Ilinka avait fait la fière devant son père. Elle voulait l'impressionner. Le rassurer aussi. Même s'il faisait comme si tout allait bien, elle avait senti son inquiétude, bien cachée au fond de son esprit.
Elle était une grande fille, et elle allait lui montrer qu'elle était digne de sa confiance. Alors elle avait fait la fière. Comme si elle n'était pas du tout impressionnée par le grand bâtiment de pierre blanche et les dizaines de grandes fenêtres de l'école. Elle avait fait comme si elle n'était pas intimidée par Patricia, sa maîtresse, ni par la quinzaine d'enfants qui étaient ses nouveaux camarades de classes.
Elle s'était donné des airs jusqu'à ce qu'il soit reparti et que sa présence ne soit plus qu'un vague bruissement aux lisières de son propre esprit. Mais là, il était loin, et elle était seule pour affronter une classe tout entière de petits humains. Même si elle savait se battre, à une contre quinze, elle ne faisait pas le poids. Résistant à l'envie de gronder un avertissement, elle se répéta les règles dans sa tête.
Patricia lui posa gentiment une main sur l'épaule.
« Alors Ilinka, tu veux bien te présenter ? Tu as quel âge ? »
« Sept. » murmura-t-elle.
« Pardon ? Tu peux parler un peu plus fort ? »
« J'ai environ sept ans. » parvint-elle à énoncer plus haut.
La maîtresse sembla surprise. Ses élèves étaient généralement très au fait de combien d'années et combien de mois ils avaient.
« Tu as sept ans ou sept ans et demi ? »
Ilinka la dévisagea, perplexe.
« J'ai sept ans... après, j'aurai huit ans... »
Patricia sourit, rassurante.
« D'accord. Tu as sept ans. Et c'est quoi ta couleur préférée ? »
« Le brun ! »
Décidément cette enfant était surprenante.
« Le brun ? C'est une très jolie couleur. Pourquoi le brun ? »
« Ma maman a les cheveux bruns. »
Une réponse simple et claire.
« Et qu'est-ce que tu aimes bien faire pour t'amuser ? »
La petite réfléchit à peine deux secondes. Patricia paria : jouer aux Barbie ou dessiner.
« J'aime bien arracher la peau des animaux. » répondit la petite d'un ton calme.
« La peau de quoi ?! » s'étrangla l'enseignante, alors que la classe explosait en exclamations tant effrayées qu'excitées.
Ilinka jeta un regard terrifié aux autres enfants et murmura des paroles inaudibles, l'air au bord des larmes.
« Qu'est-ce que tu as dit ? »
« Je... j'aime bien arranger l'eau des animaux... de la ferme... »
« Oh, tu aimes bien arranger l'eau des animaux. Pour qu'ils puissent boire. » répéta l'éducatrice, un peu plus fort que nécessaire, afin de calmer sa classe.
Cette gamine était étrange, visiblement vive d'esprit et vaguement effrayante - un sentiment qui ne l'avait pas quittée depuis que Patricia l'avait accueillie devant l'école et qu'elle avait tout d'abord attribué au père, immense, une aura de tueur psychopathe flottant autour de lui. Aura peut-être justifiée, au vu de la dernière réponse de l'enfant.
La petite opina du chef, l'air suppliant.
« D'accord. Et c'est quoi ton sport préféré ? »
Ilinka baissa le nez hésitante. « Je sais pas. »
« C'est pas grave. Allez, va vite t'asseoir. Tout le monde, on dit « Bonjour, Ilinka ! » »
Un salut général suivit, puis elle fit se présenter à tour de rôle chacun des élèves qui, rodés à l'exercice, donnèrent presque tous quelques informations sur eux.
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La journée avait été plutôt normale - si Patricia faisait abstraction de cette impression étrange de menace, et de l'agitation que l'arrivée d'une nouvelle élève, surtout si singulière, avait causé dans la classes. Certains enfants semblaient effrayés par Ilinka, d'autres pas du tout. Patricia ne se réjouissait pas particulièrement de devoir expliquer aux enfants que la petite ne serait avec eux que deux jours par semaine. Ça n'allait certainement pas les calmer.
La directrice lui avait expliqué que la petite était une enfant « avec des besoins particuliers ». Qu'elle faisait l'école à la maison, et ne pouvait pas être scolarisée tous les jours, mais que ses parents l'avaient inscrite tout de même pour qu'elle puisse un peu socialiser. Avoir des contacts avec ses petits camarades.
Le père l'avait prévenue que ce serait la mère de l'enfant qui viendrait la récupérer. Patricia essaya de s'imaginer qui pouvait être la femme du géant blond du matin. Elle avait imaginé une petite femme effacée, pâle, avec peut-être des manches longues pour cacher des bleus ou d'autres marques.
Elle ne s'était pas attendu à la grande femme à la démarche féline et aux longs cheveux bouclés arrangés en une coiffe incroyablement complexe.
« Bonjour, je suis Rosanna Gady, la mère d'Ilinka. »
Méfiante, Patricia détailla la femme, puis l'enfant. La petite, avec ses yeux gris pâles et ses cheveux noirs de jais absolument lisses, ne ressemblait en rien à la femme.
« Vous êtes la mère d'Ilinka ? Vous n'avez pas le même nom... »
« En effet. Ilinka porte le nom de son père. J'ai gardé mon propre nom. »
« Mmmh. »
La femme soupira.
« On en se ressemble pas, je sais. Ilinka est ma fille adoptive... mais vous n'étiez pas au courant, n'est-ce pas ? »
Patricia ne put retenir un air surpris. Comment savait-elle ça ?
« Allez demander à Ilinka. Elle me reconnaîtra. »
Patricia ne se fit pas prier, et elle dut se rendre à l'évidence, la femme était bien la mère de l'enfant, à en juger par le « Mamaaaaan ! » perçant, et le câlin qui suivit.
« Hum, désolée. » parvint-elle à offrir.
« Il n'y a pas de mal. Je préfère que vous soyez trop prudente que pas assez. » la rassura Rosanna, se relevant, sa fille dans ses bras. « Comment s'est passée la journée ? Il n'y a pas eu de problèmes ? »
« Heu non... enfin... juste une chose. Ilinka a dit qu'elle aimait bien arracher la peau des animaux. Vous sauriez ce qu'elle voulait dire par là ? »
Rosanna pouffa, l'air léger, mais intérieurement glacée.
« Oh, son papa est garde-chasse. Il lui arrive de récupérer la dépouille d'un animal et de la préparer pour la naturalisation. Ilinka aime bien le voir travailler, et il la laisse parfois « l'aider ». »
Un garde-chasse de la réserve naturelle voisine. Bien sûr, comment avait-elle pu ne pas y penser !
« Ah, oui, je comprends. Mais aujourd'hui s'est très bien passé. On a chanté des chansons et fait du bricolage. Ilinka vous racontera. »
« Très bien. Merci. A demain donc. »
« A demain. »
Patricia les regarda partir. Sans doute pourrait-elle davantage apprécier cette nouvelle élève si c'était sa mère qui venait l'amener et la reprendre.
Oh, oui, c'était certain. Mme Gady n'était pas terrifiante comme son mari.
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Rosanna avait attendu qu'elles soient de retour dans la voiture pour interroger sa fille.
« Alors cette journée ? »
« Maman, tu peux garder un secret ? »
« Bien sûr, mon cœur. »
Ilinka lui tendit la main. Sa mère la prit, lui ouvrant son esprit simultanément.
Ilinka lui montra toute sa journée, ses pensées, ses peurs, mais aussi son excitation et sa joie.
Lorsqu'elle eut fini, Rosanna la serra fort contre elle avant de la fixer avec un grand sourire.
« Je suis très très fière de toi, Ilinka. Et je ne dirai rien à Markus. Je ne lui montrerai rien. C'est ta journée, c'est toi qui raconte. Je te le jure. »
Ilinka opina.
« On rentre maintenant ? »
« Pas tout de suite. J'ai dit à Selk'ym qu'on récupérerait aussi Rory. Alors on va aller faire quelques courses en attendant qu'il ait fini l'école. D'accord ? »
Elle acquiesça, enthousiaste. Elle adorait aller faire les courses, voir tous les gens, sentir toutes les odeurs, entendre tous les sons, sentir toutes les pensées qui l'effleuraient.
« Maman, tu m'achètes une glace ? »
« Certainement pas, je ne suis pas ton père. » rit Rosanna.
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Ilinka avait eu toutes les peines du monde à ne pas assaillir l'esprit de son ami de ses pensées. Rory était déjà un grand. Il allait dans une autre école qu'elle. A quelques kilomètres de la sienne. Juste hors de portée mentale. Maintenant qu'ils étaient tous les deux assis dans la voiture, il n'était plus du tout hors de portée. Et si pour Rory, l'école trois jours par semaine - pour lui -, c'était normal, c'était tout nouveau pour elle, et elle avait plein de choses à lui raconter.
Il l'avait laissée le noyer sous ses pensées, ses émotions et tout le reste, puis quand le flot s'était tari, il lui avait montré quelques images d'une bagarre à laquelle il avait assisté de loin - avec passablement de dédain pour la technique des combattants - et de la dictée de l'après-midi.
Depuis qu'il avait commencé l'école, Rory leur montrait à elle et à Zen'kan des images de ses journées, lorsqu'il rentrait le soir. Ça l'avait toujours fascinée. Mais maintenant qu'elle aussi avait des choses à raconter, c'était encore plus excitant de comparer.
Les journées de Rory semblaient moins remplies de jeux et de chansons et beaucoup plus de leçons et de livres.
« Pourquoi toi tu apprends plus que moi ? » demanda-t-elle télépathiquement.
« Parce que moi, je suis en septième, et toi en troisième. Tu verras, plus tu vas avancer plus ça va ressembler à ça. »
« Et je serai aussi grande que toi quand je serai en septième ? »
Le jeune wraith pouffa, comparant leur taille, assis. Elle lui arrivait à peine à l'épaule, c'était encore pire debout.
« Peut-être... Mais je suis un mâle. Selk'ym dit que je suis grand pour mon âge, et Markus dit que les mâles sont en général plus grands et plus musclés que les femelles. Donc tu seras sûrement un peu plus petite. »
« Je veux pas être plus petite et plus faible ! Je veux être grande et très musclée, comme papa ! »
Il rit de plus belle, ce qui la vexa profondément.
Rosanna jeta un coup d'œil dans son rétroviseur.
« De quoi vous discutez, les enfants ? » demanda-t-elle, exclue de leur échange télépathique, faute de contact physique pour transmettre leurs pensées.
« Ilinka veut devenir aussi grande et aussi forte que Markus. » répondit Rory, passant du mental à l'oral.
« J'espère pas ! Ils seraient deux à se cogner partout et à avoir besoin de mes bisous magiques. »
« Quand je serai grande et forte, j'aurai plus besoin de bisous magiques ! »
Rosanna sourit tendrement.
« On a toujours besoin de bisous magiques, même quand on est grand et fort. »
« Papa, il a pas besoin de bisous magiques ! »
« Demande-lui. »
Se concentrant très fort, l'enfant tendit l'esprit vers celui toujours présent de son père.
« Papa a besoin de bisous magiques. »
vaincue, Ilinka sembla se dégonfler un peu. Ce qui fit rire Rosanna. Laissant sa fille bouder, elle entreprit de questionner Rorkalym sur sa journée.
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A leur retour, ignorant royalement sa mère et toute objection que cette dernière aurait pu avoir, Ilinka bondit de la voiture en même temps que son ami, trop impatiente de raconter au troisième larron sa première journée.
« Ilinka, tu rentres pour le souper ! » hurla Rosanna par la fenêtre de la voiture.
« Oui, maman ! »
« I will kick her ass if necessary ! » la rassura Milena, avec un large salut de la main.
« Thanks ! You coming for some coffee later on ? »
« Sure ! »
Rosanna repartit, garant la voiture dans la cour de sa ferme, à peine trois-cents mètres plus loin. S'ils avaient choisi ce coin, c'était bien pour ça. Deux fermes isolées à un bon kilomètre et demi d'un petit village paumé. Ils avaient la paix ici, loin des curieux.
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« Zen ! Zen ! Viens ! »
C'était un ordre mental. Un ordre totalement inutile. Zen'kan serait venu, de tout façon. Même s'il était jaloux de Rory et d'Ilinka, ils étaient ses amis, et ils avaient des choses intéressantes à partager avec lui. Pas question de se priver de ça. C'était le moment qu'il avait attendu toute la journée.
« Je suis dans la grange, j'arrive. »
Le temps qu'il sorte, Ilinka lui sautait au cou. Si Rory, en ami prévoyant, n'avait pas anticipé, il serait tombé à la renverse.
« J'étais à l'école aujourd'hui. Faut que je te raconte ! »
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A dix-huit heures trente, Milena se mit en quête des enfants. Chez Rosanna, le souper était à dix-neuf heures. Sans trop de surprise, elle les trouva affalés devant la télévision, occupés à leur sport favori. Regarder dix secondes de film, puis chacun imaginer la suite la plus abracadabrante à la scène, et après avoir choisi la suite la plus créative, recommencer avec un nouveau segment.
Zen'kan était perché sur le dossier du canapé, ses griffes plantées dans le cuir déjà ravagé de l'assise, Rorkalym était assis comme la personne calme et décente qu'il était sur la place de gauche, et à ses pieds, en tailleur sur un coussin, le port altier malgré son jeune âge, Ilinka contrôlait la télécommande, pendant que son aîné, un peigne en os à la main, s'occupait les doigts en créant des coiffures déjà remarquablement complexes dans la crinière noire de la petite femelle.
« Ilinka, c'est bientôt l'heure de manger. Tu devrais rentrer. »
« Maman, pas déjà ! » protesta Zen'kan.
«C'est pas moi qui fixe les règles. » se dédouana Milena.
« Mais maman ! »
« Pas de mais qui tienne. Ilinka, tu rentres. »
« S'il vous plaît, Milena, peut-on terminer cette scène ? C'est bientôt fini. » plaida l'aîné du trio.
« D'accord. Mais juste la scène. Et après, Ilinka rentre, et vous deux, vous allez à votre cours de langue avec Selk'ym. »
« Mamaaaan ! »
« Zen'kan. » répliqua-elle d'un ton ne souffrant aucune discussion.
Le silence lui répondit et, satisfaite, elle repartit, s'arrêtant tout de même à la porte pour un dernier avertissement. « La scène ! »
Un cœur de « Oui, Milenaaaaa ! » lui répondit.
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A dix-neuf heures trente, Milena faisait un petit signe de la main à Selk'ym pour lui indiquer qu'elle allait chez Rosanna. L'ancien moine au crâne toujours irréprochablement rasé lui répondit d'un geste et poursuivit son cours.
Autant Rorkalym avait déjà parfaitement assimilé tant le parler que l'écriture wraith, autant Zen'kan souffrait sur la prononciation et semblait incapable de ne pas s'emmêler les pinceaux sur l'alphabet.
A cause de cette différence de niveau, il confiait souvent des dissertations ou des analyses de texte à son fils pendant que celui qui était sans conteste le plus mauvais élève qu'il ait jamais eu mettait sa patience, toute monastique qu'elle fût, à l'épreuve.
«Père, je ne comprends pas un mot. »
Rorkalym avait respectueusement attendu pour se manifester qu'il ait fini d'expliquer - pour la vingtième fois au moins - la différence entre deux symboles à Zen'kan.
« Oui, fils ? »
« Là, Schiii'elashiin ? Qu'est ce que ça signifie ? »
« C'est lorsqu'un atome particulier se lie à un atome métallique. Cela forme une molécule plus stable que les particules qui la composent séparément. »
« Donc, en utilisant cette technique, on peut obtenir des principes plus stables et donc moins nocifs pour les organismes vivants, c'est cela, père ? »
« Exactement. Essaie de trouver un exemple d'application concrète de ce phénomène et décris-le. »
« Bien, père. »
Avec un grondement exaspéré à peine contenu, Selk'ym se tourna vers son autre élève, qui grignotait distraitement son crayon.
« Pour la dernière fois, Zen'kan, ces deux caractères ne sont pas interchangeable ! Finariss, ça signifie fin, délicat, mais si tu écris Tinariss, ça devient terrible, atroce. Est-ce que tu comprends ? »
« Non. »
Dans un craquement sec, le crayon se brisa en deux. Avec un soupir excédé, Selk'ym en sortit un nouveau. Le quatrième de la soirée
Par toutes les saintes écritures des Ancêtres, que sa patience était mise à l'épreuve...
