtoyait nos ennemis jurés de très près, des vampires. Elle était même amoureuse de l'un d'entre eux, absolument incompréhensible ! Ça nous dépassait, et ça nous dépasse toujours un peu. Elle a rendu nos vies un peu moins monotones, on peut certainement lui accorder ça. Mais bon, tout s'est fini pour le mieux et c'est le principal.
— Il faudra vraiment que vous me racontiez tout un jour. Il semblerait qu'il y ait plein de choses que j'ignore encore sur vous tous.
— Quand tu veux, accepte Embry.
Je prends une nouvelle gorgée de vin.
— Tu as revu Leah ces derniers jours ? m'enquis-je.
— Quasiment pas, admet-il Tu sais comme elle est, elle ne se mêle pas beaucoup à nous. Je ne la croise que de temps à autres en passant chez Seth, ou alors à l'occasion d'une ronde. Néanmoins, elle partage un minimum de ses pensées avec nous. Le moins elle nous en dévoile, le mieux elle se porte.
— Je la comprends. Je n'aimerais pas trop partager la moindre de mes pensées non plus. Enfin, c'est un peu le cas quand Edward est dans les parages, mais il est le seul à les entendre, donc c'est différent.
— Très franchement, ça ne me fait plus ni chaud ni froid de partager mes pensées avec les gars. On est des frères après tout. Il n'existe plus aucun filtre entre nous.
— Avec les gars, relève-je. Tu peux comprendre pourquoi ça gène Leah à ce point. Elle ne se sent pas vraiment à sa place parmi vous.
— Je sais bien. On aimerait lui faciliter les choses mais elle ne nous aide pas beaucoup en refusant de communiquer avec nous.
Je suis obligée de concéder face à cet argument. Ils sont là dans une impasse. Et moi, j'ai toujours autant envie d'aider Leah. Mais ce soir n'est pas le soir pour y penser, parce que je suis avec Embry et que nous ne sommes pas là pour parler de Leah Clearwater.
— Vous faites souvent des rondes, remarqué-je. Y-a-t-il des dangers quelque part ?
— Plus depuis un bon moment, admet-t-il. Néanmoins, on continue à surveiller le territoire parce que c'est notre devoir en temps que loups. Nous sommes les protecteurs de la tribu, jusqu'à ce qu'une autre génération vienne.
— La génération avant la votre est celle de vos parents ?
— En fait, non. La dernière génération date de nos arrières grands parents. L'arrière grand-père de Jacob, Ephraim Black, est celui qui a instauré le traité avec les Cullen, la première fois qu'ils sont arrivés à Forks. Et puis, ensuite, ils ont du s'éloigner à nouveau et il n'y a plus eu de mutation. Nous n'avons recommencé à muter que lorsque les Cullen sont revenus dans le coin, réveillant la magie qui coule dans les veines des quileutes. Sam a été le premier, puis il y a eu Paul et Jared. Ensuite, ça a été mon tour. Et puis, Jacob, Quil, Leah et Seth, et les petits derniers.
— Tu veux dire que, le jour où les Cullen s'en iront à nouveau, il n'y aura plus de nouveaux loups ?
— C'est plus ou moins ça, oui. Néanmoins, d'autres vampires qu'eux pourraient débarquer à l'improviste et réveiller la magie chez de jeunes quileutes. En tout cas, nous ne mutons que lorsqu'il y a danger.
— Tu leur en veux, aux Cullen ? demandé-je. Sans eux, tu ne serais peut-être pas un loup.
— J'ai pu leur en vouloir à l'époque, admet-il, mais plus maintenant. Être loup fait partie de ce que je suis, et je ne serais pas le même si je n'avais pas muté. J'aime être un loup, j'aime l'idée d'être l'un des protecteurs de la tribu. Et puis, j'ai gagné de vrais frères dans cette histoire ! Et d'ailleurs, sans toute cette folie, je ne suis pas certain que je t'aurais rencontrée. Ça me parait même hautement improbable. Tout aurait été différent. Je n'aurais été qu'un simple humain mortel…
Embry n'a sûrement pas tort. S'il n'avait été qu'un simple humain, je ne me serais sûrement pas attardée pour apprendre à le connaitre, lui comme tous les autres. C'est parce qu'ils sont tous différents, comme moi, que je me suis laissée aller à m'attacher à eux.
— Tu ne m'aurais pas rencontrée mais tu aurais eu une vie normale, répliqué-je. Tu ne rêves pas de ça parfois ? Moi si.
Il hausse les épaules.
— Peut-être avant, mais plus maintenant.
— Qu'est-ce qui a changé ?
Au regard qu'il pose sur moi, je sens mon cœur se serrer. Je crois comprendre ce qu'Embry veut dire, mais n'exagère-t-il pas ? Est-ce qu'il estime vraiment que m'avoir rencontrée compense le fait de ne pas pouvoir vivre une vie normale ?
Parce que, si je suis honnête, j'effacerais volontiers ces derniers siècles, mes bonheurs comme mes malheurs, pour retourner à ma vie aux îles Feroé, auprès de mes enfants et des Christiansen. D'après ce que j'ai pu lire de mes souvenirs, tout n'était pas joyeux sur la fin, c'est vrai, mais c'était chez moi. Je ne suis pas certaine que quiconque soit fait pour une si longue vie. L'immortalité n'a jamais été un cadeau à mes yeux.
— Moi, j'aimerais avoir une vie normale, dis-je. Redevenir une simple humaine. Mais quitte à vivre cette vie, je suis heureuse que tu sois là.
Les doigts d'Embry frôlent mon bracelet, celui qu'il m'a offert, avant de venir attraper mes doigts. Son regard est tendre et abat sans mal mes réticences. Quand je suis avec Embry, j'oublie si souvent que je ne suis pas normale, comme si je redevenais simplement humaine, et j'aime cette sensation.
— C'est franchement indécent cette façon que tu as de me faire perdre mes moyens, soufflé-je.
— Mais je n'ai rien fait ! réplique-t-il en riant.
— Tu parles que tu n'as rien fait ! Tu as un pouvoir que j'ignore, j'en suis certaine.
A la moue que fait Embry, j'ai presque l'impression d'avoir tapé juste. Se pourrait-il que les loups aient d'autres talents que j'ignore ? A l'image des vampires, sauraient-ils se rendre plus attirants pour attirer les humains dans leurs filets ? Mais ça n'a pas de sens, parce que cette particularité des vampires leur sert uniquement à séduire les humains pour faciliter leur traque. Un tel pouvoir n'aurait aucune utilité pour les loups dont la mission est de combattre les vampires pour protéger les humains de leurs terres. Néanmoins, je sens qu'il y a quelque chose derrière la moue d'Embry.
— Tu as vraiment un pouvoir ? m'étonné-je.
— Quoi ? rétorque-t-il. Non, pas de pouvoir, je t'assure.
— Mais il y a quelque chose que tu me caches.
Embry semble sur le point de nier avant de se retenir. Il n'ose pas mentir, ce qui veut dire que j'ai raison.
— Tu te méprends, m'explique-t-il. Si l'un d'entre nous a un pouvoir sur l'autre, je peux t'assurer que c'est bien toi.
Je lève les yeux au ciel.
— Tu n'es pas celui qui perd ses moyens pourtant.
— C'est que tu n'es pas dans ma tête ! Je fais simplement bonne figure, tu sais. En réalité, c'est tout autre chose.
— Si tu le dis. En attendant, c'est moi qui suis ridicule.
— Ridicule ? Comment ça ridicule ?
— Je suis incroyablement vieille, Embry. Pourtant, je n'agis pas du tout avec la sagesse dont je devrais être dotée.
— Tu es sage. On a tous plusieurs personnalités. Tu sais être sage, mais tu sais aussi être plus insouciante. Je trouve que c'est une bonne chose.
— J'ai toujours été sage, raisonnable. C'est depuis mon arrivée à Forks que je suis devenue plus insouciante. Je crois que c'est l'effet que vous avez tous sur moi.
— Et c'est mal ? s'enquit Embry.
— Je ne sais pas. Je suppose que ça dépend de comment tout ça se terminera.
— Terminera ? relève le quileute en fronçant les sourcils.
Soudain, je regrette mes paroles. A cause de ma condition, j'ai appris à penser à la fin de toute chose. Chaque humain que je croise, chaque voisin, chaque collègue de travail : tous finissent par mourir tandis que je poursuis ma vie. Dans ce monde là, tout a une fin sauf moi. Oui mais voilà, jusqu'ici, je n'avais pas rencontré de vampires ni de loups modificateurs.
Aujourd'hui, je suis perdue parce que je n'ai aucune notion d'éternité au-delà de mon existence propre. Tout a toujours été si éphémère autour de moi. Comment envisager que quelque chose dure enfin après avoir vécu seule pendant deux siècles ?
— Je suis habituée à ce que tout se termine un jour, m'expliqué-je piteusement. J'ai encore du mal à imaginer que vous êtes réels : toi, les autres loups et les Cullen, voilà tout.
— Bien, parce que tout ça n'a pas à se terminer, tu sais ? reprend Embry. Tant que tu voudras de moi, je serais là. Je serais toujours là pour toi.
Je me force à sourire au quileute. Quand il parle ainsi, tout semble possible. Seulement, n'est-il pas trop idéaliste ? Comment peut-il est certain qu'il ne se lassera pas de moi, que ce que nous avons aujourd'hui durera aussi loin qu'il semble l'envisager ?
Et puis, se rend-t-il compte des implications de vivre pour toujours ? Parce que lui a le choix. Il peut reprendre sa vie là où il l'a laissée. Il peut recommencer à vieillir s'il le souhaite. J'envie tellement ce choix parce que je ne l'ai jamais eu. Je me dis parfois qu'Embry se fourvoie, qu'il ne se rend pas compte de ce qu'il dit, qu'il changera d'avis un jour. Comment savoir ? Je sais seulement que si j'avais le choix, comme lui, je souhaiterais redevenir une simple humaine. Est-ce égoïste ? Très probablement.
Le tintement du minuteur retentit à ce moment là, ce qui m'indique que le plat est prêt. Je me lève donc, perdue dans mes pensées, et pose mes lèvres sur celles d'Embry pour interrompre cette conversation qui fait naitre tous ces doutes et interrogations en moi.
Nous passons ensuite le repas à discuter de sujets plus légers et je passe une très bonne soirée. Nous terminons celle-ci à nous embrasser et à nous enlacer comme des adolescents. J'oublie tout le reste pendant un moment. J'oublie que tout est éphémère, que tout peut un jour changer, que tous mes espoirs pourront éventuellement finir balayés par le vent. Ce soir, j'essaie de croire aux paroles d'Embry, j'essaie de croire qu'il sera pour toujours à mes côtés, parce que cette perspective est extrêmement séduisante.
Je rêve de ne plus jamais être seule, d'avoir quelqu'un comme Embry à mes côtés pour toujours, qui m'aime sans condition, parce que c'est l'impression que le quileute me donne et cela me remplit de bonheur.
C'est pourtant un désir égoïste qui me fait le vouloir à mes côtés pour toujours. Au fond de moi, tout ce que je lui souhaite, c'est une vie normale, quand bien même il ne semble pas en avoir envie. Je me dis simplement que je peux profiter de son amour pendant quelques temps, et qu'un jour, je devrais le laisser s'en aller, voir m'enfuir pour le sauver d'une existence sans fin qui l'attendrait à mes côtés.
Mais peut-être devrais-je arrêter de vouloir tout contrôler et tout décider pour tout le monde. Parce qu'il s'agit d'Embry et qu'il est le seul à pouvoir décider de ce qu'il veut faire de sa vie. Si lui n'aspire pas à une vie normale, alors qui suis-je pour le juger ? De quoi pourrais-je bien me plaindre ?
Dans le fond, je suis surtout envieuse des perspectives de vie qui s'offrent à lui, tandis que les miennes sont réduites. Mais ne devrais-je pas être contente qu'Embry soit prêt à choisir précisément la perspective de vie qui le fait parcourir un bout de chemin à mes côtés ?
Je devrais sûrement, oui. Alors pourquoi n'est-ce pas le cas ?
