Ilinka s'était réveillée avant l'aube. Elle ne tenait plus en place.

Même si elle avait fait de son mieux pour être aussi discrète qu'une souris et pour garder ses pensées pour elle, afin de ne pas déranger son père, cela ne l'empêcha pas d'apparaître brièvement dans le cadre de la porte de sa chambre, gigantesque ombre silencieuse.

Elle l'avait vu, ses yeux brillant dans l'ombre du couloir, mais l'avait ignoré. Elle ne voulait pas le déranger, d'autant plus qu'elle n'avait pas besoin de son aide.

Après quelques dizaines de secondes, il était reparti.

Ilinka avait tenté de guetter, à l'oreille ou télépathiquement, ses déplacements, mais avait lamentablement échoué. Markus était aussi silencieux sur le vieux plancher de bois grinçant que dans l'Esprit.

Après une minute ou deux à pencher la tête pour mieux entendre, elle était retournée à ses préparatifs.

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Le temps que Rosanna se lève, passe à la salle de bain, se fasse du thé et vienne la voir, elle avait eu le temps de vérifier trois fois son sac, d'essayer une dizaine de coiffures différentes - avant d'opter pour une simple queue de cheval, comme elle avait vu tant de filles en porter à l'école - et d'inspecter ses vêtements jusque dans les moindres détails afin d'y traquer la moindre tache, promptement effacée d'un coup de torchon humide.

« Bonjour, mon cœur. Déjà debout ? »
« Bonjour maman. »
Rosanna la tira à elle pour un câlin.

« Bien dormi ? »
« Non, et toi ? »
« Bien, mais qu'est-ce qu'il s'est passé ? Tu as fais des cauchemars ? »
« Non. J'ai juste eu de la peine à dormir. Mais je suis pas fatiguée. C'était comme dormir. Mais sans être dans les rêves... (Elle hésita un instant.) J'étais toujours ici. »

« Tu t'es quand même reposée ? »

« Oui... même si c'est comme si je dormais pas vraiment. »

Sa mère la serra un peu plus contre elle.

« Ne t'inquiète pas. Si tu es reposée, ce n'est pas grave. Les wraiths appellent ça la demi-stase. C'est un peu comme de la méditation très profonde. Ça vous permet de vous reposer tout en restant conscient du monde. C'est très pratique. »

« Ça t'arrive aussi ? »

« Non, je suis humaine, moi. Quand je dors, je dors. Si je suis consciente du monde qui m'entoure, c'est tout sauf reposant. Mais toi, en grandissant, tu pourras apprendre et contrôler ça. »

« Mais j'aime bien dormir. J'aime bien rêver. »

Rosanna rit.

« Moi aussi ! Mais c'est comme faire la vaisselle, c'est une compétence utile à acquérir, même quand on a un lave-vaisselle. »

La petite médita sur ces paroles.

« Alors j'apprendrai à le faire. »

« Je n'en doute pas. Mais pour l'instant, tu as d'autres choses à apprendre. »

Rosanna se redressa, vérifiant l'heure sur le réveil de sa fille.

« On part dans vingt-cinq minutes, OK ? »
« Oui. Je suis déjà prête. »

« Je n'en doute pas. » opina Rosanna, attendrie et néanmoins très fière. « Mais n'oublie pas de déjeuner. »

Les yeux écarquillés, Ilinka se figea, atterrée.

« J'ai oublié ! »

« Je sais. Tes tartines t'attendent. »

La gamine dévala les escaliers pour se ruer à la cuisine, seulement pour freiner brutalement sur le seuil et faire demi-tour.

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« Papa, câlin ! »

Markus ne se fit pas prier et, soulevant sa fille si légère et encore si petite, il la serra fort contre lui, entremêlant leurs deux esprits avec tendresse.

« Bonne journée, ma petite reine. »

« Bonne journée, papa. »
Lorsqu'il la reposa, satisfaite et à nouveau concentrée sur ses tâches d'enfant, elle partit déjeuner, tandis que Rosanna, appuyée sur la rambarde de l'escalier, les observaient, critique.

« Tu t'inquiètes trop. »

La voix de Rosanna dans son esprit était neutre. Une simple constatation.

« Tu ne t'inquiètes pas, toi ? »

« Un peu. Mais je sais ce que c'est d'aller à l'école... et j'ai toute confiance en notre fille. »

« J'ai confiance en elle.» s'offusqua-t-il. « C'est en les autres que je n'ai pas confiance !»

« Ne t'en fais pas. Elle connaît les règles, et plus important encore, elle comprend pourquoi ces règles sont vitales. Tout ira bien. »
« Et si ce n'est pas le cas ? Si tout ne va pas bien ? »
« On improvisera. »

Il y avait tant de tranquille certitude dans les pensées de sa lumineuse humaine ! Comment pouvait-elle être aussi calme et paisible ? Peu importait. Il prit quelques secondes pour s'imprégner de cette conviction paisible. Par toutes les reines, il en avait besoin.

« Imprègne-toi tout ce que tu veux, mais n'oublie pas l'heure... » pouffa Rosanna.

Un regard à l'horloge de la cuisine lui apprit qu'il était temps de partir.

Maudits Terriens et leur manie de se laisser gouverner par de stupides assemblages d'engrenages dictant la cadence de leurs vies...

Avec un grondement mauvais, un baiser amoureux, et une dernière vérification du contenu des poches de son long manteau de cuir, il partit. Sa vie de vulgaire Terrien humain l'attendait en dehors du cocon protecteur de sa famille.

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Rosanna le regarda partir, puis vint voler une des tartines d'Ilinka. Tartine qu'elle avait préparé spécialement en avance dans le but de la lui dérober ensuite.

« Hey ! Maman ! »
« Mouich ? Quoi ? »

« Ma tartine ! »
Rosanna rit, reculant d'un petit bond pour les tenir, elle et la tartine, hors de portée de sa fille.

La gamine feula d'un air mauvais.

« Tu aurais pu demander. » ronchonna-t-elle.

« Pourquoi ? C'est encore plus délicieux comme ça. »
« Tu aurais demandé, je t'en aurais fait une. »
« Oh ! Tu veux bien m'en faire une, ma chérie ? »
« Non. Trop tard. Fallait pas voler celle-là ! »

Rosanna rit.

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Sa mère l'avait déposée à l'école plus tôt que la veille, et Ilinka s'était retrouvée dans la cour à attendre que le début des cours sonne, entourée de dizaines d'enfants.

« Hey, c'est Mademoiselle Arrache-moi-la-peau ! »

« C'est qui Mademoiselle Arrache-moi-la-peau ? »
« Elle ! La nouvelle. Elle est bizarre. Elle a dit qu'elle aimait bien arracher la peau des animaux ! »
« Beurk ! Hé, Mademoiselle Arrache-moi-la-peau, c'est vrai ça ? »
Elle ne comprenait pas. Pourquoi soudain tant d'hostilité ? Tant de méchanceté ? Pourquoi se moquaient-ils d'elle ? Était-ce mal d'aimer aider son père dans son travail ?
La cloche sonna, interrompant les moqueries alors que les enfants se précipitaient vers l'entrée et leurs professeurs respectifs, qui attendaient que tout le monde se soit mis en rang pour faire entrer les classes une par une.

« Ilinka, tu viens ? C'est l'heure de rentrer. » l'appela la femme qui était sa maîtresse - Patricia de son prénom, se souvint-elle.

Sous les rires moqueurs de ses camarades, elle se dépêcha de rejoindre le rang.

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Un peu perplexe, Ilinka observa la feuille d'exercice qui lui avait été donnée.

Patricia, qui avait remarqué son trouble, s'approcha d'elle.

« Tu sais compter, Ilinka ? »
Ilinka opina.
« Il faut que tu mettes autant de jetons (elle lui désigna les rondelles de carton colorées qu'ils avaient reçu au début de cours) qu'il y a d'animaux dans chaque case. Tu comprends ? »
Oui, elle comprenait. C'était simple. Terriblement simple, comme exercice.

Hochant la tête, elle s'exécuta en moins de dix secondes.
« Et maintenant ? »
La maîtresse la détailla, bouche bée, puis jeta un coup d'œil aux autres élèves qui, pour les meilleurs, arrivaient à la fin de l'exercice commencé quelques minutes plus tôt, et pour les autres, peinaient encore à compter.

« Je vais te donner un autre exercice. »
Ilinka opina une fois encore, attendant sagement. C'était facile et ce genre de chose, elle savait faire.

Patricia revint, lui confiant une nouvelle page.

Des chiffres écrit dans des cases.

« Mets autant de jetons qu'indiqué dans chaque case. »

Elle s'exécuta, et la maîtresse eut à peine le temps de se retourner pour aider un de ses camarades qu'elle lui signalait avoir terminé.

« Voyons voir ça... Mais c'est excellent. Tout juste. Tu es très rapide, Ilinka, bravo ! »

Elle sentit ses joues verdir sous les compliments.

Patricia repartit à son bureau.

« Bon, je te donne un cahier d'exercices. Vas à ton rythme pour les quinze minutes qu'il reste, d'accord ? »
Enfin, du savoir !
Avide, Ilinka tendit les mains pour prendre le précieux cahier.

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« Alors, comment s'est passée cette deuxième journée ? » demande Rosanna à sa fille.

L'enfant s'accrocha fort à sa main.

« C'est compliqué. Je t'expliquerai. »

Les pensées l'avaient à peine effleurée. Rosanna serra la main d'Ilinka en retour, se voulant rassurante, puis elle se tourna vers la maîtresse, le sourcil interrogateur.

« Ça s'est bien passé. Ilinka doit encore se faire des amis, mais elle n'a aucun souci à suivre la classe. Bien au contraire. J'ai rarement eu une élève aussi concentrée. Et elle est très douée en mathématiques ! Sa maîtrise des additions et des soustractions est excellente. Je vais faire en sorte de trouver des exercices davantage à sa portée d'ici la semaine prochaine. »

« Oh, merci. C'est très attentionné à vous. »

« Je suis sa maîtresse. C'est mon travail. »
« Merci tout de même. Pour le reste, tout s'est bien passé ? »
« Oui. L'acquis de la lecture et de l'écriture est très bon. Par contre, si elle n'a aucun problème à lire et à comprendre un texte simple, Ilinka semble avoir de la peine avec la communication orale. »
Rosanna haussa les épaules.

«Ilinka est timide, et elle a quelques difficultés avec l'oral. Mais elle parle, je vous le promets. »

« Je n'en doute pas. Hein, Ilinka ?» approuva la maîtresse, s'agenouillant devant son élève, qui opina vaguement. « Et tu nous parleras quand tu te sentiras prête. »

Nouveaux hochements de tête.

Patricia se redressa.

« En tout cas, elle sait ce qu'elle veut. »

Rosanna opina.

« Oui, avec son père, nous essayons de développer son autonomie et sa détermination. »

Patricia opina. Elle voyait bien là la bonne intention, mais se méfiait. Elle avait suffisamment d'expérience avec les enfants pour savoir que sans le juste compromis entre autorité et lâcher-prise parental, il était facile d'élever de petits tyrans.

« Bon, eh bien, bonne soirée. Tu dis au revoir, Ilinka ? »
La petite salua de la main.

« Au revoir, Ilinka. A la semaine prochaine ! Oh, j'allais oublier ! Ilinka a dessiné ça aujourd'hui. C'est magnifique. Qu'est-ce que c'est ? » demanda Patricia, courant chercher un dessin sur son bureau.

Rosanna prit l'image et la détailla.

« Mmmh, voyons voir. Laisse-moi deviner. Un vaisseau spatial dans l'espace ? »
« Un Dart. » marmonna Ilinka.

« Un quoi ? » demanda Patricia.

« C'est un petit chasseur spatial des histoires que son père lui raconte. »

« Oh. De la science-fiction. »

Rosanna rit doucement. « Oui, c'est ça. De la science... fiction. Merci beaucoup, on va l'afficher à la maison. »

« De rien. Votre fille a un vrai talent. Je connais des enfants qui ont le double de son âge et sont moins doués. »

Rosanna rougit.

« Je plaide coupable. Je suis artiste. »
« Artiste ! Ceci explique cela ! Je suis curieuse, vous auriez un site Internet ou quelque chose ? »
« Bien sûr, voici ma carte. » répondit Rosanna, la professionnelle prenant le pas sur la maman.

Elle tendit le bout de carton, puis sur un dernier au-revoir, récupéra sa fille.

Patricia les regarda partir, haussa les épaules, puis rangeant la carte dans sa poche, s'attela à la tâche d'accueillir les prochains parents venus récupérer leur progéniture.

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Patricia avait oublié la carte jusqu'au soir, lorsqu'elle avait enfin enlevé son jean.

Une tranche de pizza à la main, elle observa la carte. Un bout de carton brillant, avec d'un côté les coordonnées de Mme Gady et de l'autre, un paysage magnifique sous une lune immense.

Dans ce coin de Suisse rurale, la plupart des artistes étaient adeptes soit des œuvres abstraito-contemporaines, soit de peinture bucolico-traditionnelle à base de châteaux médiévaux et de vaches dans des champs.

Ouvrant son ordinateur, elle entra l'adresse Internet indiquée au dos de la carte dans la barre de recherche.

Vingt minutes plus tard, elle devait se rendre à l'évidence : les œuvres de la mère de sa nouvelle élève étaient à la fois abstraito-contemporaines et bucolico-traditionnelles, avec un elle-ne-savait-quoi de magique et d'étrange qui les rendaient fascinantes. Certaines toiles étaient totalement abstraites, entrelacs de couleurs et d'étranges signes qui ponctuaient l'ensemble de son travail. D'autres étaient des paysages sublimes, à la faune, à la flore et parfois au ciel des plus oniriques. Un de ses préférés était une toile surréaliste mais paisible d'une cité blanche perdue dans une prairie d'un bleu pâle, dans laquelle paissait de grosses bêtes à six pattes surveillées par un pâtre - reconnaissable à son bâton de berger et son large chapeau de paille - étrangement représenté sous les traits d'un monstrueux insecte qui lui évoquait une mante religieuse.

L'image, avec son ciel mangé par l'ombre translucide d'une immense planète, donnait envie à Patricia de se glisser dedans pour aller fouler cette herbe d'un autre monde.

Mâchouillant la croûte de sa part de pizza, Patricia se renversa en arrière sur sa chaise de bureau.

L'imaginaire et la technique artistique d'Ilinka venaient clairement de là. La petite imitait sa mère, et créait elle aussi des mondes fictifs.

C'était très bien de stimuler l'imaginaire des enfants, et peindre était certainement plus sain que d'écorcher des animaux morts.

Patricia jeta un dernier coup d'œil au site. Il faudrait qu'elle se renseigne s'il existait des impressions des œuvres de Mme Gady. Elle en voyait deux ou trois qui seraient parfaites dans son salon.