37. Tournant

Toute ensommeillée, je me tourne sur le ventre dans mon lit. Je m'efforce de me souvenir comment je m'y suis couchée avant que l'évidence me frappe : je ne l'ai pas fait. Je me suis évanouie sur le perron et c'est la dernière chose dont je me souvienne. Je me redresse en hâte, soudain paniquée.

Un coup d'œil vers mon horloge m'indique qu'il est midi. J'en suis étonnée car je ne dors jamais aussi longtemps en temps normal. A croire que j'ai été assommée par mon inconnue !

La sonnette retentit, me faisant sursauter. Je me souviens qu'Embry devait passer me chercher pour qu'on aille déjeuner à Port Angeles en compagnie de Seth et Quil. En croisant mon reflet dans le miroir, je devine que je vais tous nous mettre en retard.

J'accoure vers la porte pour ouvrir à Embry. Celui-ci me dévisage avec étonnement quand il me trouve toute décoiffée, les yeux encore ensommeillés.

— Milles excuses, j'ai manifestement dormi comme un loir… m'expliqué-je.

— Je vois ça, s'amuse-t-il.

— Je vais m'habiller et me coiffer en vitesse !

— Vas-y, on t'attend dans la voiture.

J'acquiesce, repousse la porte et me précipite vers mon armoire pour attraper en coup de vent une tenue propre. J'envisage ensuite d'attacher mes cheveux, tout en tentant de me brosser les dents, avant de réaliser qu'effectuer les deux activités simultanément n'est pas dans l'échantillon de mes compétences.

Dès que je suis à peu près présentable, je file vers la porte d'entrée, attrape ma veste et mon sac, et rejoins les autres à l'extérieur. J'ai alors la surprise de découvrir que Leah se trouve à l'arrière de la voiture, assise à côté de son frère.

— Leah ? m'étonné-je en ouvrant la portière arrière et en m'installant à côté de Seth.

— Surprenant, hein ? admet celle-ci.

— Je l'ai convaincue de venir, m'apprend Seth avec fierté.

Leah lève les yeux au ciel.

— Je suis contente que tu sois là ! dis-je.

— Bon, on y va ? demande Quil depuis le siège passager avant. C'est qu'on a déjà pris un peu de retard…

Je referme la portière et m'attache, tout en m'excusant pour mon retard imprévu. Pendant le vague instant de silence que suit notre départ, je pense à toutes les questions qui fourmillent au fond de moi des suites de ma rencontre de la veille avec mon inconnue, rencontre qui s'est à nouveau terminée de façon inexpliquée. Ou bien tout cela n'était-il qu'un rêve ? Mais j'ai à peine le temps d'y songer que déjà Seth remplit le silence et entame une nouvelle conversation. Je suppose que les questions seront pour plus tard.

Je suis agréablement surprise de voir les efforts que Leah fait pour participer à la conversation. Je vois bien qu'elle le fait surtout pour Seth, notamment parce que j'imagine qu'elle se sent coupable de prévoir de s'éloigner de lui prochainement, mais c'est déjà tellement pour elle.

Au restaurant, dès que le serveur a déposé nos assiettes à table, les garçons se dépêchent de tout engloutir. Leah et moi échangeons un regard exaspéré à cette vision.

— On a de bien plus importants besoins nutritifs ! se défend Quil.

— Leah aussi, mais elle sait se tenir, rétorqué-je.

Quil ne trouve rien à redire à ça et recommence donc à manger tandis que Seth reprend le fil de la conversation qui avait été interrompue.

A la fin du repas, lorsque nous décidons de nous en aller, mon inattention manque de me faire trébucher sur une table voisine. Heureusement, Embry me rattrape in extremis et je me confonds en excuses face au couple que j'ai dérangé.

— Je t'ai déjà dis que l'alcool ne te réussissait pas, me glisse malicieusement à l'oreille Embry quand nous nous sommes éloignés.

Je lève les yeux au ciel, lui comme moi sachant qu'il ne s'agissait que de pure maladresse de ma part, étant donné que l'alcool a aussi peu d'effet sur moi que sur les loups.

Néanmoins, je ne peux m'empêcher de constater que je me sens effectivement un peu vacillante sur mes appuis. Il semblerait que je ne sois toujours pas très bien remise de mon évanouissement de la veille et de ma nuit bien trop longue. Ce qui me ramène à de lointaines préoccupations…

Que m'a fait mon inconnue ? Cette fois, je sais qu'elle était la cause directe de mon évanouissement. Elle venait à peine d'arriver. Pourquoi a-t-elle coupé court à notre discussion ? Ce que j'avais à lui dire lui a-t-il à ce point déplu ? Quelle est la suite, dans ce cas ?

— Aina ? m'appelle Embry.

Ce brusque rappel de la réalité me fait perdre le fil un instant et je manque à nouveau de trébucher, cette fois en marchant sur le pied de Quil qui marchait devant moi.

— Je suis désolée, Quil, me dépêché-je de m'excuser. J'étais ailleurs.

— Dis-donc, il devait être sacrément corsé ton verre de vin rouge ! plaisante Seth.

— Ce n'est pas le vin, répliqué-je. Mais je crois que j'ai besoin de m'asseoir…

Soudain affolé à l'idée que je ne me sente pas bien, Embry s'empresse de m'entraîner vers un banc à proximité. A côté de lui, tous les quileutes m'observent comme si j'étais une bête curieuse.

— Qu'est-ce qui t'arrive ? s'enquit doucement Embry.

— Je ne sais pas. Je ne suis simplement pas dans mon assiette. Le fait que j'ai dormi aussi longtemps cette nuit indiquait déjà quelque chose d'anormal, je suppose.

— Rentrons alors, tu as besoin de te reposer.

En dépit de mes protestations, tout le monde accepte que nous rentrions. Je me sens coupable de couper court à l'après-midi qui s'était à peine entamée, mais je dois également accepter que je ne suis pas dans mon état normal et que je me sens anormalement fatiguée.

Une fois garés devant chez moi, Embry décide de rester avec moi et confie sa voiture à Quil. Encore à côté de la plaque, j'ai à peine conscience de comment je regagne mon lit et m'y écroule d'un sommeil insensé.

Des songes étranges viennent habiter ce sommeil. Je ne suis néanmoins pas en mesure de démêler cette véritable pelote de laine d'images et d'impressions. Je sais juste qu'au moment de me réveiller, rien de tout ça n'a le moindre sens et je me sens complètement déphasée.

Prenant conscience que je suis enfin de retour dans le monde des vivants, Embry vient aussitôt me rejoindre.

— Tu te sens mieux ? s'enquit-il avec une inquiétude palpable. J'étais sur le point d'appeler les Cullen pour que le docteur passe te voir.

— Carlisle n'est pas dans la région, lui fais-je remarquer. Et je n'ai pas besoin d'un docteur, ne t'inquiètes pas. Je crois que ça va mieux maintenant que j'ai à nouveau dormi.

Embry ne semble pas convaincu. J'ai l'impression que quelque chose de particulier le tracasse.

— Qu'y-a-t-il Embry ? lui demandé-je.

Il lève à nouveau les yeux vers moi et j'y perçois de l'hésitation. Finalement, il soupire et se lance.

— Est-ce que c'est ton inconnue qui t'a fait quelque chose ? m'interroge-t-il. Tu l'as revue, pas vrai ?

Pour une raison qui m'est inconnue, il semble certain que je l'ai effectivement revue. Il n'a pourtant aucun moyen de le savoir. Il semble de plus blessé que je ne lui ai rien dit. Désireuse de m'expliquer, je me redresse et cherche son regard.

— Je n'ai pas eu le temps de t'en parler, dis-je. J'ai dormi si longtemps cette nuit, et puis ensuite tu es passé me chercher pour aller au restaurant et nous ne sommes pas trouvés seuls un seul instant entretemps. J'allais t'en parler, Embry, je t'assure.

— Je sais, concède-t-il. Mais alors, que s'est-il passé ?

C'est mon tour de soupirer.

— Je n'en sais franchement pas grand-chose. D'autant moins que je n'ai fais que dormir depuis et que j'ai de plus en plus l'impression que tout ça n'était qu'un rêve. Et, comme c'est le cas pour les rêves, j'oublie au fur et à mesure les détails de la discussion qu'elle et moi avons eue. Je sais juste que ça a été très court.

— Que penses-tu qu'elle t'ait fait ?

— Je n'en sais rien. Sincèrement, Embry. Rien de tout ça n'a le moindre sens pour moi.

Un silence s'installe entre nous. Embry finit par le rompre en me tendant un bout de papier plié en deux.

— J'ai trouvé ça, me dit-il. Peut-être que ça t'aidera à y mettre du sens.

Soudain anxieuse, je déplie le papier. Mon cœur manque un battement en prenant connaissance du message de mon inconnue. Comme à son habitude, celui-ci est succinct et va à l'essentiel. Il soulève néanmoins énormément de questions pour moi.

« Sois heureuse »

— Est-ce des adieux ? soufflé-je à voix haute.

Embry hausse les épaules, guère en mesure de m'éclairer sur cette question.

— Pourquoi disparaitrait-elle subitement de ta vie ? Que vous êtes-vous dit ?

— Je lui ai dis ce que je souhaitais. Simplement ça. Et elle ne m'a jamais répondu.

— Et que souhaites-tu ?

Je fronce les sourcils.

— Parce que tu as besoin de poser la question ? rétorqué-je en l'attirant à moi. Je veux être ici, avec toi, avec les autres. Vous êtes ma famille.

— Alors elle t'aura écoutée et aura décidé de te laisser vivre la vie que tu voulais ? fait-il l'hypothèse.

Mon esprit est encombré de nuages. Je m'efforce de les dissiper du mieux que je peux, comme si je tentais désespérément de me souvenir de mon rêve de la nuit passée. Je suis néanmoins tellement à l'ouest…

Et soudain, la lumière se fait en moi. Je me souviens de mes exactes paroles. Je me souviens avoir manifesté mon désir de rester ici, avec Embry et les autres. J'ai cependant aussi manifesté un autre désir plus personnel et moins évident à obtenir : celui de redevenir simple mortelle.

— Impossible… soufflé-je. Elle n'aurait quand même pas fait ça, pas sans m'en avertir…

— De quoi parles-tu ? me demande Embry avec une vague inquiétude.

— Je ne sais pas si c'est possible, lui expliqué-je. Mais… Comment seulement vérifier ?

Comme je commence à réfléchir toute seule à voix haute, je remarque qu'Embry s'impatiente de frustration. J'ai cependant besoin de réfléchir seule avant de partager mes pensées avec lui. Alors que je me lève pour aller vers la cuisine, il s'empresse de me suivre.

— Parle-moi, Aina, m'implore Embry. Ne me maintiens pas à l'écart.

Consciente d'effectivement le tenir à l'écart, je me fige et me retourne vers lui. J'accroche son regard et le laisse y lire tout mon désarroi. Encore incapable de m'exprimer, je me tourne et mon regard tombe sur le tiroir à couverts. Impulsivement, je m'en approche et l'ouvre. Alors que mes doigts s'approchent d'un de mes couteaux de cuisine les plus aiguisés, je sens Embry se rapprocher dans mon dos.

— Aina ? insiste-t-il. Que veux-tu faire avec ça ?

Consciente de ce dont je dois avoir l'air, je suis prise d'une soudaine envie de rire qui doit me faire apparaître d'autant plus pour une personne très déséquilibrée.

— Tu ne vas pas être d'accord, mais j'ai besoin de vérifier quelque chose.

— Avec un couteau ?

Embry me dévisage comme si j'avais perdu la tête, ce qui est sûrement un peu le cas. Je comprends qu'il faut que je lui explique ce qu'il se passe. J'inspire un bon coup, soudain effrayée par l'idée que formaliser les choses à voix haute fasse disparaître la probabilité que ce soit réel.

— Je suis peut-être redevenue humaine, avoué-je tout de même.

Embry reste longtemps silencieux après que la bombe ait été lâchée.

— Quand tu dis humaine…

— Je veux dire une vraie humaine, quelqu'un de mortel.

— C'est possible ?

— Je n'en sais rien. J'ai cependant évoqué ce souhait à mon inconnue et, aujourd'hui, depuis mon réveil, je me sens si bizarre. Quelque chose est en train de se passer en moi, je ne sais pas encore quoi, mais il se pourrait que mon vœu ait été exaucé.

Le quileute demeure à nouveau silencieux. Je réalise que je n'ai jamais évoqué devant lui ce souhait de redevenir mortelle. Du moins, cette potentialité est finalement si récente que je n'en ai pas eu l'occasion. J'ignore même ce qu'il pense de cette possibilité. Cela change tellement de choses, notamment toutes les perspectives d'avenir qu'il avait pu imaginer. Lui et moi, ne vieillissant jamais…

— Je me trompe peut-être, lui rappelé-je. Mon inconnue a disparue sans rien me dire, comme elle sait si bien le faire. Mais je dois en avoir le cœur net.

Cela semble achever de réveiller Embry de son mutisme. Il semble soudain outré par ce que je m'apprête à faire.

— Si c'est vrai et que tu es vraiment redevenue humaine, alors t'approcher de ce couteau est clairement la pire idée possible ! Que cherches-tu à faire, Aina ?

— Je veux simplement me couper et voir si je guéris comme je le devrais. Très légère, la coupure, ne t'inquiètes pas !

Embry s'empresse de secouer la tête en signe de protestation. Il glisse un bras dans mon dos et m'éloigne du tiroir.

— Il y a certainement une autre façon de vérifier, nuance-t-il. Une façon moins dangereuse.

— Attendre de voir si je vieillis ? ironisé-je. Cela risque de prendre un moment. J'ai besoin de savoir, Embry. Sans plus attendre. Tant pis si ça implique un peu de sang. Je suis infirmière, je sais ce que je fais.

Le quileute pousse un soupir résigné.

— Ton impulsivité causera ma perte…

— Qui est-ce qui m'a emmené sauter d'une falaise l'autre soir ? lui fais-je remarquer.

— Tu ne risquais rien avec moi, se défend-t-il. Et puis, à ce moment là, tu étais encore tout ce qu'il y a de plus immortelle…

— J'ai besoin de savoir, Embry, répété-je. Fais-moi confiance, d'accord ?

A nouveau, le quileute soupire avec résignation. Je me rapproche du tiroir à couverts sans qu'il ne tente de m'arrêter, je sais pourtant combien ça doit lui coûter de rester passif. Je me saisis ensuite du couteau que j'avais initialement repéré. Sans trop réfléchir, je passe ensuite le tranchant de la lame sur le côté de mon avant-bras gauche. Tandis qu'un léger filet de sang se met à couler de la blessure, je place mon bras au-dessus de l'évier pour éviter de tâcher le sol. Ce sang n'est pas un indicateur en soi, je retiens donc mon souffle en attendant de voir si la plaie va cicatriser comme elle l'a toujours fait auparavant.

Maintenant que le mal est fait, Embry se rapproche de moi et contemple lui aussi mon bras.

— Combien de temps ça met habituellement pour guérir ? s'enquit-il doucement.

— Je ne me blesse pas très souvent, mais je crois que le sang aurait déjà du cesser de couler… soufflé-je, encore à moitié incapable d'y croire moi-même.

Je tourne la tête et croise le regard tout aussi ébahi d'Embry. De nous deux, c'est néanmoins lui qui reprend ses esprits le plus vite.

— Il faut qu'on nettoie ta plaie.

En silence, j'acquiesce. Presque mécaniquement, je guide les gestes d'Embry. Une fois ma plaie désinfectée et recouverte, la quileute me conduit jusqu'au canapé pour que je m'assois. Je réalise que je me suis figée, comme en état de choc.

— Aina ? Ça va aller ?

Je fais l'effort de croiser son regard pour le rassurer.

— Tu penses que je suis vraiment redevenue mortelle ? lui demandé-je. J'ai tant de mal à y croire…

— Ta blessure semble indiquer que oui, me répond Embry.

J'acquiesce, bien qu'ayant toujours toutes les peines du monde à appréhender cette idée.

— Et qu'est-ce que tu en penses, toi ? demandé-je. C'est si inattendu.

— J'en pense que, si c'est ce que tu voulais, alors je suis heureux pour toi.

— Tu n'es pas inquiet à l'idée que je sois devenue plus fragile ? Ou bien déçu de savoir que je vais vieillir ?

— Je me fiche de tout ça, du moment que je suis avec toi. Je vais certainement être d'autant plus attentif et inquiet à l'idée que tu coures tant de nouveaux risques en ce monde, mais si tu es prête à me supporter…

Je ris, me remémorant la panique exacerbée de Paul lorsque Kim s'était blessée. J'ai moi-même de la peine à concevoir être redevenue une faible humaine et des risques que ça implique. Au fur et à mesure des siècles, j'ai oublié ce que c'était que faire attention, ou bien comment être prudente. J'ai beau ne pas être spécialement maladroite, il semblerait qu'il me faille désormais agir avec plus de considération.

— Je n'en reviens pas que tout ça puisse vraiment être en train d'arriver… soufflé-je. J'ai été immortelle pendant plusieurs siècles. J'ai toujours souhaité que cela change, ça a été mon fardeau, mais j'avais perdu espoir. Tout cela est si brutal, trop brutal pour que j'arrive vraiment à démêler ce que je ressens maintenant…

— Prends tout le temps dont tu as besoin pour digérer tout ça. La situation le justifie complètement.

— Tu restes avec moi, hein ? m'enquis-je auprès du quileute tout en connaissant déjà la réponse.

— Bien sûr, me rassure-t-il. Toujours.

Cette confirmation achève de me rasséréner. Tant qu'Embry est à mes côtés, je sais que tout ira bien.