Et c'est reparti avec quelques chapitres, que je vais essayer de poster de manière hebdomadaire. Bonne lecture.
« Zen'kan, tu te souviens des règles ? »
L'enfant opina.
« Répète-les ! »
Silence. Milena soupira et se tourna vers Ilinka, sanglée sur son siège enfant à l'arrière de la voiture de Rosanna, tout comme Zen'kan.
« Il est en train de les dire télépathiquement ? »
La petite opina et se mit à réciter mécaniquement.
« ...pas mordre. Je ne dois rien ronger. Je n'enlève pas mon collier. Je ne laisse personne le toucher. Je ne griffe pas, je ne grogne pas, je ne me bats pas, je ne monte pas sur les meubles. Sauf sur les chaises. Je dois m'asseoir normalement sur les chaises. Avec les fesses dessus et les deux jambes devant. »
Sa tirade finie, Ilinka prit une grande inspiration.
«Tu sais Milena, tout ira bien. Je lui montrerai comment faire. Je sais très bien faire la normalité pour l'école maintenant. » ajouta-t-elle, avec un sourire encourageant.
Milena jeta un coup d'œil à Rosanna, qui ne pouvait retenir un sourire fier derrière son volant.
« Je sais, merci Ilinka. » capitula l'ancienne militaire.
La jeune reine sourit d'une oreille à l'autre.
Milena tenta de se calmer, inspirant à fond. Il fallait qu'elle lâche prise. Elle avait promis à son fils que s'il n'y avait plus aucun incident, elle envisagerait de l'envoyer à l'école. En fait, elle avait d'abord promis à son fils aîné, puis au cadet. Et en un an, il n'y avait eu aucun incident. Du moins, aucun qui risquât de briser leur couverture. Elle ne comptait pas l'intoxication alimentaire des garçons qui avaient fait un stupide concours pour savoir lequel mangerait le plus de bougies chauffe-plat en cinq minutes...
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Elles venaient de déposer les enfants à l'école.
« Café ? »
Rosanna avait déjà dû répéter sa question deux ou trois fois. Milena, tournée sur le siège passager, fixait obstinément la cour d'école à présent vide.
« Capitaine Giacometti ! »
Un vieux réflexe tout militaire fit sursauter Milena en une posture attentive.
« Hein ? Quoi ? »
« Tu veux un café ? Je te l'offre. »
« Heu... ouais. Je veux bien. »
Avec un sourire, l'artiste mit le contact. A la place de son amie, elle n'en aurait pas mené plus large. Dans son genre, Zen'kan était un sacré énergumène.
Le trajet jusqu'au petit centre-ville de la grosse bourgade qui servait de « centre urbain » à leur coin de campagne ne dura que trois minutes d'un silence anxieux.
« On va où ? L'Auberge de la Croix-Blanche ou le Tea-room (1) du Tournesol ? » demanda l'artiste, une fois la voiture garée.
Milena pondéra les options.
« Je crois qu'un petit remontant me ferait du bien. Le Pub du Chasseur. »
« Milena ! Il est même pas huit heures du matin ! De toute manière, le pub est fermé le lundi... et à cette heure-ci. »
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Le tea-room fleurait bon le pain frais et le café fraîchement moulu.
Dégustant son carac (2) Rosanna observa l'ancienne militaire se détendre visiblement alors que les gorgées de café chaud coulait dans sa gorge.
« Ça va mieux ? »
« Ça ira mieux quand j'aurai récupéré mon fils à la fin des cours, et qu'on m'aura confirmé que tout s'est bien passé. »
Rosanna opina.
« Compréhensible. »
Elle termina sa pâtisserie en silence.
« Je vais reprendre un chocolat chaud. Tu veux un second café ? »
Le regard de Milena lui fit se demander pourquoi elle avait seulement posé la question.
« Tiens, voilà ton café. Tu as eu des nouvelles de ta postulation ? » demanda Rosanna en se réinstallant, soufflant avec délice sur sa tasse de chocolat mousseux.
« Mmmh, pas encore. Mais j'ai un mauvais feeling avec cette histoire... Je pense pas que ça va marcher. » bougonna l'Américaine.
« Pourquoi ça marcherait pas ? »
« Les sociétés de sécurité privée veulent des agents de terrain, pas des conférenciers. »
« Instructrice freelance, pas conférencière. »
« Peu importe. En plus t'as vu ma tronche ? J'ai pas la gueule de l'emploi ! »
Rosanna haussa un sourcil. Milena était certes petite, mais entre ses épaules de nageuse, sa coupe rasée à trois millimètres et son pas militaire, elle la trouvait tout à fait « marine » dans l'âme.
« Me regarde pas comme ça ! Si j'étais un mec, que je faisais deux putains de mètres pour cent-vingt kilos de muscles, avec une cicatrice stratégiquement placée sur ma mâchoire carrée, alors peut-être que les gros bonnets des agences voudraient bien oublier les trous dans mon CV. Mais je fais un mètre cinquante-quatre pour soixante-deux kilos, et ma plus impressionnante cicatrice, je peux pas la montrer ! » gronda-t-elle, à mi-voix, se tapotant furieusement le T-shirt, entre les deux seins, là où elles savaient toutes se trouver les trois cicatrices de ponctions superposées de Milena.
« Mais tu as été dans l'US Army pendant plus d'une décennie ! Tu as gradé, tu as été décorée... »
« Ouais, mais ma dernière affectation est « top secret ». Comme je suis toujours censée être « là-bas », j'ai aucune lettre de recommandation, je ne peux pas en demander, et j'ai plus bossé dans le business depuis des années. A leur place, moi non plus je prendrais pas quelqu'un comme moi. Trop douteux comme histoire... »
« Tu as pensé à demander une lettre au brigadier Schmidt ? »
« Non, pourquoi je lui en demanderais une ? J'ai jamais bossé pour lui. »
Rosanna soupira. Elle ne voyait pas trop quoi proposer d'autre à son amie.
« Ça se fait, des lettre de recommandation, genre... d'un camarade d'unité ? »
« Ça peut se faire, mais bon, c'est assez mal vu. Si t'as vraiment été un bon soldat, tu en as de tes supérieurs... »
« Mais comme tu peux pas en demander... Peut-être que Dampa pourrait t'en faire une ? »
Milena pouffa.
« S'il est encore en vie, ce con... »
« S'il est encore en vie... » acquiesça l'artiste.
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Boire un café en compagnie de Rosanna lui avait fait du bien. Aussi étrange que ce soit, elles avaient souvent fait ça, du temps d'Estain et des débuts des Ouman'shii, alors qu'elles étaient infiniment plus occupées qu'à présent. C'était d'ailleurs peut-être ça le problème.
Trop de temps libre, qui se perdait en choses insignifiantes.
Mais son amie avait sans doute raison. Elle ne devait pas se laisser décourager. Elle avait besoin d'un boulot, et d'un boulot qui paie plus que le quart d'un demi-salaire. Son épargne du temps de l'armée était arrivée au bout quelques mois auparavant, et il n'était pas question qu'elle reste éternellement à la charge de ses amis. Même si ni Rosanna, ni Selk'ym ne feraient jamais de remarques là-dessus, elle détestait dépendre d'eux pour des choses aussi triviales que des légumes ou les nouvelles chaussures de Zen'kan.
Avec un grondement décidé et un craquement de nuque, elle s'installa devant son PC. Elle avait des mails à envoyer et, pour une fois, pas de jeune wraith à surveiller qui l'empêcherait de se concentrer.
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Zen'kan avait scrupuleusement suivi les conseils d'Ilinka. Ne rien dire de bizarre, ne pas trop parler. Pour être sûr de ne pas faire d'erreur, il n'avait rien dit. Pas ouvert la bouche une seule fois. Répondu aux questions uniquement par des hochements de tête.
C'était terrifiant. Tellement de bruits, d'odeurs, de gens. Tellement de choses dont il devait se souvenir et ne pas faire.
Heureusement, Ilinka était là, son esprit accroché au sien, guère attentive à son propre cours, dans une salle voisine. Sans elle, il se serait probablement réfugié en haut d'une armoire et aurait feulé sur quiconque aurait tenté de l'approcher.
A la place, il essayait de son mieux de suivre le cours. La dame qui était leur maîtresse était gentille, et avait une voix toute douce, mais sa manière d'écrire en grosses lettres rondes au tableau le perturbait, et il peinait à déchiffrer ses écrits tout en écoutant ses explications.
A la récréation, il était déjà épuisé, et lorsque son amie vint, telle un ange descendu des cieux, lui apporter une pomme, il sentit des larmes de reconnaissance lui piquer les yeux alors qu'elle lui montrait les « bons coins » de la cour.
« Tu verras, ça devient plus facile avec le temps.» le réconforta-t-elle, en lui serrant la main.
« Mademoiselle Arrache-moi-la-peau a un amoureux ! Mademoiselle Arrache-moi-la-peau a un amoureux ! Hé, le muet, t'as pas peur qu'elle te vole ta peau ? D'ailleurs, c'est vrai que t'es muet ? Hein ? Vas-y parle ! Dis un truc ! »
Des enfants s'étaient regroupés autour d'eux, en un cercle large qui leur coupait toute retraite.
Il tendit un tentacule de pensée inquiet vers l'esprit d'Ilinka. Qu'avaient-ils fait pour déclencher l'hostilité qu'il percevait ?
Son amie ne répondit pas, son esprit fermé. Amer.
Lui serrant toujours la main, Ilinka s'avança.
« La ferme Cédric, ou c'est ta peau que je vais arracher ! » siffla-t-elle, d'un ton menaçant qui fit reculer plusieurs gamins.
« Ouh, j'ai peur ! » railla l'intéressé.
Cette fois, Ilinka lâcha sa main, mais ne sépara pas leurs esprits, et s'avança, parcourant les deux pas qui la séparait du garçon, à qui elle planta le doigt dans le torse.
« Oui, tu AS peur. »
Il y eut une seconde de battement, puis une tache sombre à l'odeur aigre apparut sur le pantalon du dénommé Cédric, et ce dernier partit en hurlant dans la direction opposée, sous les rires de ses camarades – qui ne s'en dispersèrent pas moins rapidement, jetant des regards craintifs envers les deux amis.
« Merci, Ilinka. »
Elle lui sourit.
« Pourquoi ils t'appellent Mademoiselle Arrache-moi-la-peau ? »
« C'est pas important .» gronda-t-elle, scrutant la cour. « Oh oh. Voilà le pion. Va-t-en. T'as rien fait, je veux pas que tu te fasses punir avec moi. »
Qui était ce pion ? Ah oui, le méchant monsieur qui terrifiait tous les élèves. L'homme était semblables aux souvenirs que Ilinka leur en avait montré. Effrayant. Zen'kan hésita une seconde. Il n'avait pas envie de se faire remarquer de cet homme, mais il avait encore moins envie de laisser Ilinka l'affronter seul. Surtout pas après qu'elle l'ait protégé.
Il lui reprit la main et la serra très fort dans la sienne.
« Non, je reste. »
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Rosanna soupira. Au final, ce n'était pas Milena qui avait été appelée avant l'heure à cause de sa progéniture mais elle. Apparemment, Ilinka s'en était pris à un autre enfant.
Elle ignorait encore les détails de l'affaire, mais elle était sûre d'une chose : si sa fille s'en était pris à quelqu'un, c'était pour d'excellentes raisons. Et elle soupçonnait que ces raisons s'appellent Zen'kan.
Après tout, s'il y avait des ennuis dans lesquels se mettre, c'était lui qui s'y jetait, et jusqu'au cou.
Et gentille comme elle l'était, Ilinka s'en était sans aucun doute mêlée, bien sûr.
L'artiste fit une grimace. Au moins, ce n'était pas Milena qui avait été appelée. Son amie n'avait pas besoin d'un stress de plus. Le fait d'envoyer Zen'kan à l'école en était déjà un suffisant. Ne pas trouver de travail également.
A elle de minimiser les dégâts maintenant. Après tout, n'était-ce pas sa spécialité ? Foutre la merde et minimiser la merde des autres ?
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L'entretien avait été bref. Rosanna ne l'aurait pas laissé s'éterniser. Elle avait récupéré sa fille et, comme il restait à peine deux périodes de cours à Zen'kan, avait emmené cette dernière faire une promenade en attendant qu'elles puissent récupérer le jeune wraith pour le ramener à sa mère.
« Bon, maintenant, je veux savoir ce qu'il s'est vraiment passé. »
Ilinka se ratina un peu.
« Il est venu se moquer de nous. Je lui ai dit de partir, mais il a été méchant avec Zen, alors je lui ai DIT de partir. »
« Qui ça, il ? Cédric ? »
L'enfant hocha la tête. Rosanna fit la moue.
« Mmmh, et tu lui as juste dit de partir. Rien de plus ? Vraiment ? »
Ilinka se tortilla un peu.
« Je lui ai peut-être dit que s'il laissait pas Zen tranquille, j'allais lui arracher la peau... »
Rosanna se figea pour dévisager sa fille. Elle ne s'attendait pas à cette réponse.
« Tu l'as menacé de quoi ? »
« De lui arracher la peau. » murmura la jeune fille, visiblement pas très fière d'elle.
« Et ça sort d'où, cette idée ? » demanda Rosanna, soudain inquiète d'éventuels penchants agressifs cachés chez sa fille.
Ilinka devint pâle, l'air honteux.
« A l'école, ils m'appellent Mademoiselle Arrache-moi-la-peau, parce qu'une fois, j'ai dis que j'aimais bien aider papa à l'atelier... Il m'a énervé. Je lui ai dit que s'il continuait, c'était à lui que j'arracherais la peau. »
Rosanna sourit, autant désolée pour sa fille que soulagée.
« Oh, ma chérie. Pourquoi tu ne nous en as pas parlé ? » demanda-t-elle en la serrant dans ses bras.
« Je voulais pas vous inquiéter... et puis... c'est pas grave. Ils sont justes bêtes et méchants. »
Tendant la jeune wraith à bout de bras, Rosanna la regarda avec fierté.
« Tu as parfaitement raison. Et tu sais quoi ? Tu vas faire tes deux heures de colle, parce que c'est comme ça, mais ce week-end, on va où tu veux. D'accord ? »
Ilinka opina avec un petit sourire incrédule.
L'artiste se releva.
« Et pas un mot de cette histoire à Milena. Je dirai aussi à Zen de se taire. Elle s'inquiète déjà assez comme ça pour son fils. »
Ilinka mima se coudre les lèvres.
« En plus, elle serait capable de plus le laisser à l'école. »
Rosanna pouffa. « Tu as sûrement raison. »
(1) Un tea-room est, en Suisse romande, une sorte de débit de boissons non-alcoolisées, souvent doublé d'une boulangerie-pâtisserie-confiserie, où l'on peut boire un thé/café/chocolat avec les nourritures proposées.
(2) Tartelette à la ganache au chocolat recouverte d'un glaçage vert, typiquement suisse.
