Le brigadier Schmidt avait un peu râlé à propos de leur choix de timing pour venir lui offrir leurs services mais, moins de deux jours après les avoir renvoyé en leur disant qu'il avait des militaires à déployer en soutien au personnel médical dans les hôpitaux, il les avait rappelés. Il avait effectivement du travail pour eux.
Avec le monde entier qui entrait en confinement, il se retrouvait avec quelques situations militaro-économiques complexes sur les bras, dont une histoire de négociations plurinationales compliquées impliquant des otages retenus quelque part au fin fond du Nigeria par des djihadistes.
En gros et officiellement, la Suisse ne se mêlait de rien, mais s'ils parvenaient à rendre leurs citoyens aux États concernés, ces derniers seraient plus que ravis de signer certains accords, et de faciliter certaines transactions.
Ils avaient récolté toutes les informations nécessaires grâce à des indics sur place, et allaient lancer une mission sans existence officielle, quand la pandémie était venue tout compliquer. Et là, il n'avait plus l'autorisation d'envoyer le moindre militaire suisse, aussi black-task soit-il, à l'étranger.
Mais ça tombait bien : ils n'étaient pas militaires. Ni même, à part Rosanna, officiellement Suisses. Donc il n'y aurait rien de rien de concret dans les dossiers, et même ses supérieurs ne pourraient rien lui reprocher.
Rosanna avait négocié le tarif, avec prime de risques, prime mortuaire et tout le reste, et ils avaient consulté les données.
A trois, ça allait être un peu juste, mais ils avaient fait pire.
Il n'y avait pas eu de contrat. Schmidt leur avait juste remis une mallette pleine de billets. Le budget matériel et la moitié de la solde de base. Le reste viendrait au retour des otages.
Alors qu'ils partaient, le brigadier les avait arrêtés.
« La clause de confidentialité à propos des... particularités de M. Lanthian est toujours valable. »
L'intéressé lui avait largement souri.
« Je sais. Préparez vos incinérateurs, on va faire le ménage. »
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« Heu... On aurait peut-être dû demander plus d'argent pour le transport, histoire qu'il ne se doute de rien pour le Jumper. » nota Milena.
Rosanna haussa les épaules.
« Je crois qu'il s'en doute déjà, mais préfère ne pas poser de questions dont il pourrait avoir les réponses. »
Elle opina. C'était souvent le plus sage à faire dans l'armée.
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Le plus compliqué avait sans aucun doute été d'expliquer à Zen'kan et à Ilinka qu'ils partaient faire un travail dangereux, sans pour autant trop les inquiéter.
Le reste, c'était surtout des histoires de vieilles habitudes. Ils avaient encore leurs armes, et leurs équipements du temps de Pégase.
Établir le plan, repérer les lieux sur les captures satellite, déterminer le rôle de chacun : tant de choses qui étaient revenues naturellement. Milena avait instinctivement pris la direction de la mission, ce qui convenait à tout le monde. Rosanna n'avait jamais été militaire, et elle n'avait pas la vanité de se croire bonne commandante de guerre, et quant à Markus, son instinct de guerrier se satisfaisait parfaitement d'obéir aveuglément à une combattante ayant largement prouvé sa valeur sur le champ de bataille.
A trois, le plan était simple.
Rosanna allait poser le Jumper occulté le plus près possible de la cible, puis Markus sortirait faire un premier nettoyage. Elles suivraient ensemble afin de sécuriser un itinéraire pour les otages, que Rosanna escorterait en sécurité une fois qu'ils seraient libérés, pendant que les deux guerriers couvriraient leurs arrières.
Tel était le plan « si tout se passe comme prévu ». Celui qui, statistiquement, avait le moins de chance de se produire. Alors ils avaient un plan B, sobrement intitulé « on improvise ».
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«Merde, c'est quoi ça ? » grinça Rosanna alors qu'ils survolaient le coin de jungle abritant le camp des djihadistes.
«Des canons DCA mobiles. » nota sombrement Milena.
« Mais ils n'avaient pas ça selon les infos de Schmidt ! »
« Ses informations ne sont visiblement pas fiables. » ajouta un peu inutilement Markus.
« Sans blague. Y a quoi d'autre qu'on sait pas ? »
« On verra bien quand on tombera dessus. Trouve un endroit où te poser. » répliqua laconiquement le wraith, en se levant.
« Hé, Rambo, attends deux secondes ! Sans parler des autres surprises qui nous attendent, on fait quoi avec ces DCA ? Parce que je vous rappelle qu'on a pas de boucliers quand l'occulteur est activé et qu'on est pas censé montrer le Jumper. »
« Si on est occultés, ils ne peuvent pas nous tirer dessus. » siffla l'alien.
« Les balles perdues ne le sont pas pour tout le monde ! »
« OK, OK, on se calme ! » intervint Milena. « Rosanna a raison, on peut pas y aller comme ça, tête baissée. Faut savoir ce qui nous attend d'autre : de toute évidence, l'intel était pas bonne. On va commencer par faire des scans de la zone. Je veux savoir ce qu'il y a sous ces arbres, et à combien de personnes on a affaire. »
Rosanna acquiesça, entamant de suite une manœuvre de balayage de la zone à basse altitude.
Avec un grognement grincheux, Markus se rassit pour étudier les résultats.
« Bon, on dirait qu'ils n'ont « que » deux DCA. » nota Miléna. « Le reste, ça ressemble à des camions militaires bâchés. Il peut y avoir n'importe quoi là-dessous. Mitrailleuses, grenades, lance-roquettes... Visiblement, ils ont plus de moyen qu'on le pensait. La bonne nouvelle, c'est que si on part du principe que les points serrés dans la maison, là, ce sont les otages, y a qu'une quinzaine de djihadistes, grand max. Or la zone à couvrir est grande. Ils ne peuvent pas être partout à la fois. Si quelque chose arrivait, disons, à ce camion là... (Elle désigna sur la carte holographique une camionnette un peu isolée à presque cent mètres de la cahute contenant supposément les otages.) Au vu de la densité forestière de la zone, ils n'auront pas de ligne de vue sur les DCA ici, et il leur faudra au moins quarante secondes pour pouvoir en retrouver une. »
« En gros, le but, c'est d'éliminer autant d'ennemis que possible avant de prendre d'assaut le bâtiment principal ? » demanda le wraith.
La militaire opina.
« Alors j'ai une idée. » siffla-t-il avec un sourire mauvais. « Une de vous deux fait sauter le camion ici et bat en retraite. (Il désigna celui précédemment indiqué par Milena.) Pendant ce temps, je vais récupérer le véhicule ici. (Il désigna un autre camion garé en bordure d'un chemin à peine dégrossi.) J'en profite pour détruire celui-là juste à côté, et je pars pour les attirer plus loin. »
« Comment tu le fais démarrer, si y a pas les clés dessus ? » demanda Rosanna.
« Karim m'a montré comment faire démarrer la jeep sans clé. »
« Karim, le mec en probation qui bosse à la réserve ? »
« Oui. Il m'a dit que les véhicules un peu anciens comme les jeeps ou ces camions peuvent tous être démarrés aussi facilement. »
« T'as de drôles de fréquentations, mais soit. Donc tu démarres le camion et tu les attires loin. »
« Si tout va bien, ils seront trop occupés à courir partout entre le camion en flammes et moi... Il ne restera qu'un ou deux gardes distraits dans le camp. La troisième en profite pour s'emparer d'une des DCA et faire le ménage. »
« Wow ! T'y vas pas avec des gants. » nota l'artiste.
« Si ces armes sont conçus pour détruire des engins volants, ils doivent très bien fonctionner contre des véhicules terrestres. » répliqua platement le wraith.
Milena opina, les sourcils froncés.
« Ça peut marcher. Par contre, faudra pas tirer en direction des otages. Une balle perdue d'une de ces merdes, ça pardonne pas. »
« Faudra aussi se garer un peu plus loin. Comme tu l'as dit, une balle perdue, ça pardonne pas. Ce serait con de trouer le Jumper. » renchérit Rosanna.
« OK. Rosanna, tu vas faire sauter le premier camion. Markus va récupérer le second et moi, je m'occupe des DCA. Ça fait depuis l'académie que j'ai envie d'en tester une avec des vraies munitions. » ordonna-t-elle férocement.
« En parlant de munition, tu fais quoi si la DCA est pas armée ? » demanda Rosanna.
« Grenade. Et on fait le ménage à la main. » répliqua la militaire.
Ils opinèrent.
« Rosanna, dès que la voie est libre, tu vas chercher les otages. Si tu as une fenêtre, tu les évacues, sinon, tu restes pour les couvrir et tu attends qu'on ait fini de nettoyer. »
« Compris. »
« Alors, en avant. »
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« Attention, ils ont piégé la zone ! » murmura tout bas Milena dans sa radio, coupant prudemment le fil d'un booby trap à grenade.
« Blue, bien reçu. » répondit Rosanna, tendue.
Un simple grognement lui indiqua que Markus avait aussi compris.
Elle continua d'avancer, avant de se tapir au sol, derrière une souche, le camion DCA à même pas dix mètres d'elle.
« Red en position.» murmura-t-elle, une fois certaine que personne ne pouvait l'entendre.
« Green en position. » grogna bientôt Markus.
« Blue, c'est quand tu veux. »
« Blue, bien reçu. »
Il y eut quelques secondes de silence, puis une explosion résonna, terrifiant les oiseaux qui s'envolèrent des cimes et faisant trembler les troncs.
Immédiatement, ce fut la panique dans le camp, des hommes en short taché se mettant à courir en tout sens pour prendre des AK-47 dans des caisses stockées à l'arrière des camions, avant de se précipiter en direction de la fumée noire du véhicule qui brûlait.
« Green, à mon signal... »
Elle attendit, se tordant le cou pour observer les djihadistes qui s'éloignaient.
« Go ! »
Un « Green, bien reçu. » suave lui répondit. Quelques secondes plus tard, elle entendit une salve partir de l'autre côté de la cahute qui lui bouchait la vue, un rugissement, une nouvelle salve, un cri de douleur, puis quelque chose qui ressemblait à un bras s'envola pour retomber sur le toit en palmes de l'abri.
Il y eut d'autres tirs, une seconde explosion bien plus proche qui vint aussi empuantir l'air, de nouveaux appels paniqués et, dans un bruit pétaradant, une des camionnettes démarra en trombe, dérapant un peu sur le sol humide de la jungle, suivie d'abord de deux terroristes armés d'AK, puis bientôt de trois autres juchés sur un second camion.
Ce serait bientôt à elle... encore quelques secondes... Elle jura entre ses dents.
Deux combattants étaient en train de grimper tantôt au volant, tantôt derrière la détente d'une des DCA. Pas question qu'ils poursuivent Markus avec ça. Épaulant sa mitrailleuse, elle visa et fit feu. Le conducteur s'effondra. Le second, après un quart de seconde de surprise, fit pivoter l'affût sur sa base pour la viser.
Avec un juron, Milena se releva, courant à toute vitesse, pliée en deux, alors que la souche qui l'avait abritée volait en éclats.
Ils avaient des munitions pour leurs canons, c'était certain.
Le sol explosa moins de cinquante centimètres derrière elle.
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« Selk'ym, je ne comprends pas ce que je dois faire. »
L'hybride s'approcha de la jeune wraith.
« Quel est ton problème ? »
Ilinka désigna sur la projection holographique un petit croiseur argenté.
« Le seul vaisseau de valeur que je puisse prendre à Rorkalym, c'est son croiseur, ici, avec ma frégate rapide là. Mais si je bouge ma frégate, au prochain tour, il pourra avancer sa ruche amirale ici, prendre mon destroyer et mes bombardiers, et au tour d'après, il prendra ma ruche amirale. Donc je ne peux pas déplacer ma frégate. Mais si je ne prends pas son croiseur maintenant, je n'aurai plus de vaisseau suffisamment puissant pour l'intercepter avant qu'il ne soit devant ma ruche, et il a déjà cette frégate là qui est presque à portée et, avec les deux vaisseaux, il peut prendre ma ruche. Donc, je suis coincée. »
L'hybride étudia la partie « d'échecs » tridimensionnelle.
« Je crois bien que tu as raison, jeune Ilinka. Tu ne peux pas sauver ta ruche. »
« Père, puis-je me permettre une objection ? »
« Vas-y, fils. »
Rorkalym quitta sa place, venant s'asseoir à côté de son amie sur le banc de bois.
« C'est vrai, Ilinka ne peut pas bouger sa frégate. C'est le seul bâtiment qui empêche ma ruche d'avancer, et c'est vrai aussi que comme j'ai déjà pris ses croiseurs et deux de ses bombardiers, elle n'a plus vraiment de vaisseau puissant à m'opposer. Mais si au prochain tour, elle déplace ses chasseurs légers ici, et avance la tenaille sur mon croiseur d'ici à là, il serait suicidaire pour moi de le maintenir sur sa trajectoire. » expliqua-t-il jouant les coups sur l'hologramme. « Donc, je ne peux pas capturer son destroyer et il me faudra attendre le tour suivant pour les bombardiers. Ce qui leur laisse le temps de s'attaquer à cette frégate, et à mes chasseurs ici. Au tour suivant je les prends, mais ça lui donne le temps d'envoyer sa ruche dans cette zone-ci, qui est plus sécurisée... »
« Oh ! Oui, je vois ! » s'exclama Ilinka. « Une fois que j'ai éloigné ma ruche, si j'établis un goulot d'étranglement avec le destroyer et les chasseurs et ce qu'il me reste de frégates, je peux tenir un bon moment, et éliminer plusieurs de tes pièces avant que tu ne puisses éliminer les miennes... »
« Et le gagnant sera le premier à faire feu sur la ruche de l'autre .» conclut Rorkalym.
Selk'ym étudia le jeu.
« Très, très intelligent, mon fils. Excellent stratégie. Bravo ! Continuez votre partie. » le félicita-t-il avant de se tourner vers le troisième larron. « Tu as compris la stratégie, Zen'kan ? »
L'enfant gémit.
« J'ai même pas compris les règles du jeu ! »
L'hybride soupira. Ce n'était pourtant pas faute de les lui avoir expliquées.
« On peut pas plutôt s'entraîner au combat ? » supplia l'enfant.
« La stratégie militaire, c'est aussi un entraînement au combat. »
« Mais j'y comprends rien ! Le combat, c'est facile. T'as gagné si t'es le dernier debout ! »
Selk'ym pouffa. Il lui semblait entendre Markus.
« Encore un peu de patience, jeune wraith. Laisse tes camarades terminer leur partie. »
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« Shit ! Shit ! Shit ! Blue, j'ai besoin d'aide ! Tout de suite ! »
Un grésillement statique lui répondit. Avec un nouveau juron, Milena se jeta au sol, esquivant à peine un tir qui transforma le tronc voisin en mortelles escarbilles de bois.
Son casque et le dos de son gilet pare-balles furent criblés d'éclats, tout comme l'arrière de ses cuisses qui se mirent à saigner abondamment.
« Blue ! PUTAIN ! » beugla-t-elle, tentant de se relever, alors que une nouvelle salve de la DCA arrosait la zone.
« J'arrive ! Deux secondes ! »
« J'ai pas deux secondes ! »
Ce n'était plus fuir, c'était juste bondir et se jeter à terre à l'instinct pour ne pas finir déchiquetée par un calibre conçu pour percer des blindages d'aéronefs.
Le temps sembla s'étirer puis, sortie de nulle part, une camionnette lancée à pleine vitesse percuta l'arrière de celle contenant la DCA. Projeté comme un boulet de canon, le conducteur du premier véhicule passa au travers du pare-brise, emportant avec lui le servant du canon, avant de percuter un arbre quelques mètres plus loin – arbre qui fut un instant plus tard presque déraciné par le choc des deux véhicules qui s'écrasèrent contre lui dans un bruit de tôle froissée.
Le cerveau de Milena n'avait pas encore enregistré ce qui venait de se passer qu'un hurlement déchirant retentissait et, en voyant Rosanna se précipiter, elle comprit, alors même qu'elle voyait revenir les djihadistes partis vers la première explosion.
Épaulant son arme, elle se redressa et vida son chargeur.
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« On va se battre ? » demanda avec enthousiasme Zen'kan, alors que Rorkalym éteignait le projecteur pour le ranger à l'abri des regards dans un placard.
Selk'ym ne put s'empêcher de sourire. L'enthousiasme de son jeune élève sur certains sujets était incroyable.
« Oui, on y... »
Un cri déchirant le coupa, tandis que Zen'kan et Rorkalym s'effondraient en gémissant, la tête entre les mains, du sang vert coulant de leur nez et de leurs oreilles.
Ilinka, les yeux écarquillés d'une terreur et d'une souffrance indicible, hurlait, incapable de contenir ses émotions, les projetant sur les deux jeunes wraiths avec tant de force qu'elle risquait (il s'en rendit compte quand Zen'kan commença à convulser) de les tuer.
Prestement, il s'approcha d'elle, blindant son esprit, se doutant qu'à l'instant où il la toucherait, il partagerait son esprit et sa souffrance. Puis, l'enlaçant avec douceur, murmurant des paroles réconfortantes, il donne un petit coup sec sur le côté de son cou. L'enfant s'effondra, évanouie, et le silence retomba.
Il la déposa au sol doucement, et s'approcha de son fils.
« Rorkalym, ça va ? Tu m'entends ? »
L'enfant opina vaguement, tentant de concentrer son regard sur lui.
« Reste couché. Ne bouge pas » lui ordonna-t-il, avant de se tourner vers Zen'kan qui gisait, inconscient dans une flaque de sang.
Il lui prit le pouls, tenta de le secouer un peu pour le ranimer et, constatant qu'il ne respirait plus, se mit à lui faire du bouche à bouche.
Le temps que l'enfant reprenne connaissance, Rorkalym avait rampé jusqu'à Ilinka et, à moitié effondré sur elle, il tentait maladroitement de lui faire reprendre conscience, ce qu'il parvint finalement à faire.
L'enfant était très secouée, mais – Selk'ym en remercia les Ancêtres – elle ne se remit pas à maltraiter télépathiquement les garçons.
« Ilinka, qu'est-ce qu'il s'est passé ? » s'enquit-t-il, la faisant s'asseoir contre le mur.
La petite se mit à sangloter.
« Papa... papa est... papa est plus là... »
Selk'ym ne put rien faire d'autre que de la serrer dans ses bras, le cœur lourd. Il comprenait pourquoi ses amis étaient partis accomplir cette mission, mais il savait aussi les risques de ce genre d'opération. Et que pouvait-il bien faire ou dire pour consoler un enfant qui venait sans doute de vivre en direct la mort d'un de ses parents ? Rien. Absolument rien.
Et hum...bonnes fêtes?
