35. Feu et glace
Me trouvant à la réserve, je décide d'aller attendre Embry à la sortie de son travail. Quand il sort du garage, je l'aperçois en train de parler avec l'un de ses collègues de travail. Il se rend compte de ma présence en repérant ma voiture. Il semble surpris mais ravi lorsqu'il salue son collègue et se dirige vers le siège passager de ma voiture.
— Que me vaut le plaisir de ta présence ? s'enquit-il après m'avoir embrassée tendrement.
— Ça te dit d'aller faire un tour ou bien tu es fatigué ?
— Avec toi, je veux bien aller n'importe où.
Je souris.
— D'accord mais si tu es fatigué on peut simplement rentrer chez moi.
— Je ne suis pas fatigué.
— Très bien.
Je démarre et me dirige vers la sortie de la réserve. Embry ne me demande pas où nous allons, semblant totalement s'en ficher. Il me regarde, comme intrigué.
— Quoi ? demandé-je.
— Deux choses. La première : tout va bien ? Tu sembles bizarre.
— Je suis toujours bizarre, dis-je. Et tout va bien, oui.
— Tu es sûre ? C'est encore cette histoire avec ton inconnue qui te tracasse ? Ne me dis pas que tu l'as encore vue ?
— Je ne l'ai pas vue, non. Et non, ça ne me tracasse pas.
Embry me pince le dos de la main sans prévenir.
— Aie ! m'offusqué-je.
— Tu viens de mentir, me fait-il remarquer.
— J'oubliais tes super-pouvoirs, grommelé-je. Forcément que cette histoire me tracasse toujours un peu, mais pas plus que les jours passés. Tu avais parlé de deux choses, la première étant de savoir comment j'allais, quelle était la deuxième ?
Embry soupire face à mon changement de sujet mais s'admet néanmoins vaincu.
— Tes cheveux sentent l'océan, me dit-il. Une raison particulière à ça ?
— Leah m'a emmené sauter de la falaise.
— Quoi ? s'exclame Embry.
— Je te rappelle que je suis immortelle, tout va bien, lui rappelé-je.
— Mais...
— Pas de mais. Oseras-tu me dire que tu ne l'as jamais fait ? Et je parle du temps où tu étais encore humain et donc pas aussi résistant qu'aujourd'hui.
— D'accord, c'est vrai. N'empêche, les conditions météos d'aujourd'hui n'étaient pas les plus idéales... Toi qui supportes si mal le froid.
— J'ai survécu. Bien que tes bras n'auraient pas été de trop pour me réchauffer...
Cet aveu semble plaire à Embry, lui faisant presque oublier la contrariété de mon acte dangereux.
— N'empêche que ce saut dans le vide était incroyable et m'a fait beaucoup de bien, ajouté-je.
— Bon, si ça a pu te faire du bien... La prochaine fois, fais ça en ma présence, je serais plus rassuré.
— Leah est parfaitement digne de confiance.
— Oui mais...
— Pas de mais ! Et je te vois lever les yeux au ciel.
Le rire d'Embry résonne dans l'habitacle, me faisant sourire à mon tour.
— Bon, où va-t-on ? demande-t-il finalement.
— Honnêtement ? Je n'en sais rien. J'avais juste envie d'aller quelque part. Je roule en attendant qu'une idée me vienne.
— Tu es pleine de surprise.
— Mais peu inspirée.
— Gare-toi, m'ordonne-t-il alors. Je prends le volant.
— Et je peux savoir pourquoi ?
— Tu ne sais pas où aller, alors c'est moi qui t'emmène quelque part.
En levant les yeux au ciel, je me range sur le bas côté avant de me détacher.
— Tu aurais aussi pu m'indiquer le chemin tandis que je conduisais, lui fais-je remarquer en le croisant alors que nous échangeons nos places.
— Je sais, mais j'ai envie de conduire.
— Ma conduite ne te plait pas ?
— Je n'oserais pas la critiquer !
— Macho !
Il éclate de rire et m'embrasse.
— Ta conduite est absolument parfaite, me fait-il remarquer. Un peu trop parfaite, justement.
— Tu n'as pas intérêt à faire le moindre excès de vitesse.
— Non, non.
Je l'observe avec méfiance tandis qu'il se réengage sur la route et accélère. Sous mon regard méfiant, il prend néanmoins garde à ne pas dépasser la vitesse maximale autorisée. Je sens en revanche qu'il ne faudrait pas grand chose pour qu'il se relâche.
— Un indice sur où tu m'emmènes ? m'enquis-je.
— Disons que tes cheveux sentiront encore plus l'océan après.
— Quoi ? répliqué-je avec ahurissement. Tu m'emmènes me baigner ?
— Plus encore. Sauter à nouveau !
— As-tu perdu la tête ? Souffres-tu de dédoublement de la personnalité ?
— Rien de tout ça. Mais si tu apprécies tant que ça ce type d'expérience, alors je connais un autre endroit.
— Mon dieu, soupiré-je. Toi et Leah allez finir par causer mon décès inattendu avant la fin de la journée.
— Avec moi, tu ne risques rien.
— Parce qu'avec Leah oui ?
— Tenant à la vie, je ne répondrais pas à cette question...
Je lève les yeux au ciel.
— Et qu'est ce qui te fait dire que j'ai à nouveau envie de me jeter dans des eaux glacées ? L'expérience de tout à l'heure m'a peut-être déjà suffi...
— Une différence : cette fois tu auras mes bras pour te réchauffer.
La réponse d'Embry fait mouche. La perspective de me réchauffer dans ses bras me plait bien, même si je dois auparavant affronter des eaux glaciales.
Nous roulons une petite vingtaine de minutes avant d'arriver à destination. Embry engage la voiture sur une route étroite avant de la stationner sur le bas-côté.
— Nous allons devoir faire le reste à pieds. Et ça grimpe !
— Et tu sauras retrouver la voiture ensuite ? Parce que moi non.
— Ne t'inquiètes pas, je suis déjà venu ici. Fais-moi confiance.
— Je te fais confiance, déclaré-je.
— Alors allons-y !
Embry attrape ma main et m'entraine avec hâte sur un sentier étroit qui grimpe effectivement à pic. Alors que je suis sur le point de me plaindre de la peine que je vais avoir à arriver jusqu'en haut, Embry me prend de court et m'attrape pour me glisser sur son dos. Je suis sur le point de protester mais je me laisse finalement faire.
Tandis qu'Embry avance d'un bon pas, comme si je ne pesais rien et que le sol était plat, je profite de l'instant présent. Tout en prenant garde de ne pas gêner les mouvements du quileute, je me serre un peu plus contre son dos. Ses cheveux sentent l'essence (à croire qu'il s'est shampouiné à l'essence au garage aujourd'hui) mais, au milieu de ces effluves chimiques, je retrouve l'odeur d'Embry, celle qui m'est familière et qui me fait me sentir chez moi.
Cette odeur à elle seule m'emplit de cette certitude que je suis à ma place, que je n'ai envie d'être nulle part ailleurs. Et pourtant... pourtant je ne parviens pas à dissiper les doutes qu'on induit ma dernière rencontre avec mon inconnue, mon ange gardien. Je voudrais que tout ça suffise, qu'Embry à lui seul me convainque que c'est cette vie que je veux. Mais il manque quelque chose, quelque chose qui, je pense, dépend avant tout de moi, mais qu'il me reste à découvrir...
— A quoi penses-tu ? s'enquit Embry. Je te sens anxieuse subitement. C'est le saut qui t'inquiètes ?
Je suis tentée de prétendre que oui mais je sais déjà qu'Embry devinera mon mensonge. Je me dois d'être honnête avec lui, ou du moins de ne pas dissimuler totalement la vérité.
— Non, ce n'est pas ça. C'est la même chose que tout à l'heure, mais je n'ai pas très envie d'en parler, pas encore du moins.
— D'accord, comme tu voudras.
Le reste du chemin, nous le passons en silence. Embry continue à grimper le sentier, infatigable, tandis que je ferme les yeux et me laisse succomber par son odeur, comme une droguée.
Partie presque dans un autre monde, je mets un vague instant à revenir à la réalité quand Embry me dit que nous y sommes. J'ouvre les yeux et me laisse retomber au sol, les jambes déjà un peu engourdies. J'observe l'endroit qui ressemble beaucoup à la falaise d'où Leah et moi avons sauté.
— C'est moins haut que tout à l'heure, remarqué-je en m'approchant du bord.
— Ôte-moi d'un doute, Leah ne t'a pas fait sauter du sommet de la falaise ?
Mon absence de réponse lui fait comprendre que si.
— Je ne vois pas le problème, dis-je. De tout en haut ou pas, je reste immortelle... Ce n'était donc pas plus dangereux !
— N'empêche, elle aurait pu te faire commencer de plus bas...
— A quoi bon ?
Embry soupire, prêt à abandonner les armes. J'achève de le dérider en l'embrassant avec tendresse. Et puis, je reviens à la réalité en me souvenant du saut qui m'attend. Un frisson me parcourt.
— Mieux vaut ne pas trop tarder, dis-je. Je risque de me dégonfler sinon. En plus, le jour commence à tomber...
— Ne t'inquiètes pas, je nous guiderais pour le retour jusqu'à la voiture. Depuis la plage que tu vois en bas, nous ne serons qu'à cinq minutes de la voiture.
Il m'indique un banc de sable foncé, celui que nous devrons regagner à la nage après le saut. Avec Embry à mes côtés, je ne m'inquiète pas de comment j'y parviendrais. Mon esprit se focalise sur cette seule urgence : sauter.
Je me rapproche du vide pour sonder une dernière fois les profondeurs, puis je recule de quelques pas et attrape la main d'Embry.
— On saute ensemble ? dis-je, soudainement excitée à l'idée de la décharge d'adrénaline à venir.
— Ensemble, acquiesce Embry.
D'un regard, nous nous concertons et nous élançons jusqu'à ne plus sentir que le vide sous nos pieds. Je m'accroche désespérément à la main d'Embry, à nouveau partagée entre la frayeur absolue de courir à ma mort certaine et l'excitation merveilleuse de tomber dans le vide en chute libre. Et puis, sans que j'aie le temps d'y penser, le froid me frappe à nouveau, comme plus tôt dans la journée. La morsure de l'eau est plus glaciale encore qu'elle ne l'avait auparavant été, du moins c'est l'impression que j'en ai.
Je manque de perdre la main d'Embry au milieu des vagues qui me repoussent mais le quileute s'y raccroche plus fort encore et m'attire à lui. J'attache mes bras à son cou, peinant quelques instants à stabiliser ma position, et l'embrasse fougueusement, prise dans un tumulte d'adrénaline. Sous l'eau, je sens les bras d'Embry se serrer autour de moi, ceinture chaude sur mon corps anesthésié par le froid.
— Même si cet enthousiasme me plait beaucoup, nous ferions mieux de regagner le rivage, fait remarquer Embry en rompant le baiser.
A contrecœur, je consens à me laisser entraîner vers la plage. De plus en plus consciente du froid glacial, je finis néanmoins par mettre un peu plus de cœur à l'ouvrage et nous finissons par regagner pieds. Embry me soutient jusqu'à la plage et nous nous y allongeons, moi à bout de souffle et Embry toujours au meilleur de sa forme. Il m'observe, manifestement satisfait.
— Pourquoi me regardes-tu avec cet air idiot ? lui demandé-je en riant.
— Pour rien.
— Eh bien essaie de me réchauffer dans ce cas ! J'en ai bien besoin.
Il ne se fait pas prier pour me serrer dans ses bras. Néanmoins, nos vêtements mouillés forment un obstacle m'empêchant de profiter totalement de la chaleur exsudant de la peau du quileute. Cela ne manque pas de me donner des idées, que je m'efforce néanmoins de réfréner, tout cela n'étant ni le moment ni l'endroit. Je m'autorise néanmoins à passer mes bras froids sous le t-shirt d'Embry qui frissonne au contact peau à peau de mon épiderme glacial.
Mon taux d'adrénaline, qui s'était calmé entretemps, me donne l'impression de connaitre un nouveau pic. Je claque des dents mais mon corps lutte pour me réchauffer, aider de très près par Embry.
En désirant plus encore, j'attire le quileute encore un peu plus près de moi, avec force, comme si je voulais qu'il se fonde en moi. Je plonge ma tête dans son cou, embrassant sa nuque de mes lèvres froides et tremblantes avant de chercher à les réchauffer en embrassant les siennes. D'abord maladroit à cause de mes frissons, le baiser se fait ensuite plus ferme et je sens un désir croissant se former en moi, celui qu'Embry avait interrompu alors que nous nous embrassions dans l'océan, au milieu des vagues.
Je m'efforce de me souvenir que ce n'est pas le moment, mais le quileute ne m'y aide pas en renforçant encore un peu plus notre étreinte. Je suis frigorifiée, mais la flamme qui brûle en moi me fait oublier toute notion du froid. J'en oublie même où je me trouve, n'ayant plus en tête que cette volonté irrépressible d'éteindre le feu – ou bien de l'alimenter encore et encore, je ne le sais plus très bien.
La nuit tombant, la raison finit par nous faire revenir à nous mêmes. Pantelants, nous rions comme des adolescents sur le chemin qui nous mène à la voiture. Embry me guide en me tenant la main, presque aveugle que je suis dans l'obscurité grandissante. Le quileute me conduit jusqu'à la portière passager et je me laisse faire, encore trop tremblante de froid pour pouvoir conduire. Une fois installé derrière le volant, Embry se penche vers moi pour à nouveau m'aider à me réchauffer un peu, en attendant que le chauffage de ma voiture se mette en route.
Je réclame un nouveau baiser de la part d'Embry, mes pulsions encore trop peu satisfaites à mon goût.
— Il faut rentrer, finit par dire Embry en riant. Je ne me plains pas, mais tu as besoin d'une bonne douche.
— Sous-entends-tu que je sens mauvais ?
— Tu sens l'océan, dit-il. Ça sent chez moi et ça ne me déplaît pas. En parlant de douche, je faisais surtout référence à tes claquements de dents et tes vêtements mouillés. Tu as besoin d'une douche chaude !
— C'est vrai que j'ai rudement froid maintenant que tu es si loin de moi.
— Je ne suis pas si loin, fait remarquer Embry en glissant son bras droit autour de mes épaules.
— Fais attention à la route, me sens-je obligée de le prévenir.
— Ne t'inquiètes pas, je suis prudent.
Pendant le reste du trajet, je me sens somnolente, vidée par toutes ces émotions. Je finis par véritablement m'endormir peu avant que nous arrivions devant chez moi. Je me réveille alors qu'Embry détache ma ceinture et me prends dans ses bras. Je me laisse faire, particulièrement bien dans les bras du quileute. Lorsqu'il m'allonge sur le canapé, je suis prête à me rendormir.
— Tu ne veux pas au moins te débarrasser de ces vêtements mouillés ? demande-t-il alors d'un ton moqueur.
— Je ne sais pas si j'ai la force de prendre une douche, admets-je. Je suis lessivée.
— Enlève au moins tes vêtements, tu seras plus à l'aise, insiste-t-il.
— Dis-donc, tu insistes beaucoup pour me débarrasser de mes vêtements, m'amusé-je. Tu tiens tant que ça à te rincer l'œil ?
Je peux presque le voir lever les yeux au ciel malgré mes yeux à demi clos.
— Je pense surtout à ton confort, réplique-t-il. Aller, viens jusqu'à la salle de bain. Un dernier effort avant de dormir.
— D'accord, dis-je.
Mais alors que les mots sortent de ma bouche, la fatigue me terrasse à nouveau et je m'endors. J'ai juste le temps d'entendre Embry soupirer avant de sombrer pour de bon.
