Le soleil n'était pas encore levé, mais Rorkalym l'était depuis un petit moment déjà. Il connaissait sa routine par cœur. Se lever, remercier les rêves qui l'avaient visité dans la nuit car, bons ou mauvais, ses songes lui avaient offert une opportunité de mieux se connaître, faire son lit – une simple paillasse posée à même le sol-, ouvrir la fenêtre en grand, été comme hiver, et passer le balai sur le vieux planché usé. Son père lui avait appris à garder sa chambre et ses affaires propres et en ordre. Ce n'était pas compliqué. Il ne possédait presque pas de meubles. Une couche, une table basse lui servant parfois à faire ses devoirs ou à lire, une étagère avec ses quelques vêtements posés dessus, et une autre avec la poignée de jouets qu'il possédait. Tous les jouets qu'il avait jamais possédé. Des cadeaux patiemment accumulés au fil des ans. Quelques peluches, un petit coffre pleins de Lego - avec lesquels il appréciait toujours fabriquer mille et une machines imaginaires -, un harmonica, quelques galets de rivière qui, en leur temps, avaient été tantôt des petits soldats, tantôt des vaisseaux spatiaux, et enfin des cubes de bois, à l'origine de diverses couleurs unies, mais aujourd'hui tantôt rongés par Zen'kan, tantôt redécorés à la peinture par Ilinka. Il ne jouait plus avec ces cubes depuis longtemps, mais à chaque fois que son regard se posait dessus, il ne pouvait s'empêcher de sourire. Tant de souvenirs dans de simples bouts de bois !

Les livres étaient dans la pièce d'à côté, dans la collection toujours plus vaste de Selk'ym qui, s'il prônait la modération en toute chose, ne l'appliquait certainement pas avec le savoir.

Sa chambre en ordre, Rory enfila sa tenue « de maison » et se dirigea vers l'unique salle de bain de leur petit appartement, alors même que son père en sortait.

« Bonjour, père. Que la paix des Ancêtres soit avec vous. »

Il ponctua son salut d'une légère révérence de la tête, à laquelle Selk'ym répondit du même geste. « Bonjour, fils. Que la paix des esprits soit avec toi. »

Le temps de faire ses ablutions, et il rejoignit l'ancien moine dans le pré devant la demeure en duplex pour entamer leurs étirements et assouplissements du matin.

Le temps qu'ils finissent, les lumières s'étaient allumées au rez de la ferme. Milena était debout et tentait de motiver un Zen'kan pas du tout réveillé à se préparer.

« Debout, fainéant. »

Rorkalym assortit ses pensées d'une pique télépathique qui aiguilla efficacement son ami – lequel, se retournant sur son tabouret derrière la fenêtre de la cuisine, lui fit une grimace.

Il rit, remontant pour aller se changer et faire ses propres derniers préparatifs.

Il finissait de nettoyer la vaisselle de son déjeuner lorsque son père vint le voir.

« Y a-t-il des informations scolaires importantes que tu doives me transmettre ? »
« Non, père. Tenez, vérifiez. » répondit-il, récupérant promptement son carnet de correspondance dans son sac. Selk'ym y jeta un rapide coup d'œil.

« En effet, il n'y a rien. Y a-t-il d'autres choses nécessitant mon attention ? »
« Non père. Je me porte parfaitement bien, physiquement et mentalement. »
« Bien. J'en suis ravi. »

Son père sourit et l'embrassa sur le front.

« Je rentrerai tard ce soir, fils. Bonne journée. »
« Je sais. Vous dispensez les cours d'arts martiaux, ce soir. Bonne journée, père. »

L'hybride sourit, lui tapota doucement l'épaule et s'éloigna.

Rorkalym connaissait sa véritable apparence et celle de son père. Mais il ne pouvait s'empêcher de préférer leurs apparences humaines. Parce qu'il lui était alors plus facile de croire que son père était vraiment son père. Secouant la tête, il se força à penser à autre chose. Selk'ym était la seule famille qu'il ait jamais connu. La seule personne qui ait veillé sur lui jour et nuit. Celui qui était revenu dans un laboratoire qu'il avait fui jadis, l'y avait trouvé et sauvé, et qui l'avait depuis aimé comme son fils. Il était son père, peu importe quel sang coulait dans leurs veines.

Il vérifia une dernière fois qu'il n'oubliait rien, ferma la porte de l'appartement à clé, et se mit en route, non sans saluer télépathiquement Zen'kan, toujours confiné à la ferme contrairement à lui et à Ilinka.

Selk'ym le laissait aller à l'école seul, et il n'était pas question de ne pas le faire.

Même pas dix minutes de marche rapide et il était au petit arrêt de bus scolaire du village. Quelques autres gamins attendaient déjà là, se montrant sur leur téléphone des captures d'écran qu'ils trouvaient hilarantes. Rorkalym les observa en silence jusqu'à ce que son attention soit attirée par un petit faucon qui chassait au-dessus du champ de blé voisin. Une vision bien plus intéressante et réjouissante, qui l'occupa jusqu'à l'arrivée du bus.

Quinze courtes et très bruyantes minutes de trajet, qu'il mit à profit pour tenter d'accroître la portée de ses capacités télépathiques, et il était à l'école.

Alors qu'il se dirigeait vers son coin préféré de la cour, un muret de béton abrité du vent et de la pluie juste à côté d'une haie fleurie toujours grouillante de moineaux en quête de miettes oubliées, personne ne sembla remarquer sa présence. Pas même un garçon qui manqua de le percuter alors qu'il poursuivait son ami.

Après l'avoir vaguement esquivé, Rory s'installa et sortit le livre qu'ils étaient en train de lire en classe. Il avait déjà de l'avance dans les chapitres, mais l'histoire était intéressante et il voulait savoir la suite.

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Il n'était pas là tous les jours, mais il était tenu de participer à tous les tests. D'ordinaire, ça ne le dérangeait pas. Là, néanmoins, il était un peu agacé. Davantage par le manque d'organisation de son professeur de mathématiques que par le fait qu'il ait deux tests de deux pages à terminer et à rendre en une heure et demi. C'était M. Vernier qui fixait les dates des tests. Ses camarades avaient effectué celui qu'il devait rattraper une semaine et demi plus tôt. Depuis, il avait eu trois cours de maths. Pourquoi par les ancêtres le professeur ne lui avait pas fait faire son rattrapage durant un de ces cours ?

Enfin, ce n'était pas très grave. Rorkalym inspira a fond et tourna sa première page d'épreuve pour s'attaquer au verso. Il parcourut rapidement les problèmes des yeux. Une baignoire qui fuyait - à croire que plombier était un métier d'avenir -, des gamins essayant de partager un sac de bonbons selon des règles absurdes, et une voiture roulant à une certaine vitesse entre deux villes. Rien de bien compliqué. Coup d'œil à l'horloge. Il avait encore une heure et quart. Tout allait bien.

A peine quinze minutes plus tard, il se relisait tranquillement, tandis que dans un luxe de raclements de chaises et avec un regard ne pouvant signifier que - Ah ! J'ai été plus rapide que toi ! - Damien, le premier de classe à l'esprit de compétition mal placé, se levait pour rendre sa copie.

Rorkalym l'ignora et termina sa relecture avant de faire de même. Mais tandis que Damien sortait un roman de science-fiction pour s'occuper en silence en attendant la fin de la double période de test, lui revenait à son bureau avec son second test. Cette fois, il s'agissait de géométrie. Triangle, mon ami.

Rory était plus à l'aise avec ce genre de problèmes. Pas de mise en situation vaseuse. Juste des calculs précis à résoudre. C'était parfait.

Il lui fallut un peu plus de temps pour le terminer, celui-là. Non pas qu'il fût plus difficile. Juste que son côté maniaque lui avait fait retracer ses triangles une bonne demi-douzaine de fois, jusqu'à ce qu'ils soient tous exacts au quart de millimètre près. Puis, comme il lui restait un gros quart d'heure, comme une bonne moitié de ses camarades qui avaient aussi fini leur unique épreuve, il s'installa à sa place et, après une brève pondération sur quoi faire pendant cette pause impromptue, opta pour ses devoirs. Ce serait tout ça de moins à faire le soir.

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Enfin, à midi quarante-cinq, c'était leur tour de cantine. Son ventre gargouillait depuis un moment, et Rorkalym se surprit à marcher plus vite que de coutume afin de s'assurer une bonne place dans la file d'attente du réfectoire. Sa précipitation s'avéra payante : il évita trois bons quarts de la queue. Satisfait, il se mit en rang et attendit.

Une fille le dépassa, rejoignant ses amies qui lui faisaient signe plus avant. Il soupira son agacement. Une seconde fille les rejoignit.

Il gronda tout bas.

Un garçon, un de ces petits cons qui se prenaient pour des tombeurs, appela le groupe de gamines gloussantes.

« Hé, les beautés, vous me faites une place ? »
Il fut invité, bien sûr. Et, pour ajouter l'insulte à l'injure, héla deux de ses acolytes pour l'accompagner.

Une fois, deux fois, mais pas trois. Lorsque le tombeur des cours de récré tenta de lui passer devant, d'un geste dextre, Rory lui attrapa le bras et le fit pivoter sur lui-même, de manière que sa lancée le renvoie quelques pas en arrière.

La foule fut parcourue d'un murmure excité. Il se passait quelques chose !

« Hé Kevin, il t'a manqué de respect, le zarbi ! »
« Ouais, vas-y, apprends lui sa place. »

« Kevin ! Kevin ! Kevin ! »

Quelques idiots encourageant l'un des leurs. La plupart des écoliers observaient en silence.

Ledit Kevin, encouragé, bomba le torse et tenta de le dominer de toute sa hauteur. Sans grand succès. Rorkalym n'était pas bien épais, mais il était grand. Bien de dix centimètres de plus que le tombeur, pourtant un peu plus âgé que lui.

Voyant que son intimidation n'allait pas fonctionner, Kevin changea d'angle d'approche et essaya d'entrer dans son espace personnel, lui louvoyant sous le menton.

« T'sais ki chuis ? Hein, T'sais ki chuis ? »
« Non, et je m'en fiche. Tu ne me dépasses pas. »
« J'fais c'ke j'veux moi ! Kess'tu va faire, le zarbi, hein ? »
« Retourne à ta place dans la file. »
Un sourire mauvais apparut sur les lèvres de Kevin.
« OK, connard. »

Il tenta de lui passer sous le nez. Il y eut quelques sifflements goguenards dans la foule.

Une fois encore, Rory le renvoya en arrière.

« Mais j'vais te... ! »

Furieux, Kevin se rua sur lui, le poing levé. Aucune technique. Il n'arriverait pas à lui faire bien mal. Pas sans se faire lui aussi très mal. Mais Rorkalym en avait assez. Découvrant les dents, il gronda un dernier avertissement. Kevin se figea, soudain livide, le primate enfoui en lui soudain terrifié.

Un de ses acolytes, resté sagement ou stupidement en spectateur, s'esclaffa.

« Putain, vous avez vu ? T'es quoi le zarbi, un chien enragé ? »
Un grognement roulant dans sa poitrine, Rory le fixa. Quitte à botter le cul à ce petit prétentieux de Kevin, il pouvait aussi casser la gueule à ses potes pour le même effort.

Il reporta son attention sur le tombeur, qui avait gardé le bras levé. Lorsque leurs regards se croisèrent, Kevin flancha.

« Venez les gars, ce petit con en vaut pas la peine. »

Les trois imbéciles retournèrent à leur place en bout de queue, poursuivis par quelques remarques remettant en doute leur virilité.

Rory, ignorant les murmures et les rires sous cape, se concentra sur la file qui avançait doucement, et le bon mètre cinquante d'espace soudain libre devant et derrière lui.

Il avait perdu son calme. Cédé à ses instincts ataviques de violence et d'agression, ignorant tout ce que son père tentait patiemment de lui enseigner. Au moins cette fois n'avait-il porté aucun coup. Il soupira. Il ferait mieux la prochaine fois. Parce qu'il ne se faisait pas d'illusions : ce n'était pas la dernière fois qu'un imbécile ou que la faim allaient mettre sa patience à rude épreuve.

Il frissonna. La faim. Pour l'instant, il était trop jeune pour connaître LA faim des wraiths. Une faim ravageuse, obsédante et mortelle. La sienne n'était pour l'heure rien de plus que la faim de tous les êtres vivants de l'univers. Mais dans quelques années, une décennie au plus, ce qui n'était pour l'heure que deux vagues bourrelets au centre de ses paumes se fendraient, et en quelques semaines, il deviendrait incapable de digérer et de tirer la moindre subsistance de la nourriture solide, et il devrait, qu'il le veuille ou non, commencer à prendre l'énergie vitale d'autres êtres pour survivre.

Il frissonna encore. Un jour, Markus avait partagé avec lui et Zen, la faim qu'il ressentait à ce moment là. Il leur avait aussi expliqué que cette faim venait d'une grave blessure qu'il avait subie, et complètement régénéré en quelques minutes. Et même si l'idée d'être immortel et quasi invulnérable était séduisante, le prix à payer ne l'était pas du tout. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était espérer que d'ici là, il soit pleinement capable de se contrôler. Même si Kevin et son engeance étaient des nuisibles agaçants, Rorkalym ne voulait aucunement leur mort. Juste qu'ils le laissent en paix.

Enfin, son tour de prendre un plateau arriva.

« Bonjour madame. J'ai un repas végétarien. » indiqua-t-il à l'employée de la cantine.

« Oui, bien sûr. Rokalymne Lantan, c'est ça ? » répondit joyeusement la femme, farfouillant sur le plan de travail où étaient alignées les assiettes « Régime spécial. »
«Rorkalym Lanthian. »

« Lanthian, oui, bien sûr. Un jour j'y arriverai ! Promis. »

Rory sourit alors qu'elle lui tendait son assiette. Ça faisait plus d'un an que la promesse était toujours là, et étrangement, il était persuadé qu'elle était parfaitement sincère.

Son plateau garni, il se mit en quête d'une table pas trop occupée et en trouva une dans un coin mal éclairé et à l'acoustique désagréable, un mur nu renvoyant en écho le brouhaha de la cantine.

Retirant le cellophane couvert de buée de son plat, il découvrit un curry de légumes aux lentilles sur une bonne portion de riz. Il n'aimait pas le riz. Pas à cause son goût, mais parce que les petits grains mous venaient systématiquement se coincer entre ses dents aiguisées et pas exactement conçues pour mâcher des féculents. Pas conçues pour mâcher, tout court.

Mais au moins, ce n'était pas caoutchouteux comme les tranches de veau que ses camarades mastiquaient péniblement. La plainte d'une fille qui avait mal aux mâchoires à force de mordre la dite viande le convainquit que son plat était bien meilleur. De toute manière, il avait sa brosse à dents dans son sac : aucun grain de riz ne resterait coincé bien longtemps.

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La pause de midi était toujours trop courte et Rorkalym dut, comme à chaque fois, quitter la bibliothèque bien trop tôt à son goût.

Les cours de l'après-midi passèrent aussi rapidement que lentement. Histoire-géographie et allemand. La seconde langue obligatoire dans le cursus public romand. Personne ne parlait cette langue dans son entourage, et il n'avait que deux tiers de tous les cours dispensés en classe. Dans ce domaine là, Damien n'avait pas à craindre sa concurrence. Rory maintenait tout juste la moyenne, pas un point de plus.

La fin des cours arriva enfin, et il se dirigea non pas vers l'arrêt de bus scolaire, mais vers la zone dépose-minute de l'autre côté des bâtiments. Rosanna lui avait dit qu'elle passerait le chercher après avoir récupéré Ilinka, et avait ajouté avec un clin d'œil qu'ensuite, ce serait une surprise.

Il sentit l'esprit d'Ilinka et - plus étonnant - celui de Zen'kan, alors qu'ils étaient encore à presque deux kilomètres de l'école.

Il sourit. Rosanna manigançait effectivement quelque chose. Ses deux amis s'appliquaient très fort à lui cacher ce quelque chose. Un quelque chose qui les rendait très heureux. S'ils étaient heureux, alors il l'était aussi. Il n'avait pas besoin d'en savoir plus. Quoi qu'il en soit, il se félicita d'avoir pris de l'avance dans ses devoirs. Une chose de moins dont se soucier.