C'est fou ce que une semaine a vite fait de se transformer en trois... Navrée du retard de publication. J'ai oublié de faire relire et publier ce chapitre depuis trop longtemps.


Rosanna sourit, alors que les trois enfants alignés sur le siège arrière du pick-up poussaient une exclamation de concert tandis qu'ils dépassaient sans ralentir les deux fermes.

Moins de dix secondes plus tard, les questions fusaient.

« On va chasser avec Markus ? »

« On va étudier les animaux de la rivière ? »

« On va s'entraîner au tir ? »
« Maman, on va où ? »

Elle se félicita de n'avoir pas tout dit aux deux cadets. Comme ça, la surprise serait totale pour tout le monde.

Souriant toujours, laissant l'habitude de la conduite les garder en sûreté sur la petite route de campagne, elle se concentra sur le lien télépathique qui la liait à Markus et au-delà, à l'esprit du wraith. La vision de son compagnon se superposa à la sienne. Une route de terre battue au bord d'un hallier. Elle ne connaissait pas assez bien la réserve pour savoir exactement où c'était. Elle remonta la mémoire du wraith, étudiant la route qu'il avait prise pour arriver jusque là. Elle faillit manquer le tournant et planta sur les freins avant de revenir un peu en arrière. A partir de là, la mémoire de Markus et ce qu'elle voyait devant elle se superposaient presque parfaitement.

« Tu sais qu'il est interdit de téléphoner au volant ? » la taquina-t-il, l'esprit scintillant de malice.

« Je ne téléphone pas. »

« Je suis absolument certain que fouiller dans ma tête te déconcentre davantage qu'un coup de fil. »

Il avait raison, évidemment. Elle lui fit l'équivalent télépathique d'une grimace.

« J'arrive dans deux minutes. »

« Je sais. »

Elle arrêta la voiture sur le chemin de terre, suffisamment loin de la zone en cours de débardage, pour ne risquer ni de coincer une grosse branche sous le châssis, ni d'effrayer Oswald le cheval, qui tirait vaillamment les énormes troncs abattus par les bûcherons. Markus qui, une hache à la main, débarrassait les arbres couchés de leurs plus grosses branches aussi vite que ses collègues armés de tronçonneuses, releva sa visière de protection puis, s'excusant d'un geste auprès des autres forestiers, posa son matériel sur le bord du chemin et les rejoignit. Rosanna se poussa rapidement, passant du siège conducteur à celui de passager pour lui laisser la place.

« Tu sais que ce n'était pas nécessaire ? » demanda le wraith, en grimpant tout de même.

Elle rit, lui embrassant la joue.

« Mais tu adores conduire. »
« Non, j'adore piloter, pas conduire. »
« Quelle différence ? » ironisa-t-elle.

Avec un grondement éloquent, Markus désigna la volant, le boîtier de vitesse, et termina en secouant la ceinture de sécurité.

Elle rit. Même si Markus avait fini par obtenir son permis de conduire, il restait toujours méfiant de ce qu'il appelait « les aberrations roulantes des Terriens ». Selon lui – et selon à peu près tous les wraiths qu'elle avait jamais vu dans une voiture -, monter à bord d'un véhicule pouvant aisément dépasser les cent kilomètres à l'heure et dont la conduite reposait exclusivement sur les réflexes et la coordination du pilote, c'était de la folie.

Avec un grondement faussement vexé, Markus démarra le moteur et, se retournant sur son siège, salua les enfants tout en entamant les manœuvres.

« Où on va ? »
Avec un regard amusé, ils ignorèrent la question inhumainement coordonnée des trois gosses.

Lorsque, quinze minutes plus tard, Markus tourna à gauche après l'énorme pierre karstique qui bordait la principale route de la réserve, les enfants hurlèrent de joie, leur perçant les oreilles.

Bientôt, ils se garaient au milieu d'un chemin de terre sans rien de particulier, et les trois jeunes wraiths bondissaient hors de la voiture, se ruant sur un sentier de bête qui s'enfonçait dans le sous-bois.

« Merci de nous avoir poussés jusqu'ici. A ce soir. »

« A ce soir, ma lumineuse humaine. »

Le wraith se pencha pour embrasser délicatement sa compagne, laquelle rompit un peu à regret leur étreinte. Elle avait des enfants à surveiller.

« A plus tard. »

Un dernier salut de la main avant de s'enfoncer sur la sente à la suite des enfants, qu'elle retrouva bien vite, Rory observant avec fascination un pic sur un arbre, tandis que les deux autres parcouraient la clairière cachée qui s'ouvrait au bout du sentier, agitant les bras devant eux comme des zombies.

« Ilinka, Zen'kan, revenez ici tout de suite, vous allez encore vous faire mal. Et de toute façon, il n'est pas là. »

Avec quelques grondements défaits, les deux jeunes aliens obéirent.

« Il est plus ici ? » demanda Zen'kan, dépité.

« Si, il est ici, mais pas en plein milieu de la clairière. »

« Alors où ? »
« A vous de deviner. Celui qui le trouve, je lui offre une part de gâteau. Mais vous ne courez pas ! Pas courir ! Ilinka ! Zen ! PAS COURIR ! »

Rosanna soupira. Autant essayer d'empêcher des sauterelles de sauter. Secouant la tête, elle se tourna vers Rorkalym, qui n'avait pas bougé.

« Tu n'as pas envie d'une part de gâteau ? »
« Si, mais je n'aime pas gaspiller mon énergie » nota sobrement l'enfant.

Elle sourit, approbatrice. Contrairement à ses cadets qui battaient à nouveau l'air de leurs bras, lui observait avec attention le sol de la clairière et de ses alentours.

Au bout de quelques minutes, il leva la main, désignant l'ombre d'un grand conifère bordant la clairière.

« Il est là-bas, entre le pin et le tremble. »

Rosanna sourit, ébouriffant affectueusement les cheveux du jeune wraith qui feula, mécontent.

« A quoi l'as-tu repéré ? »

« Les plantes écrasées en forme de rectangle au sol. C'est moins visible que dans un champ d'herbes hautes, mais... »
« Tu as de bons yeux. On regarde combien de temps il leur faut pour le localiser ? »

Rorkalym acquiesça.

Dix minutes plus tard, tels deux renards ayant levé un lapin, Ilinka et Zen'kan se ruèrent vers le pin.

« Il est là ! Il est là ! »
Rosanna applaudit en souriant.

« Bravo ! Vous l'avez trouvé ! »
Alors qu'elle rejoignait les deux excités qui semblaient danser autour du vide, elle se tourna vers leur aîné.

« Tu leur as dit où le trouver, hein ? »
Rorkalym rougit un peu, mais ne dit rien.

C'étaient de braves gosses. Gentils et pleins d'entrain. Elle était fière de faire partie de leur vie.

« Bravo vous deux. Vous méritez votre dessert. »

Après une explosion de joie, Ilinka, puis Zen'kan se firent grave.

« Et Rory ? »
« C'est vous qui l'avez trouvé... »
« Mais c'est pas juste ! » s'outra Ilinka.

« Pourquoi, c'est toi et Zen qui avez trouvé en premier, non ? »

Les sourcils d'Ilinka se froncèrent de colère face à cette injustice.

Elle se précipita vers sa mère, levant un doigt accusateur vers elle.

« Non, c'est faux et tu le sais ! Tu sais que c'est Rory qui l'a trouvé en premier ! Tu sais que c'est lui qui nous a dit ! Pourquoi tu fais ça ? Pourquoi t'es méchante avec lui ? »

Rosanna rit, levant les mains en signe de paix.

« Hey, hey, hey, j'ai jamais dit qu'il aurait pas le droit à sa part de gâteau. J'ai juste posé des questions. On se calme ! »

« J'ai trouvé l'entrée. On y va ? » demanda platement Rorkalym qui, ignorant la dispute, était parti tâter le néant avec précaution.

« On y va » approuva Rosanna, s'approchant et, suivant les indications de l'enfant, appuyant sur la commande invisible qui ouvrait la porte arrière.

Dans un clignotement, les plafonniers du Jumper s'allumèrent. Elle flatta doucement la carrosserie invisible de la main. Précieux petit vaisseau. Un des nombreux secrets qu'elle avait gardé pour elle et les siens, s'abstenant bien d'en toucher le moindre mot à aucun de ses « partenaires » terriens. Ni le gouvernement suisse, ni le SGC, ni qui que ce soit d'autre n'était au courant de l'existence de ce Jumper, pas plus que de l'avant-poste scientifique caché dans le Jura suisse où elle l'avait trouvé.

Un petit as bien pratique dans leur manche. Un plan de secours en cas d'urgence. Un de plus.

Mais pour l'heure, c'était surtout un super moyen de donner accès à tous les musées du monde aux enfants. Elle s'installa dans le siège du pilote, s'assura que tout le monde était bien assis et, touchant délicatement les contrôles gélatineux du vaisseau, elle recula prudemment, lévitant à peine au-dessus du sous-bois puis, en une chandelle vertigineuse, monta en orbite basse.

Les senseurs du Jumper bipèrent, lui signalant capter des signatures énergétiques. La station internationale, et trois vaisseaux terriens, dont le Dédale. Elle les ignora. Ils ne pouvaient pas capter sa présence sous l'occulteur, et ils ne l'intéressaient pas. Suivant la courbe de la Terre, elle survola continents et océans avant de plonger à nouveau, pour le plus grand plaisir des garçons - mais pas celui d'Ilinka, qui n'appréciait guère ce genre de cabriole malgré les inhibiteurs inertiels du vaisseau.

Rapidement, les contours du continent américain cédèrent la place au damier des villes géantes des Etats-Unis. Alors que leur destination se précisait, les enfants commencèrent à s'agiter.

Le gigantesque complexe du Smithsonian Museum faisait partie depuis longtemps de leurs destinations d'études récurrentes. L'endroit était trop vaste pour être visité en une fois, aussi revenaient-ils sporadiquement pour une exposition ou une autre.

« Aujourd'hui, on visite le musée de l'air et de l'espace. »

Un hourra général accueillit la déclaration. Elle sourit. Ilinka et Rorkalym adoraient les musées. Zen'kan aussi, même s'il n'arrivait pas à rester concentré bien longtemps. Mais ce n'était pas grave. Il avait aussi le droit d'apprendre et de découvrir, même s'il était moins studieux que ses deux camarades. Et puis, il y avait des expositions ludiques dans le centre, et si elle ne se trompait pas, Zen allait d'adorer les simulateurs de vol orbital.

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Elle ne s'était pas trompée. Autant Ilinka et Rorkalym s'étaient plongés avec délice dans les explications de leur guide audio, autant Zen'kan en avait vite eu assez, mais avait en revanche été fasciné par les répliques de gants d'astronaute, de modules d'alunissage et autres copies manipulables par le public.

Après quatre heures de visite, dont une avait essentiellement consisté à contrôler Zen'kan pour qu'il ne dérange pas trop les autres visiteurs, elle avait sonné le départ, au grand regret des deux autres.

Mais même s'il était le milieu de l'après-midi aux USA, il était presque vingt et une heures en Suisse, et elle avait faim – d'autant plus que tenter de canaliser l'énergie débordante du fils de Milena n'était pas un travail de tout repos.

« Je vous dois une part de gâteau, vous vous souvenez ? »

La promesse d'une friandise acheva de les convaincre, et elle put emmener tout le monde manger dans un des nombreux petits restaurants bordant le Smithsonian.

« On retourne au musée maintenant ? » demanda Ilinka, tendant généreusement le reste de sa tarte aux pommes à Zen'kan, qui s'empressa de l'engloutir.

« Non. On a assez fait de théorie pour aujourd'hui. Il est temps de passer à la pratique. »

Les enfants échangèrent un regard excité. La pratique, c'était toujours amusant. Quand ils avaient visité le musée océanographique de Monaco, ensuite, ils étaient partis nager avec des baleines en Norvège. Lorsqu'ils avaient visité les collections égyptologiques du Louvre, ils avaient ensuite été découvrir la Vallée des rois et Gizeh, où ils avaient reçu un cours d'histoire enseigné dans aucune école, à propos des bâtisseurs des Portes des étoiles, des larves aliens usurpatrices qui s'étaient fait passer pour les dieux d'Egypte, et de comment une banale mission archéologique américaine avait ouvert les portes de l'exploration spatiale terrienne. Ce jour-là, Markus leur avait dit d'admirer les gigantesques pyramides construites par les Terriens. Car sans ces humains, morts depuis longtemps, sans les Goa'ulds, sans le SGC, sans ces milliers de vies et de morts qui s'étaient succédé, ils ne seraient pas là, à contempler ces géants de pierre. Sans ces anonymes, leur destin serait tout autre, et ils n'auraient ni famille, ni parents bienveillants. Les mots du wraith avaient marqué les enfants. Ilinka plus que tout autre. Elle n'en comprenait pas l'exacte implication, mais ils résonnaient en elle, faisant tinter la dérangeante certitude que, comme les grandes pyramides de Gizeh avaient indirectement influencé leur destin, elle allait influencer bien des choses. Qu'elle le veuille ou non. Cette pensée la terrifiait autant qu'elle la fascinait.

C'était la même terreur fascinée qui lui serrait le cœur alors qu'ils rejoignait le Jumper invisible caché sur un toit. L'espace l'attirait autant qu'il l'effrayait. L'immensité du vide était aussi familière qu'étrangère pour elle. Regarder l'espace par le cockpit du Jumper faisait affleurer des souvenirs qui n'étaient pas les siens. Des souvenirs ataviques, hérités de ses ancêtres et de leur réseau mémoriel télépathiques. Des images de couloirs sombres et vivants, froids et humides. Les ruches spatiales des wraiths. Leurs maisons, depuis que les Lantiens avaient fait d'eux des nomades du vide au cours d'une guerre millénaire et sanglante.

Les couloirs obscurs de ruches qu'elle n'avait jamais vues hantaient ses rêves et ses cauchemars.

Rosanna, qui avait remarqué le trouble de sa fille, la serra brièvement dans ses bras avant de s'installer derrière les commandes.
« Ça va aller, ma chérie ? »

Ilinka opina. Il n'y avait pas de raison d'avoir peur. Elle était en sécurité avec sa mère. Elle ne risquait rien. Courage !

Le vaisseau décolla, vif et agile, montant bien au-delà des limites de l'atmosphère, grimpant encore et encore, jusqu'à dépasser le filet dansant des satellites orbitant la Terre. Dans une courbe gracieuse, Rosanna prit la direction de la Lune, qui grossit à vue d'œil, jusqu'à former tout leur horizon.

« On va essayer de localiser le site d'alunissage d'Apollo 11. D'accord ? Quelqu'un se souvient d'où ils se sont posés ? »

«Sur la Lune ? » proposa bien inutilement Zen'kan.

« Mmmh, oui, mais où sur la Lune ? » encouragea Rosanna, orbitant doucement le satellite.

« Sur le bord de la mer de la Tranquillité, sur la face visible du planétain » répondit Rorkalym.

« OK, face visible de la Lune. Maintenant, où est la mer de la Tranquillité ? »

Ignorant volontairement les scanners du Jumper qui lui signalaient avoir détecté des signatures énergétiques en surface, elle prit un peu le large pour permettre aux enfants de localiser ladite mer. Ce fut Ilinka qui la repéra. Ils passèrent les vingt minutes suivantes à visiter différentes destinations proposées par les enfants, avant de finalement obliquer dans la bonne direction générale, et cette fois, Rosanna se servit des instruments pour localiser avec précision l'emplacement de l'alunissage.

Le miroir servant à renvoyer le laser terrestre mesurant la distance Terre-Lune, tout comme les sismographes et les analyseurs d'atmosphère, étaient toujours là.

Rosanna prit bien garde de rester hors de portée desdits analyseurs. Il n'était pas question que ces derniers envoient des données à propos des composés extraterrestres du vaisseau.

« Pourquoi le drapeau, il est tout blanc ? » demanda Ilinka.
« Ah, bonne question. Quelqu'un a une idée ? »
« Les ondes ultraviolettes ? » suggéra Rorkalym.

« Exactement. Comme il n'y a quasiment pas d'atmosphère, les UV ont brûlé et effacé toutes les couleurs du drapeau. »

Ils passèrent encore quelques minutes à observer le site d'alunissage, puis Rosanna les emmena voir les ruines d'une base Ancienne, sur la face cachée de la Lune cette fois, avant de ramener tout le monde à la maison.

Comme ils arrivèrent plus tard que prévu, elle déposa les enfants dans l'arrière-cour de Milena et de Selk'ym, puis partit ranger le Jumper dans sa clairière, tandis que Markus venait la récupérer en voiture.

Le temps qu'ils rentrent, Ilinka, les yeux brillant autant de bonheur que de fatigue, déjà lavée et en pyjama, était installée dans son lit, racontant sa journée à Pipeau qui, les paupières closes, n'avait pas l'air de lui porter grande attention.

Après un bisou et un câlin, Rosanna laissa Markus seul avec sa fille. A son tour de profiter de leur enfant. Sortant dans la cour, elle contempla la Lune et rit doucement. Les Anglais aimaient à dire qu'ils aimaient quelqu'un jusqu'à la Lune et retour. Dans son cas, c'était littéral. Très, très littéral.