L'aube était venue plus vite que prévu. Markus était aussi rentré plus vite que prévu. C'était précisément pour ça que l'aube était venue plus vite que prévu. Une des nombreuses séquelles des deux atroces années qu'elle avait vécues en tant que coureuse, dans la galaxie de Pégase. Elle ne dormait jamais vraiment tranquillement, sauf lorsque son âme sœur était là, ni vraiment éveillé, ni vraiment endormi, méditant tout prêt d'elle, son esprit veillant sur la paix de leur repos.

Ses sens étaient meilleurs que les siens, son instinct aussi. Sept siècles de traque aux quatre coins de la galaxie, contre trop d'années le nez dans ses peintures. Même après que Markus l'ait formée au métier de traqueur, afin qu'ils soient autant chasseurs que proies, il était resté meilleur limier qu'elle.

Ça n'avait jamais été un problème. C'était lui le prédateur naturel, pas elle.

Et là, clairement, ses sens n'avaient pas brillé par leur finesse. C'était littéralement le soleil éclatant braqué droit sur ses paupières qui l'avait réveillée. Pas les premières lueurs de l'aube, pas le chant du coq ou de tous les oiseaux de la campagne qui saluaient le jour, encore moins Markus qui s'était éclipsé, mais l'astre solaire et ses rayons éclatants en plein dans son visage.

Avec un grognement douloureux, elle s'enfouit sous sa couette.

« Debout, ma lumineuse humaine. Il est l'heure. » Les mots s'insinuaient dans son esprit.

« Fiche-moi la paix. »

D'un grand geste, Rosanna plaqua son oreiller sur sa tête. Le geste était pourtant inutile, elle le savait bien.

« On se réveille... »

Elle gémit et se redressa, se protégeant les yeux des rayons assassins. Inutile de se cacher sous les couvertures. Ça n'empêcherait pas Markus de la houspiller télépathiquement par leur lien. Ce lien anormal qui les unissait par la pensée, même sans le contact physique normalement nécessaire pour qu'un télépathe, wraith ou Irän (1), puisse communiquer avec un humain.

« C'est bon, c'est bon, j'arrive. »
« Tu as bien raison. Encore deux minutes et je lâchais notre fille... »

Rosanna ne put s'empêcher de gémir tout en souriant à la pensée. L'enthousiasme d'Ilinka pouvait être douloureux. Ses côtes s'en souvenaient encore. La petite commençait à faire son poids et, de fait, à avoir un certain impact. Même quand son seul objectif était de faire des câlins.

Lorsqu'elle descendit, Markus était une fois encore en train de faire répéter les règles à Ilinka, qui acquiesçait, excédée.

« Bonjour, vous. »

Elle embrassa son compagnon, puis serra sa fille dans ses bras.

« Bien dormi ? Est-ce que vous avez seulement dormi ? »

« Moi oui ! Pas papa ! Il est méchant ! Je voulais partager ses rêves ! »

« C'est vrai ça ? Tu n'as pas dormi ? Tu es un monstre ! » l'accusa-t-elle d'un ton outrancier.

Markus, d'un geste non moins grandiloquent, s'élança dans un élan de désolation théâtral.

« Je suis un terrible, un abominable monstre ! Comment ai-je pu oser ! Ma sublime reine pourra-t-elle jamais me pardonner ?! »

Il termina sa tirade par une immense révérence qui l'emmena à genou devant l'enfant, qui éclata de rire, et gigota un peu sur sa chaise.

Rosanna, se composant avec peine un air sérieux, se tourna vers sa fille.

« Il a raison, Ilinka. Peux-tu lui pardonner un tel outrage ? »

L'enfant, a son tour, s'efforça de devenir sérieuse, se tortillant de plus belle alors qu'elle réfléchissait. Puis, d'un ton de grand seigneur, elle énonça sa sentence à son père toujours agenouillé devant elle.

« Oui ! Je le peux ! Moi, la grande et majestueuse reine Ilinka, te pardonne de n'avoir pas dormi et de m'avoir privé de rêves de papa, mais pour te faire pardonner, tu dois m'acheter sept glaces pendant sept jours. »

Rosanna fronça les sourcils.

« Ilinka... » souffla-t-elle en un avertissement.

La petite lui jeta un coup d'œil.

« Cinq glaces ? »
« Ilinka, sois raisonnable. » répliqua sa mère.

« Trois ? ...Deux ? »

L'enfant se mordilla la lèvre.

« Une et une histoire de plus ce soir ? »

Rosanna opina.

L'enfant se retourna vers Markus.

« Je proclame donc que pour te faire pardonner, tu devras m'acheter une glace et me lire une histoire de plus ce soir ! »

« A vos ordres, ma sublime majesté. » acquiesça-t-il, se relevant avec emphase.

Rosanna hocha la tête avec un sourire indulgent, jetant un coup d'œil à la grosse horloge de la cuisine.

« En attendant, si sa sublime majesté ne veut pas être en retard à l'école, elle devrait se dépêcher de finir son déjeuner et aller s'habiller. »

Ilinka lança un regard paniqué à l'horloge, poussa un petit cri de chiot effrayé et se dépêcha d'engloutir sa tartine.

.

Assis sur la barrière en bois de la ferme, Zen'kan regarda l'énorme pick-up kaki de son oncle passer sur la route poussiéreuse. Sur le siège passager, Ilinka lui fit un petit signe de la main. Il tendit son esprit vers le sien avec envie.

Comme il rêvait d'être à sa place, en route pour un monde plein de découvertes !

« Zen'kan ! Zen'kan, viens ici tout de suite ! »

Il ignora les hurlements.

« Je crois que Milena te cherche. » nota placidement Selk'ym derrière lui, sans même interrompre la longue séquence de mouvements qu'il pratiquait chaque matin, pieds nus dans le gazon, en toute saison.

« Je sais. » marmonna l'enfant.

« Quelque chose ne va pas. » nota l'homme.

Zen'kan poussa un petit couinement plaintif.

« Pourquoi moi, je vais pas à l'école ? »

« Parce que ta mère n'a pas encore jugé le moment opportun. »

Zen'kan jeta un coup de pied dans le vide. C'était injuste. Trop injuste. Rory allait à l'école depuis l'année dernière déjà. Ilinka commençait aujourd'hui, alors même qu'elle était la plus jeune. Pourquoi est-ce que on ne le laissait pas aller à l'école ?!

« Je veux aller à l'école ! » siffla-t-il, se mettant dans sa frustration à mâchouiller le madrier de bois contre lequel il était appuyé.

Selk'ym interrompit sa séquence martiale et s'approcha de lui.

« Si tu veux aller à l'école, il faut que tu montres à Milena que tu es prêt. »

«Mais je suis prêt ! » gronda-t-il, furieux.

« Tu manges la barrière, Zen'kan. » nota platement l'ancien moine, retournant à ses exercices.

Frustré, furieux, honteux, l'enfant bondit de la barrière et partit en courant, contournant la maison, se servant de ses griffes pour escalader à toute vitesse le grand chêne qui ombrageait le poulailler désaffecté et la grange.

Milena, qui l'avait repéré alors qu'il galopait, arriva, les poings sur les hanches.

« Zen'kan, descends de là tout de suite ! Zen'kan ! Descends ! »

Il l'ignora, arrachant de petits bouts d'écorces de ses griffes, perché tel un koala à la fourche d'une des plus hautes branches.

« Zen'kan, si tu ne descends pas tout de suite, je... je... Tu vas voir ce que tu vas voir ! »

Le temps qu'il ait fini d'arracher tout ce qu'il pouvait arracher depuis son perchoir, Milena avait craché tout son venin et avait arrêté de hurler.

« Mon chéri, qu'est-ce qui ne va pas ? Si tu ne veux pas parler, montre-moi. Tu veux bien me montrer ? Allez, s'il te plaît, descends. Je m'inquiète pour toi. »

Il lui jeta un coup d'œil. Lui non plus n'avait plus de venin. Il était juste triste, et se sentait seul. Rory et Ilinka étaient trop loin. Il n'arrivait plus à sentir leur esprit près du sien. Il y avait juste celui de son oncle, grand, puissant et fort. Markus était de sa famille, mais ce n'était pas comme Rory et Ilinka... ou Milena. Glissant plus qu'autre chose, il redescendit, s'attirant les appels à la prudence de l'ancienne militaire, qui le réceptionna dans ses bras dès qu'il fut assez près. A peine plus délicatement qu'il ne s'était accroché au tronc, il s'accrocha à elle, enfouissant le nez dans son épaule, incapable de se retenir de pleurer.

« Ecooooole ! »

C'était trop dur de vocaliser davantage. Se servant du contact peau à peau avec sa mère, il déversa juste tous ses états d'âme dans son esprit.

.

Comme une idiote, elle avait oublié son café sur la table basse du salon. Suffisamment près pour qu'elle en sente tous les arômes, juste trop loin pour qu'elle puisse l'attraper.

Pendant quelques secondes, elle envisagea sérieusement de déplacer Zen'kan. Juste un tout petit peu, pour pouvoir récupérer le précieux breuvage, mais elle renonça.

Le petit wraith avait passé presque une heure à pleurer et à grogner, agrippé à elle comme un naufragé à une planche, déversant toute sa frustration et sa colères d'enfant dépassé par une situation trop complexe pour lui, incapable de comprendre pourquoi ses camarades pouvaient faire des choses qu'on lui interdisait.

Le berçant doucement, Milena lui caressa les cheveux, laissant ses doigts courir dans les mèches trop fines et trop douces pour être humaines.

« Oh, mon chéri... J'aimerais tellement, tellement pouvoir te laisser aller à l'école... mais là, je ne peux rien faire... Y a que toi qui puisse changer les choses. » murmura-t-elle tout bas.

Zen'kan n'avait plus bougé depuis une bonne dizaine de minutes. Peut-être s'était-il endormi ?

Ah, non. S'essuyant le nez d'un revers de main, l'enfant releva la tête.

« Et si je peux pas ? »
« Il n'y a aucune raison que tu ne puisses pas, mon chéri. »

« Mais si je peux pas ? Je resterai toujours enfermé ici ? »

« Mon cœur... non, on trouvera une solution. Mais je suis sûre qu'il n'y aura pas besoin. Je suis sûre que tu peux arriver toi aussi à respecter les règles. Rorkalym et Ilinka y arrivent bien. Il n'y a pas de raison que tu n'y arrive pas. »

Il opina doucement, reniflant.

« Maman ? »
« Oui, mon chéri ? »
« Tu préfères moi ou Tom ? »

Encore cette question. Pourquoi fallait-il qu'elle revienne sans cesse ?

« Aucun des deux. Je vous aime autant l'un que l'autre. Je t'aime très très fort. Plus que très très fort. Tu le sais, hein ? »

Elle lui embrassa les joues, le cou, le front, le nez. L'enfant, ses larmes pas encore sèches, rit, feulant une protestation qui n'en était pas vraiment une, tentant de la repousser sans grande conviction.

« Ahhh ! Arrête ! Arrête, ça chatouille ! » supplia-t-il, tentant d'esquiver l'attaque inopinée.

« Ça, ça chatouille ?! Vraiment ? Alors, ça, ça fait quoi ? » répliqua-t-elle, titillant les côtes du petit, qu'elle savait sensibles.

Avec un couinement de souris, il tenta de lui échapper. Elle le retint juste le temps de coller un baiser sonore sur son nez, puis le relâcha, le laissant fuir en quelques bonds sauvages sous l'ombre de la grande table à manger.

« Ah ! Zut. Il est trop rapide. Je ne le vois plus. Où peut-il bien être ? Zen'kan, où es-tu ? Youhou ? Zen, tu es là ? »

Feignant d'ignorer sa cachette, elle s'était relevée, et examinait à présent les rideaux.

« Pas là. Mmmmh... peut-être ici ? »
Elle ouvrit brusquement les portes du buffet.

« Ah, ben non. Mais où peut-il bien être ? »

Elle alla regarder derrière le canapé.

« Zut, il est trop fort... (Elle se frappa le front, ignorant ostensiblement les petits rires étouffés provenant de la table.) Mais comme je suis bête, il est... là ! »

Elle souleva triomphalement un cadre accroché au mur puis, se donnant l'air terriblement défait, elle s'approcha de la table.

« J'étais sûre qu'il serait là... mais non... (Se penchant brusquement, elle fit couiner de surprise le jeune wraith qui, tel un chat, bondit en arrière.) Il est là ! »

L'enfant essaya de lui échapper, mais elle était encore plus forte que lui et elle le tira de sa cachette pour de nouveaux bisous.

Pourquoi Zen'kan ne pouvait-il pas toujours être comme ça ? Rayonnant et souriant, heureux et insouciant.

Soudain, elle redevint grave et, toujours agenouillée, les mains sur les épaules de son fils, elle le fixa. Ayant remarqué son changement d'attitude, l'enfant la dévisageait, pas moins grave.

« Zen, mon chéri, enlève ton collier. »

« Mais j'ai pas le droit. »
« Maman te dit que tu peux l'enlever. S'il te plaît, enlève-le. »

« Tu es sûre ? »

Elle opina. Au moins une règle qu'il avait bien enregistrée.

Il s'exécuta, serrant le pendentif trop grand pour lui dans sa petite main, mal à l'aise.

Lui relevant d'un doigt le menton, Milena le dévisagea. C'était encore un enfant. Presque un bébé. Ses fentes respiratoires étaient encore deux petits trous sur ses joues. Son visage n'était que d'immenses yeux d'or pleins de sentiments trop simples et pourtant trop compliqués pour un si jeune être.

Elle passa sa main dans ses longs cheveux de neige. Avec l'hologramme conçu par Rosanna, ils étaient d'un blond très pâle, mais ils étaient tellement plus beaux dans leur couleur naturelle. Un blanc presque iridescent, qui faisait ressortir les veines violines sous sa peau d'un vert très pâle.

Zen'kan était encore un tout petit wraith. Une larve à peine sortie du cocon. S'il était resté parmi les siens, il commencerait à peine à apprendre à communiquer télépathiquement. Il n'apprendrait pas à parler un langage oral avant ses dix ou douze ans. Parmi les wraiths, il n'apprendrait pas à écrire avant d'avoir quasiment un demi-siècle. Ici, sur Terre, il parlait déjà deux langues - l'anglais, langue maternelle de Milena, et le français, langue maternelle de Rosanna et surtout la langue parlée dans le coin de campagne suisse où ils avaient trouvé refuge. Bientôt, il en parlerait sûrement trois.

Parfois, elle était furieuse contre elle-même. Parfois, elle ne se sentait pas à la hauteur en tant que mère. Zen'kan était son fils adoptif. Tom aussi. Et pourtant, elle ne parlait toujours pas plus de quelques mots de langue wraith. Markus, Selk'ym, même Rosanna parlaient couramment - quoique avec un atroce accent pour l'artiste, selon tous les wraiths qui l'avaient entendu parler - la langue atavique de ses fils.

Lorsqu'elle avait adopté Tom, il était un peu plus âgé que son frère. Il parlait déjà cette langue. Il ne parlait que cette langue. Les premiers mois avaient été compliqués, malgré toute la bonne volonté du gamin pour apprendre l'anglais. Zen'kan, elle l'avait littéralement adopté au sortir du cocon. Sa première langue parlée était l'anglais. Markus et Selk'ym lui donnaient des cours, mais il peinait à apprendre ce dialecte conçu pour des êtres -comme lui- à quatre cordes vocales. Pourquoi apprendre une langue de plus, inutile dans la mesure où tous les gens qui constituaient son petit monde comprenaient déjà au moins une des autres langues qu'il parlait ? Et étaient pour la plupart télépathes ? Ça aussi, ça l'avait frappée. Les enfants avaient très vite appris à comprendre les langages oraux, mais ils avaient tous trois mis plusieurs années avant de dire leurs premiers mots. Zen'kan était celui qui avait mis le plus longtemps.

A peine deux ans qu'il parlait. Il n'avait parlé qu'à sept ans, et même si selon Markus c'était très tôt, pour Milena, ça avait été bien assez long comme ça.

« Je t'aime, mon chéri. »

« Je t'aime, Maman. »

Elle sera fort l'enfant dans ses bras.

« Remets ton collier maintenant. »

L'enfant s'empressa d'obéir, visiblement soulagé.

Milena sentit une pointe de tristesse la transpercer. Au nom de la sécurité, elle imposait ça à son fils.

Aucun enfant ne devrait être soulagé de dissimuler sa véritable nature, mais ce n'était pas le moment de s'apitoyer.

« On va faire des maths. »

« Oh, non, pas les maths ! »
« Si, les maths ! »


1) Les iräns sont d'immenses aliens insectoïdes, lointains cousins des wraiths, profondément pacifiques, mais se nourrissant aussi d'énergie vitale, via des donneurs volontaires, à qui ils prennent un peu d'énergie sans leur faire de mal.


Petite note qui peut être utile : si tout le monde parle anglais, ou la version de l'anglais qui sert de « commun » dans la galaxie de Pégase, et que cette langue est la langue de base de communication entre les différents personnages, dans le privé, ce n'est pas forcément le cas. Milena et Zen'kan parlent anglais, Markus, Rosanna et Ilinka principalement français avec des emprunts au wraith et à l'anglais, Selk'ym et Rorkalym en wraith avec des emprunts d'anglais. Comme ils sont en Suisse, dans le Gros-de-Vaud (soit une partie francophone de la Suisse), lorsqu'ils ont des contacts avec des locaux, c'est en français (que tout le monde parle plus ou moins bien et avec plus ou moins d'accent). Parfois, certains mots ou passages peuvent être dans une des langues sus-citées pour des raisons de compréhensibilité du flux linguistique.