34. Saut dans le vide

Un besoin de me ressourcer m'a fait me rendre sur les terres quileutes, là où je me sens véritablement chez moi et où l'air marin a le don de m'apaiser. Mes désirs semblent plus clairs en ces lieux plutôt que dans ma maison impersonnelle et triste. Néanmoins, quelque chose s'est bien réveillé en moi et des sensations étranges ne cessent de me gagner. Comme des émotions lointaines et détachées de leur objet : de brusques bouffées de bonheur, des pics de tristesse, ou bien quelques éclats de colères lointains. C'est à en devenir folle de ne pas pouvoir les comprendre ou les associer à quoi que ce soit.

— Alors, tu as eu des réponses il parait ? demande quelqu'un en surgissant sans prévenir.

Je cherche Leah du regard avant de la trouver à ma droite, à quelques mètres de distance. Je lui souris, particulièrement heureuse de la trouver là aujourd'hui. Je lui fais signe de me rejoindre et elle s'assoit à côté de moi.

— J'ai eu des réponses, confirmé-je. Je ne sais pas si c'est celles que j'escomptais, mais j'en ai eu et il va falloir que je compose avec elles. Je ne suis pas plus avancée qu'avant mais il va falloir. Je sens que je suis très proche d'un point de rupture dans mon existence. Quelque chose doit se produire, ou bien je dois prendre une décision, je ne sais pas encore.

— Rester ici ou t'en aller ?

— Hors de question de m'en aller d'ici, répliqué-je du tac au tac comme si l'idée m'horrifiait au plus haut point, ce qui est sûrement le cas.

— Alors quels choix as-tu ?

Je réfléchis un instant. Leah a raison, quelle autre décision puis-je prendre en dehors de celle de demeurer ici ? Et si cette décision est déjà prise, alors quoi ?

— Je suis tellement perdue, Leah, avoué-je. Je ne sais pas ce qu'on attend de moi. Je ne sais pas ce que je dois faire.

— Cesse de te tourmenter, tu as besoin de penser clairement. Fait autre chose, aère-toi l'esprit.

— Si seulement je savais comment faire.

— Que dirais-tu de sauter du haut de la falaise ?

— Quoi ? m'étonné-je, pensant avoir mal compris.

— On fait souvent ça, ici. Pour les sensations fortes. Mais les sensations ne sont plus aussi fortes pour nous au bout d'un moment, d'autant plus en étant ce que nous sommes.

— N'est-ce pas risqué ?

— Pour nous, non. Pour toi non plus, d'autant moins si je suis là. Je serais en bas et je t'aiderais avec le courant. C'est surtout lui le danger pour les humains qui s'aventurent à sauter sans mesurer les conséquences de leur geste…

Son regard se perd un instant vers le rivage et lance des étincelles. Je devine un vieux souvenir plein de rancœur mais je n'ose pas lui demander de m'en dire plus.

— Aller, viens ! fait ensuite Leah en me tendant une main.

— Tu sais, j'ai beau être immortelle, je ne suis pas une adepte des sensations fortes.

— Mais si, viens. Tu vas voir, ça va te faire du bien !

Bien que peu convaincue, je décide de faire confiance à Leah. Elle m'entraîne à sa suite en direction des hautes falaises que nous apercevons au loin. La quileute avance à grand pas et je m'efforce de la suivre, bien que moins endurante qu'elle et de loin. En jetant un œil aux falaises et à leur distance avec l'océan, je suis prise de doute.

— Leah, nous n'allons quand même pas tout là-haut ?

Elle se tourne vers moi avec un sourire moqueur.

— Aurais-tu peur ? me demande-t-elle. Toi qui as tant vécu ?

— J'ai vécu beaucoup d'expériences mais je ne me suis jamais jetée du haut d'une falaise, non. Je n'ai jamais été suicidaire à ce point…

— On retombe dans l'eau, Aina.

— Oui mais… c'est rudement haut !

Leah éclate de rire. Je me sens un peu vexée des moqueries de mon amie mais je ne relève pas, trop contente de l'entendre rire. Je continue donc à la suivre et, après presque une demi-heure de marche intensive, nous nous retrouvons au sommet des falaises. Leah se plante au bord de celles-ci et attend que je la rejoigne.

— Tu ne vas pas me jeter d'en haut sans me prévenir, hein ? m'inquété-je.

— Mais non !

Je la rejoins donc et jette un œil dans le vide.

— C'est rudement haut… répété-je en me sentant d'ores et déjà incapable de sauter.

— Mais non. Ce n'est rien du tout !

— Parle pour toi !

— Me fais-tu confiance, Aina ?

— Oui, bien sûr, rétorqué-je sans attendre.

Leah sourit.

— Alors saute.

Mon assurance vole en éclate. Dois-je vraiment faire confiance à Leah ? Alors que je me pose cette question, je me rappelle que je ne risque rien. Néanmoins, peu habituée à ce genre d'expériences, je suis effrayée par le geste de totale imprudence que Leah est sur le point de me faire réaliser.

— Tu ne veux pas sauter avant pour que je vois comment tu fais ? tenté-je de négocier.

— Tu en profiterais pour te sauver, réplique-t-elle. Je te rejoindrais dans l'eau quand tu auras plongé.

Elle a sûrement raison. Si elle n'est pas derrière pour m'inciter à plonger, alors je battrais sans attendre en retrait. Dois-je donc vraiment le faire ?

— Aie confiance, Aina. Fais-le.

Je jette un nouveau coup d'œil vers le vide. L'expérience ne me tente vraiment pas, mais il me faut montrer à Leah que j'ai confiance en elle. Elle a fait tant d'efforts avec moi. Quel genre d'amie suis-je si je n'accepte pas d'en faire autant ? Bien sûr, sauter du haut d'une falaise est quelque chose que je n'aurais jamais exigé d'elle, mais…

— D'accord, je vais sauter, dis-je.

La résolution vient effectivement de s'ancrer en moi. Je vais le faire. Je veux tenter l'expérience. Je sais néanmoins qu'il ne me faut pas trop attendre pour la réaliser, car je risquerais bien de me dégonfler le cas échéant.

— Alors je saute juste ?

— Prends de l'élan et saute, me confirme Leah.

Je me recule de quelques pas après avoir inspecté l'océan qui m'attend en bas. Mon cœur bat à toute vitesse dans ma poitrine. Je suis terrifiée mais aussi terriblement excitée par l'acte impulsif que je suis sur le point d'effectuer. Alors, réduisant au silence mes dernières réticences, je m'élance et… retombe dans le vide.

La première pensée qui me vient, c'est que j'ai été terriblement imprudente et que je suis sur le point de mourir à cause de ma bêtise. Puis je me rappelle que je suis immortelle, que je ne risque rien. Le vent siffle dans mes oreilles tandis que la gravité m'entraine à toute vitesse vers l'océan. J'ai à peine le temps de crier, à peine le temps de penser à la fraicheur de l'eau qui m'attend, que je plonge déjà.

Rien n'aurait pu me préparer à la violence du choc thermique qui me frappe tandis que l'eau s'engouffre partout. Par réflexe, je frappe l'eau des pieds et remonte à la surface pour attraper une goulée d'oxygène. Je suis frigorifiée, mais la sensation qui me domine est une immense joie. En regardant vers le haut, je suis prise de vertige en réalisant d'où je viens de sauter. Mais je suis surtout immensément fière de mon audace, de l'adrénaline qui parcourt mes veines.

Alors que les vagues me bousculent de tous les côtés, j'aperçois au-dessus de moi Leah qui saute à son tour, avec une grâce qui me laisse admirative. Elle ne tarde pas à plonger à quelques mètres de moi, puis à me rejoindre. Constatant la peine que j'ai à résister au courant, elle attrape l'un de mes bras et m'incite à nager vers la plage qui me parait terriblement loin d'ici.

— C'était incroyable, Leah ! dis-je en buvant la tasse au passage.

— Qu'est-ce que je t'avais dit ! réplique-t-elle en continuant à nager.

Je ne la vois pas mais j'ai deviné son sourire dans sa voix, ce qui m'emplit de bonheur. Lorsque nous regagnons la rive, non sans que Leah m'ait plusieurs fois donné un coup de main, je me sens rincée. Rincée à la fois par l'effort de la nage contre le courant et rincée par les émotions du saut dans le vide.

Sans m'inquiéter du sable qui s'accroche à mes vêtements mouillés, je m'allonge sur la plage et reprends mes esprits, le sourire aux lèvres.

— A quoi tu penses ? me demande Leah.

— A rien, dis-je. A rien du tout.

— Alors l'objectif est atteint.

— Merci Leah.

Nous restons silencieuses le temps que je reprenne mon souffle et que mon cœur se calme. Une fois chose faite, le froid reprend le dessus et je me mets à frissonner.

— Viens, me dit Leah. Rentrons chez moi, je vais te prêter des vêtements secs.

Je ne me fais pas prier et me lève immédiatement pour la suivre jusqu'au chemin qui mène chez elle. Nous ne croisons pratiquement personne à la réserve, à croire que nous sommes seules au monde. Le temps gris aura sûrement démotivé quelques promeneurs.

Une fois arrivées chez Leah, nous nous séchons et je m'empresse d'enfiler les vêtements secs que mon amie me donne. Je la rejoins ensuite sur le canapé où nous gardons un moment le silence.

— Leah ? dis-je après un moment.

Elle tourne la tête vers moi, attendant la suite.

— J'ai très peur.

— Tu avais peur de sauter de la falaise. Tu l'as pourtant fait et tout s'est très bien passé, non ?

— L'inconnu de la vie m'effraie encore plus que la falaise.

— Alors ne réfléchis pas, comme avec le saut. Elance-toi et tu verras ce qui t'attend en bas.

Je soupire longuement.

— Et toi, Leah ? Que prévois-tu pour les prochains jours, les prochaines semaines, les prochains mois ?

— Je vais m'en aller.

Je me fige, pensant avoir mal compris.

— Comment ça ? demandé-je.

— Je vais quitter la réserve, Aina.

Mon cœur se serre. J'ai conscience que j'ai moi-même soufflé à Leah l'idée d'un éloignement de la réserve, afin qu'elle puisse se libérer de son carcan, mais l'éventualité qu'elle s'en aille alors que notre amitié vient tout juste de s'épanouir, cela m'attriste profondément. Et puis, j'ai peur du changement que cela induit, peur de l'inconnu qui ne fait que s'obscurcir de mystères supplémentaires.

— Pour aller où ? m'enquis-je.

— Je vais reprendre des études. Je ne veux pas encore en dévoiler plus, mais mon projet prend progressivement forme et je serais bientôt prête. Je sens que le vent est sur le point de tourner pour moi, Aina.

En dépit de ma peur, je ne peux m'empêcher de sourire parce que le soulagement de Leah exsude de toute sa personne. Je serais vraiment trop égoïste d'émettre des objections alors que c'est ce que j'ai toujours voulu pour Leah, qu'elle puisse se libérer et retrouver la paix intérieure.

— Ces choix que je fais en ce moment, poursuit-elle, c'est mon propre saut dans le vide, dans l'inconnu total qu'est la vie. Mais je suis contente de le faire et je ne veux pas reculer.

— C'est merveilleux, Leah. Je suis si fière de toi !

Elle sourit.

— Je ne suis pas certaine que Seth sera heureux d'apprendre mon départ, mais rien ne pourra me retenir. Je me sens prête.

— Seth s'en remettra.

— Il faudra bien. Et puis, ce ne sont pas des adieux. Mon frère a beau m'agacer, tu sais bien que je ne pourrais jamais trop m'éloigner de lui. Qui sait quelles bêtises il fera en mon absence…

— Je le surveillerais pour toi, si tu veux, plaisanté-je.

— Tu dis ça comme s'il était acté que tu resteras ici, fait-elle remarquer. Ta décision est prise ?

Je réfléchis un instant, à nouveau troublée.

— Je ne me vois pas ailleurs, admets-je. Je ne sais pas quel autre choix s'offre réellement à moi.

— Alors pourquoi te compliquer la vie ? Si tu ne vois qu'un choix possible, et que ce choix te convient, pourquoi chercher ailleurs ?

J'acquiesce. Leah a certainement raison. Pourtant…

— Je veux rester ici, oui. Mais après ? Que se passera-t-il quand les années auront passées, que je ne vieillirais toujours pas, que les soupçons commenceront à apparaître dans l'esprit des gens du coin ? Je ne veux pas placer Embry dans une situation impossible un jour, je pense que c'est ça qui me dérange vraiment au fond. S'il veut demeurer à mes côtés, il continuera à ne pas vieillir lui aussi. Et sa mère dans tout ça ? Elle ne sait même pas ce qu'il est…

— Embry fait ses propres choix, me rappelle Leah.

— Je sais. Mais…

— Il n'y a pas de « mais », Aina. Tu dois uniquement penser à toi. La vie n'est-elle pas suffisamment compliquée comme ça ? Pense à toi et Embry fera ses propres choix.

J'ai beau savoir que Leah a raison, je ne me sens pas soulagée pour autant. Le point de rupture est proche. Je sens que je suis plus proche à chaque instant de ma décision finalement. Mais il manque encore quelque chose. Il me manque une certitude, celle qui calmera mes réticences. La certitude que je peux m'élancer pour ce fameux saut dans le vide qu'est la vie sans laisser le moindre regret derrière moi. Mais est-ce seulement possible ?