Pour Ilinka, la venue de l'Utopia était ce qu'est Noël pour beaucoup d'enfants. Un moment autant attendu pour tout ce qu'il apporte, que redouté à cause des membres de la famille lointaine, un peu étranges et intimidants, qui se comportent bizarrement dès qu'ils voient un enfant. Et plus particulièrement quand cet enfant, c'est elle.

Le vaisseau et tout ce qu'il contenait la fascinait. Que ce soient les aliments venus d'autres mondes, les odeurs sans équivalents terrestres, et toute cette technologie digne de Star Trek ou Wormhole X-treme.

Elle adorait Ubris, qui lui évoquait les fées et les dieux des contes que lui lisait Rosanna. Mais contrairement aux grands guerriers vikings et autres fées arthuriennes qui recelaient toujours, cachés derrière leur grandiose scintillant, tantôt un petit être gris et bienveillant, tantôt un vieillard immortel et malicieux, Ubris ne cachait rien derrière ses pixels de lumière. Ubris était autant la belle jeune femme au teint de porcelaine verte que le vaisseau tout entier.

Ubris était une personne et en même temps juste un programme, comme les jeux sur l'ordinateur d'Ilinka. C'étaient des paradoxes qui la fascinaient et dont, d'année en année, elle appréhendait un peu plus la complexité. Et au-delà de ça, Ubris était gentille. Elle offrait souvent à Ilinka des petits jeux d'adresse et de réflexion, souvent assemblés en une grande chasse au trésor holographique qui l'emmenait à travers tout le vaisseau avec Rorkalym et Zen'kan.

C'était amusant. Elle aimait aussi bien Léonard. Même si les garçons en avait une peur bleue. Léonard était l'ingénieur en chef de l'Utopia. Il lui avait expliqué ce qu'était un ingénieur, mais elle n'avait pas compris. Ce qu'elle avait compris, c'est qu'il n'avait qu'un seul vrai bras – l'autre étant remplacé par une prothèses de métal et de plastique aux mouvements mécaniques -, qu'il adorait son travail, et était sans doute amoureux d'Ubris. Elle lui avait demandé s'ils étaient mariés. Elle avait dû expliquer au vieux wraith ce que signifiait ce terme. Il avait ri très haut, très fort, et lui avait dit que le mariage, c'était un truc d'humain.

Alors, elle lui avait dit que son papa à elle était marié, même s'il était wraith. Et Léonard avait grondé quelque chose, et lui avait dit qu'il n'était pas déviant, pas comme ça en tout cas. Et que même s'il l'était, Ubris n'existait pas. Que c'était juste un programme. Mais quand il l'avait dit, elle avait senti son esprit, tout flétri et tout gluant, exactement comme quand Zen avait mangé son goûter à elle et avait dit que c'était Pipeau qui l'avait fait.

Elle avait essayé de lui expliquer que ce qu'il disait n'était pas vrai, que Ubris existait, puisqu'elle jouait souvent avec, mais l'ingénieur avait rejeté ses arguments d'un « Je ne veux pas vous vexer, princesse, mais vous êtes une toute petite larve, vous ne savez pas grand-chose. »

Alors, elle s'était fâchée, et était partie. Mais avant de partir, lui avait crié dessus qu'elle était peut-être juste une larve, mais qu'elle savait bien que Ubris était réelle, et que personne ne méritait qu'on lui dise qu'elle n'est rien.

Et le lendemain, le vieux wraith était venu la voir, avec une petite machine amusante qu'il avait fabriquée rien que pour elle, et la lui avait offerte et, avec un sourire, l'avait saluée comme jamais il ne le faisait, et elle avait accepté ce salut, parce que celui-là était sincère, pas comme ceux de beaucoup de guerriers de bord, qui s'inclinaient très bas devant elle, en traînant le R de princesse.

Ilinka aimait aussi bien Menu et Tranche et toute l'équipe de cuisine, qui se pliaient toujours en quatre pour lui faire goûter toutes sortes de friandises aliens, quoiqu'en dise Rosanna.

En revanche, elle se méfiait des techniciens de bord humains, qui semblaient tantôt l'ignorer royalement, tantôt venir la flatter et la gâter, pour elle ne savait trop quelle raison.

C'était pour les exactes mêmes causes qu'elle fuyait comme la peste, quitte à leur feuler dessus, les guerriers wraiths du vaisseau. Beaucoup étaient aussi grands et aussi forts que son père. Beaucoup étaient aussi plus vieux que lui. Du haut de ses sept ans, les humbles sept siècles de Markus lui paraissaient déjà une éternité, alors quelques millénaires !

Et pourtant, eux qui étaient aussi vieux que les immortels des contes, s'ils se contentaient de courbettes polies lorsque ses parents ou des membres de sa ruche étaient à portée de vue ou d'ouïe, venaient vers elle, tout sucre tout miel, lui dire combien elle était sublime, et grandiose, et rusée et raffinée, dès que la voie était libre. Ils lui disaient, avec des sourires trop dentus, combien ils seraient heureux de pouvoir l'accompagner en tout instant et la suivre dans chacun de ses jeux. Combien ils seraient de bons amis et de bons compagnons. Une fois, trois ans plutôt, Markus avait surpris un des guerriers. Ce dernier s'était vite éloigné, s'était excusé, avait dit que ce n'était rien. Mais son père n'avait rien voulu savoir. Il avait ordonné à Ilinka de quitter la pièce, de fermer son esprit et de ne pas se retourner. Elle n'avait pas discuté son ordre. Il y avait tellement de fureur dans la voix et l'esprit de son père qu'elle n'avait pas osé. Elle avait obéi.

Si elle ne savait pas exactement pourquoi ce que le guerrier avait fait était mal, elle le sentait profusément, et la fureur de son père, puis la souffrance du guerrier qu'elle avait sentie dans l'Esprit l'avaient convaincue qu'elle ne devait pas laisser une telle situation se reproduire. Et comme elle ne savait pas comment empêcher les mâles wraiths de se comporter ainsi, elle les fuyait avec ardeur et ténacité.

Heureusement, tous les wraiths du bord n'étaient pas comme ça. Il y avait Tom, qui s'était autoproclamé « super-cousin des étoiles », arguant que si son frère considérait Markus comme son oncle, alors cela faisait de lui le cousin d'Ilinka. Et Filymn aussi, qui venait parfois, quand il le pouvait, et qui après avoir renoncé à comprendre la complexité des liens familiaux humains, avait juste décrété qu'étant le frère de ruche de ses parents (en plus du frère de sang de son père), il ne la verrait jamais autrement que comme un membre chéri de la ruche, pour laquelle il sacrifierait volontiers sa vie si cela s'avérait nécessaire.

Ilinka avait déduit de ces informations qu'il était probablement un genre d'oncle. Peut-être même un parrain. Elle n'était pas sûre. Elle n'était d'ailleurs pas sûre de qui pouvait prétendre au statut d'oncle ou pas. Filymn était frère de sang de son père, mais pas Léonard. Mais tous deux étaient frères de ruche. Était-ce différent ou pas ?

Elle avait posé la question à sa maman. Et Rosanna lui avait répondu que ce n'était pas très important qui partageait du sang avec qui. Que ce qui était important, c'était de savoir qui partageait son cœur et son esprit. C'était de savoir qu'ils faisaient partie de la même famille. De la même ruche. Si ç'avait résolu son problème d'oncle, ç'avait soulevé un autre problème.

Milena et Selk'ym ne faisaient pas partie de la ruche de ses parents. Mais Tom et Zen'kan étaient frères de sang de Markus et de Filymn, mais aussi les fils de Milena. Et Zen et Rory étaient ses meilleurs amis, presque des frères pour elles. Est-ce qu'ils faisaient de fait partie de la même famille-ruche ? Est-ce que c'était différent ? Est-ce qu'ils pouvaient faire partie d'une autre famille-ruche et en même temps de la sienne ? C'était tellement compliqué !

Dans les membres de la famille, soi-disant bienveillants mais en réalité terrifiants, il y en avait un qu'elle n'avait vu qu'une seule fois, l'année de ses six ans, et qu'elle espérait ne jamais revoir. Silmalyn, frère de sang et de ruche de son père, et pourtant, sans aucun doute, la personne qu'elle craignait le plus de trouver à bord du vaisseau.

Le wraith s'était présenté comme un docteur. Il avait dit qu'il était venu vérifier qu'elle et les garçons allaient bien et grandissaient bien.

Et pourtant, il n'était ni gentil, ni rassurant, pas comme le docteur Jaquet qui venait parfois à la maison, accompagné de soldats, pour s'assurer qu'elle était en pleine forme, et qui ne repartait jamais sans lui donner quelques jolis autocollants.

Silmalyn était maigre et effrayant. Quand elle avait eu peur de la grosse aiguille qu'il voulait lui planter dans le bras, il avait resserré sa poigne et lui avait grondé dessus.

Quand elle s'était débattue, il l'avait durement secouée, en sifflant un terrifiant « Suffit, larve ! ». Ilinka était sûre qu'il l'aurait frappée si sa mère me l'avait pas interpellé sur un ton non moins effrayant.

Elle ne comprenait pas comment quelqu'un d'aussi détestable pouvait faire partie de sa ruche. Comment quelqu'un d'aussi méchant pouvait-il partager son cœur et son esprit avec ses parents, et Filymn, et les autres ?

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Rorkalym lui, s'entendait très bien avec les techniciens de bord et, même s'il avait peur de Léonard, il ne résistait jamais à une explication sur une chose ou une autre du vaisseau. Il adorait aussi la banque de données de l'Utopia et toutes les connaissances qu'elle contenait. Ilinka le laissait volontiers éplucher les milliers de fichiers pour en tirer le meilleur, qu'il venait ensuite partager avec elle et Zen. Récits de batailles épiques, comptes-rendus d'incidents savoureux, il trouvait toujours quelque chose d'intéressant à leur rapporter.

Zen'kan, lui, en général, ne sortait de sa cachette attitrée – le dessous d'une couchette dans la cabine numéro 8 – que s'ils venaient l'en tirer pour jouer.

Pour lui, la venue de l'Utopia était toujours une épreuve. Si Rorkalym et elle se réjouissaient de retrouver Tom et ses histoires et ses blagues, elle comprenait aussi très bien que Zen soit un peu jaloux de celui-ci.

Alors parfois, quand après une longue journée de travail pour les adultes, tout le monde se retrouvait dans le réfectoire pour raconter des histoires de ce qui était arrivé pendant l'année écoulée, au lieu de rester écouter les incroyables histoires de batailles spatiales, d'infiltrations à bord de bases ennemies ou de discussions houleuses avec la terrible régente Delleb, elle partait dans les coursives silencieuses pour retrouver son ami et, blottie contre lui sous l'étroite couchette, elle écoutait le ronronnement silencieux de l'Utopia.

Sauf que cette année, Milena avait dû partir quelque part, et elle avait laissé pour la première fois Zen'kan à son frère. Ilinka avait tout naturellement demandé à Rosanna s'il n'était pas possible qu'il reste avec elle, comme c'était souvent le cas quand Milena devait partir, mais Rosanna lui avait dit « pas cette fois ». Elle lui avait aussi demandé, ainsi qu'à Rorkalym, de laisser du temps en tête à tête aux deux frères, pour qu'ils puissent se retrouver. Alors, même s'ils avaient l'air d'énormément s'amuser tous les deux, plutôt que de les rejoindre, elle était restée avec Rory en salle des archives, à regarder des enregistrements vieux de milliers d'années sur des planètes d'une autre galaxie.

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Au final, l'Utopia ne restait jamais bien longtemps. Une semaine, peut-être deux. C'était comme d'extraordinaires vacances pour les enfants – nettement moins pour les adultes.

L'Utopia était leur seul lien avec Pégase et les Ouman'shii. Il passait chaque année pour s'assurer que tout allait bien. Parce que même si, à la base, Rosanna, Milena et Markus avaient fait partie de la mission Atlantis, ils avaient tous les trois quitté ou n'avaient jamais réintégré le SGC, pour rester officiellement avec leurs nouvelles familles dans Pégase (1).

Officiellement, il n'y avait aucun wraith sur Terre, et même si la mission Atlantis était internationale, rien ne se faisait en son sein sans le consentement des Américains, qui avaient la mainmise totale sur les moyens terriens de voyage intergalactiques.

Pour participer à ce grand projet d'exploration spatiale, les Etats devaient payer une fortune aux propriétaires de la Porte des étoiles, et tous n'en avaient pas l'envie ou les moyens.

Et c'était là que les Ouman'shii et l'Utopia entraient en jeu.

Car les Ouman'shii avaient un besoin critique d'ingénieurs, de techniciens, d'agronomes et autres économistes pour moderniser des mondes volontairement bloqués à l'ère pré-industrielle par les wraiths, mais plus encore, ils avaient besoin de donneurs humains, pour nourrir les prédateurs aliens qui s'étaient joint à leur cause et avaient embrassé le don d'énergie irän.

Ils avaient un vaisseau capable d'emmener des gens dans les étoiles, et besoin de volontaires.

Il ne leur avait pas fallu longtemps, par le truchement de Rosanna, pour approcher d'abord le gouvernement suisse, puis d'autres et de leur proposer leur propre projet spatial top secret.

Et chaque année, au retour de l'Utopia, c'était la même course. Rapatrier les scientifiques partis pour des missions d'une ou plusieurs années, débarquer les fruits de leurs recherches, embarquer les troupes fraîches, gérer l'aspect diplomatique, et s'assurer que le secret était maintenu.

Toute une gymnastique qui échappait aux enfants, mais garantissait leur tranquillité dans leur petit coin de campagne helvète. Car c'étaient les accords entre la Confédération et les Ouman'shii qui avaient permis à Markus d'apparaître comme un ressortissant norvégien ayant perdu ses papiers mais légalement marié à une citoyenne suisse, à Milena d'obtenir un permis de séjour renouvelable autant que nécessaire, et à Selk'ym et aux enfants d'obtenir un certificat de naissance et des papiers suisses. En échange de ça – et de la surveillance étroite des milieux complotistes pour éviter toute théorie fâcheuse à propos de grands ou de petits extra-terrestres verts, de femmes enlevées et inséminées par des aliens ou tout autre délire sur des cités spatiales (1) -, la Confédération pouvait envoyer ses meilleurs scientifiques dans des résidences de recherche desquelles ils revenaient tantôt avec une protéine révolutionnant l'oncologie, tantôt avec un nouvel alliage permettant des progrès extraordinaires en aéronautique.

Bien plus avantageux que de payer des millions pour avoir le droit de voir les découvertes de ses compatriotes mises sous brevet pas l'Oncle Sam.

C'était une belle gymnastique diplomatique, bien huilée, et cette année comme toutes les précédentes, en moins de deux semaines l'Utopia était reparti, laissant une Milena en larmes, et des gamins épuisés par autant d'aventures.


1)Voir « Au-delà des étoiles : Par delà le destin » pour tous les détails.


Petite explication/rappel pour faciliter les choses : les wraiths ont globalement trois « types » de frères : frère de ruche – un wraith servant la même reine -, frère de sang – un wraith né de la même reine – et frère de couvée – un wraith né de la même couvée.

A cause de la politique isolationniste des ruches wraiths, la plupart des ruches sont composées quasi exclusivement de frères de sang. C'est nettement moins le cas chez les Ouman'shii, puisqu'il s'agit d'une nation rebelle dont les membres viennent de partout.

Concrètement, avec les personnages présents, cela donne :

Silmalyn, Markus, Filymn, Tom et Zen'kan (classés du plus vieux au plus jeune) sont tous nés de la reine Silla et de différents mâles : ils sont donc frères de sang. Le géniteur de Tom est un des frères de couvée de Markus, de fait Markus est à la fois le demi-frère et l'oncle de Tom (« oncle » étant une notion humaine, ignorée des wraiths). Léonard est un fils de Trelimme, mais il a rejeté cette origine en même temps que son nom wraith. En prêtant allégeance à Rosanna, il a rejoint la même ruche que Markus, Filymn et Silmalyn : tous quatre sont donc frères de ruche. Tom et Zen'kan, en revanche, n'ont prêté aucun serment : ils ne font donc techniquement pas partie de la même ruche.

Néanmoins, tous se considèrent comme Ouman'shii (nom d'ailleurs trouvé par Filymn puis adopté à la large majorité). Ouman'shii est à la fois un jeu de mots avec leur « monde d'origine », Oumana, et avec le mot wraith « Oumma » signifiant une alliance par-delà les liens du sang et de l'origine.

Si parmi les wraiths « normaux », il est normal de se présenter en tant que X de (nom de la reine) – Koralym de Trelimme, par exemple –, chez les Ouman'shii, il est également admis de se présenter en donnant son sang puis sa ruche – si applicable (Silmalyn, fils de Silla, de la ruche de Rosanna, par exemple). Les noms de famille sont très rares chez les wraiths. Il y a deux principales lignées : Lanthian, nom de famille porté par Markus, Ilinka, Rorkalym et Selk'ym entre autres, et donné par défaut à tout wraith résidant sur Terre avant « le Contact » (voir Rumeurs stellaires), et Giacometti, porté par Tom et Zen'kan.

Enfin pour terminer avec les grosses explications : chez les wraiths non ouman'shii, un individu ne gagne un nom qu'à son passage à l'âge adulte (autour d'un siècle d'existence), lorsqu'il se voit confier un rôle au sein de sa ruche. Ce nom reflète ce rôle (voir note sur mon profil). Chez les Ouman'shii, les enfants reçoivent un nom très jeune, mais c'est souvent sans la particule indiquant la caste (-'kan, -lym, -lymn, etc.). Ils gagneront cette particule au passage à l'âge adulte. Zen'kan et Rorkalym sont un peu des exceptions, car nommés avant que ce canon n'apparaisse. Donner un nom complet à un enfant passe souvent pour prétentieux.

Enfin, il est logique chez tous les wraiths – mais particulièrement les non-Ouman'shii – de changer de nom en changeant de fonction, puisque celui-ci reflète le statut social.