Plus rien d'autre n'avait d'importance. Absolument plus rien. Ignorant les balles qui ricochaient contre l'amas de tôle informe, Rosanna tenta de déplacer ne serait-ce que d'un millimètre la carcasse d'acier. Rien d'autre ne comptait. Elle ne pouvait pas être seule dans sa tête. Pas comme ça. C'était intolérable. C'était normal qu'elle soit seule, coupée du Lien, quand ils étaient à des années-lumière l'un de l'autre. Mais pas quand ils étaient si proches. A même pas un mètre l'un de l'autre. Ce n'était pas possible. Il fallait rétablir le Lien. C'était tout ce qui comptait.
Et l'amas de métal qui refusait de bouger ! Avec un rugissement de rage et d'impuissance, elle se détourna, partant au pas de charge en direction du Jumper.
Un être tenta de s'interposer. Une personne peut-être. Qui pointa une arme dans sa direction. Le canon s'illumina et la douleur la coupa en deux pour un bref instant. Mais elle n'avait pas le temps pour ça. Instinctivement, continuant d'avancer d'un pas titubant, elle se concentra sur sa chair déchiquetée, et son sang qui s'échappait à gros bouillon. Et, comme elle peindrait une toile, traça le dessin des muscles et de la chair, avant de le recouvrir d'un grand lavis de peau neuve.
Alors que ses plaies se refermaient, chassant parfois une balle, l'encapsulant d'autres fois, elle arriva à la hauteur de l'être qui semblait hurler, terrifié. Il ne comptait pas. Pas comme le Lien. Elle fit tournoyer le long bâton qui lui servait d'arme d'hast, et fit s'abattre l'extrémité sur sa tempe.
L'être tomba, immobile. Elle ne se demanda même pas s'il était mort.
Il lui fallait le Jumper et ses drones pour dégager le métal qui l'empêchait de retrouver Markus et de prendre soin de lui. Ensuite, elle pourrait s'occuper du reste.
Le petit vaisseau répondit instantanément à ses commandes, et en un instant, il se matérialisa, lévitant à peine, alors que les racks à drones sortaient. Projetant sa conscience dans le projectile, elle fit feu, envoyant le missile s'écraser juste assez prêt des carcasses pour les détruire, juste assez loin du tronc pour ne pas risquer d'annihiler ceux qui étaient coincés dessous.
Un coin de son esprit, encore vaguement conscient du monde qui l'entourait, hurla vainement au fond d'elle alors que le drone passait à côté de Milena, qui tenait la position trop près du point d'impact. Beaucoup trop près.
L'explosion souffla toute la forêt alentour. Elle n'attendit pas que la fumée se dissipe pour se précipiter. Son tir avait été précis et les trois quarts des deux camions entremêlés avaient disparu.
S'arque-boutant sous l'effort, grognant de douleur, elle parvint à repousser le reste.
Le spectacle n'était pas beau à voir. Une espèce de bouillie verte et rouge maculait les racines arrachées de l'arbre. Sans respect ni précaution, elle écarta la masse qui avait été un homme, tentant de dégager ce qui avait été Markus, profondément encastré entre les racines.
Un soupir de soulagement lui échappa. La terre meuble et la souche avaient amorti une partie de l'impact, et même si le wraith – son wraith – en était plus ou moins réduit à un tronc surmonté d'une tête, les parties vitales semblaient ne pas avoir été complètement réduites en bouillie.
Elle ne vérifia pas s'il y avait un pouls, et se mit immédiatement au travail. Tisser la chair, sculpter les os, modeler les organes. A chaque fois, ça devenait un peu plus facile. Elle se concentra dans un premier temps sur l'essentiel. Le cerveau, le cœur, les poumons, le système de régénération. Une fois que tout cela fonctionnerait à nouveau, elle pourrait s'occuper du reste.
Elle avait tout réparé, mais rien ne semblait fonctionner. Il manquait une étincelle. L'étincelle.
Dans un cri de rage désespéré, elle tira de toutes ses forces sur le cordage mou et sombre qu'était devenu le Lien de coutume si scintillant, tandis que d'un geste brutal, elle frappait de toutes ses forces sur la poitrine, projetant toute son énergie vitale dans le corps mutilé de son compagnon.
Il y eut comme un choc. Une étincelle. Un mouvement cardiaque, un sursaut mental, un éclat d'énergie, et tout redémarra.
Pantelante, Rosanna s'autorisa une respiration. Elle avait fait le plus important, mais il lui restait beaucoup de travail. Elle se remit à la tâche. Elle réfléchirait plus tard à l'épuisement surnaturel qui l'assaillait.
D'abord un bras, puis les jambes, et ensuite, si elle en avait la force, l'autre bras.
Comment elle y parvint, elle l'ignorait. Comment elle trouva la force de se lever, et d'aller récupérer un homme qui se tordait de douleur par terre plus loin, pour le traîner jusqu'au pied de l'arbre puis poser la main de Markus sur le torse de ce dernier avant de sombrer dans l'inconscience, elle l'ignorait aussi.
Lorsqu'elle se réveilla, c'était sous la douleur, trop familière, de griffes ripant sur les os de son plexus, tandis qu'un torrent d'énergie qui n'était pas la sienne la saturait.
Avec un hoquet de douleur, elle se cambra, ivre du plaisir de cette force vitale, gémissant tant de soulagement que de dépit lorsque la douce torture s'arrêta.
« Tu es vivant... » parvint-elle à murmurer, à moitié défoncée par l'enzyme qui parcourait ses veines, caressant avec émerveillement la joue du wraith.
« Grâce à toi, ma douce humaine. »
« Je t'aime, Markus. » souffla-t-elle béatement.
« Je t'aime, Rosanna. » répondit-il tendrement, couvrant sa main de la sienne. « Mais j'ai besoin que tu fasses encore de tes miracles. » gronda-t-il en la redressant en position assise.
« Hein ? Quoi ? »
La portant à moitié, il l'amena près d'un corps déchiqueté qui tremblait vaguement sous des hoquets souffreteux.
« Milena a besoin de toi. Tout de suite. »
« Ooooh, pauvre Milena... » Elle se tourna vers lui, désemparée. « Mais je peux pas... J'ai plus de jus... J'ai tout donné pour toi... Parce que je t'aime... »
Le wraith gronda, lui embrassant doucement le front.
« Moi aussi je t'aime et je t'en suis infiniment reconnaissant, mais Milena a vraiment besoin de toi. Maintenant. »
« Mais je peux pas... J'ai plus d'énergie... »
« C'est de l'énergie dont tu as besoin ? Combien ? »
« Je sais pas... Tout plein ? »
Il se redressa, la laissant assise à côté du corps qui était Milena.
« Bouge pas, ma douce humaine, je reviens. »
Elle opina, alors que le monde semblait pulser lascivement autour d'elle et qu'il se dirigeait vers la cahute qu'ils avaient essayé de prendre d'assaut.
« Où tu vas ? Tu crois pas que les otages peuvent attendre un peu pour être libérés ? Markus ? »
Elle haussa les épaules. Elle se sentait extatique, invincible, et très fatiguée. Elle avait juste envie de se coucher et de regarder le ciel. Et rien ne l'empêchait de le faire. Elle se laissa tomber en arrière, avant de froncer les sourcils, frustrée. Des branches toutes cassées et à moitié déplumées lui gâchaient la vue.
Avec un grondement énervé, elle se redressa et, avisant la mitraillette de Milena contre le flanc de la militaire, l'en détacha maladroitement.
« 'Scuse, j'ai besoin de ça... »
Redressant l'arme, elle tenta de faire feu sur les branches qui l'offensaient, en vain. Examinant l'arme, elle découvrit le chargeur vide.
« Hey, Milena ! Donne-moi un chargeur ! Hey, Milena ! Meurs pas ! J'ai besoin que tu me donnes un chargeur, je veux regarder le ciel ! »
Se redressant, elle secoua un peu son amie, sans obtenir aucune réaction. Se penchant, elle n'entendit plus un bruit. Pourtant, tout à l'heure, elle respirait. Que fallait-il faire quand quelqu'un ne respirait plus ? Ah, oui ! Bouchant le nez de la militaire, elle tira doucement sa tête en arrière et souffla. Puis attendit une ou deux secondes. Normalement, il fallait aussi faire un truc entre deux respirations, mais quoi ? Ah, oui, le massage cardiaque. Elle envisagea la possibilité, puis renonça. Elle était trop fatiguée. Pas envie. En plus, elle était presque sûre que c'était optionnel. Ou alors c'était le bouche-à-bouche ? Elle ne se rappelait pas de ses cours de premiers secours. Bah, y avait qu'à espérer que ce soit le massage cardiaque...
Elle eut encore le temps de faire deux ou trois bouche-à-bouche, de crier un énergique « Vos gueules ! » aux importuns qui hurlaient dans la cahute, et Markus revenait déjà.
« Rosanna, regarde moi. Je vais te faire un autre don. Tu dois te concentrer et soigner Milena. Tu m'as bien compris ? »
« Tu veux que je soigne Milena ? Faudrait pas plutôt demander ça à un docteur ? »
« Il n'y a pas de docteur. Alors tu le fais. Compris ? »
« Je fais ça comment ? » demanda-t-elle, perplexe.
« Comme tu as fait avec moi. » grogna-t-il, de plus en plus pressant.
« Tu veux que je peigne Milena ? »
Le wraith opina.
« Oui, je veux que tu peignes Milena. »
« Ah ! Ça je peux faire. Je suis une artiste ! » s'illumina-t-elle.
« La plus extraordinaire qui soit, ma douce humaine. Prête ? »
Elle avait à peine acquiescé qu'à nouveau, elle sentait la brûlure de la force vitale coulant en elle.
Cette fois, c'était comme être remplie de charbons ardents. Il y en avait trop. Beaucoup trop pour que tout tienne dans son seul corps. Maladroitement, elle tenta de repousser Markus, en vain. Alors, elle fit la seule chose qu'elle pouvait faire pour soulager ce supplice : elle se mit à puiser dans cette force vitale pour recréer ce qui avait été détruit dans le corps de son amie.
.
Un seau entre les genoux et une couverture sur les épaules, Milena frissonna.
« Eurgl... Je m'y ferai jamais... » grinça-t-elle, alors qu'un nouveau spasme la secouait.
Markus lui jeta un coup d'œil, depuis l'autre banquette du Jumper.
« Au moins, nous sommes vivants. » nota-il, caressant doucement les cheveux de Rosanna, inconsciente, dont la tête reposait sur ses genoux.
« Mouais, je suppose... » marmonna-t-elle, se retenant de faire remarquer qu'elle n'était pas mortellement blessée avant que Rosanna ne tire le drone. « En tout cas, merci pour la DCA. »
Le wraith grogna un acquiescement.
« Comment va-t-elle ? »
« Ses constantes sont à peu près stables. »
« Pas mieux ? »
« Elle a assez d'enzyme dans le corps pour faire lâcher le cœur de n'importe quel humain en bonne santé, et entre mes dons et ce qu'elle nous a fait, c'est l'énergie de plusieurs vies qui l'ont traversée en quelques minutes... »
« Donc, c'est bien que ses constantes soient stables ? »
Il opina.
Le silence retomba, un peu gêné.
« Je suis désolée que vous vous retrouviez dans cette merde à cause de moi... »
«Vous n'avez pas à l'être. On s'entraide. C'est normal. »
« Vous avez failli mourir tous les deux aujourd'hui. »
« Tout comme vous, capitaine Giacometti. »
Elle acquiesça.
« C'est quoi, la suite ? »
« Quand vous vous sentirez mieux, on va sortir les otages survivants de là, entasser les corps suspects dedans afin de les brûler, et rentrer. »
« Je voulais dire, encore après. L'enzyme, tout ça... »
Le wraith eut un sourire triste.
« Ça ira. Elle a déjà surmonté ça. Elle le fera encore. »
« Il parait que l'addiction, c'est plus dur à chaque fois. »
L'alien sembla méditer sur la question.
« Si on doit s'éloigner quelque temps, est-ce que vous... »
« Je m'occuperai d'Ilinka, bien entendu. »
« Merci, Milena Giacometti. »
Elle opina silencieusement, avant de tourner son regard vers la cahute de palmes. Autant en finir aussi vite que possible et passer à autre chose.
« Bon, on y va ? »
.
Le brigadier se gratta la moustache.
« On avait pas dit : opération discrète ? »
Milena fit la moue. « On était censés ramener les otages en priorité. »
« Vos explosions ont quand même été captées depuis l'espace ! »
« Ils avaient des DCA mobiles ! Rien dans votre dossier n'indiquait ce niveau de menace ! » répliqua-t-elle, agacée.
« Mmmh, certes. Je suppose donc que je dois rajouter la prime de risque. » soupira le militaire, ajoutant d'un geste un peu las une épaisse liasse de billets à la mallette ouverte sur la table.
« Merci. »
« Vous êtes sûre que vous n'avez trouvé que douze otages sur place, Mme Giacometti ? »
« Certaine. » assura-t-elle de son ton le plus convaincu.
« C'est étrange, ils étaient seize aux dernières nouvelles. »
« Navrée, on a pas pensé à vous ramener un djihadiste que vous puissiez l'interroger. »
« D'ailleurs, M. Lanthian avait parlé de ramener des corps pour qu'on en dispose discrètement. Ça n'a finalement pas été nécessaire ? »
« Non. »
« Vous avez fait le ménage sur place ? Pourquoi ? C'est plus risqué. »
« On s'est dit que... les otages étaient déjà assez traumatisés comme ça... »
« En effet. Ils sont très confus et presque tous en état de choc. Aucune idée de ce qui les a mis dans un état pareil ? »
Milena fit de son mieux pour ne rien laisser paraître. Elle n'était pas bonne négociatrice, et encore moins bonne bluffeuse.
« La captivité, Brigadier ? »
L'homme la détailla longtemps, puis haussa les épaules.
« Sans doute, oui. »
il referma la mallette avant de la lui tendre.
« Je pense qu'on en a terminé. Voici votre argent. »
Se levant, Milena fit un salut militaire instinctif qui arracha un sourire au brigadier, puis prit la mallette.
« Avant que vous ne partiez... M. Lanthian et Mme Gady ne sont pas venus prendre leur part ? »
Milena hocha négativement la tête.
« Non, on s'est dit qu'avec le confinement... »
« Ah, oui, bien sûr, le confinement... Puis-je vous appeler si j'ai à nouveau une opération de ce genre disponible dans le futur ? »
« Vous pouvez appeler. Mais je ne garantis pas qu'on dira oui. »
« C'est évident, Mme Giacometti. Au revoir. »
« Au revoir. »
.
« Ma petite reine, je ne peux pas rester. »
« Mais je ne veux pas que tu partes ! Je veux pas que maman parte ! Si tu pars, tu vas de nouveau disparaître, et peut-être que maman reviendra jamais! Papa, reste ! S'il te plaît ! Reste ! »
Pourquoi fallait-il qu'elle rende les choses aussi compliquées ?
« Ilinka, mon cœur. Je ne peux pas rester. Rosanna est malade et elle a besoin de temps pour guérir. Et il faut que je veille sur elle. Tu comprends ? »
« Mais si maman est malade, il faut l'amener à l'hôpital. »
« Ce n'est pas le genre de problème que les docteurs d'ici peuvent régler. »
« Je peux aider ? A soigner maman ? »
Avec un sourire triste, il lui caressa les cheveux.
« Pas encore, ma petite reine. Pas encore. Un jour, quand tu seras plus grande, tu pourras comprendre et aider, mais pas pour l'heure. »
« Maiiiis... »
Milena, qui s'était tenue en retrait jusque-là, intervint, venant s'agenouiller devant l'enfant.
« Si tu veux aider Rosanna, le mieux que tu puisses faire, c'est rester ici avec Zen et moi et être bien sage pour qu'elle n'ait pas à s'inquiéter pour toi. Tu comprends ? »
Une larme roula sur la joue de sa fille, lui fendant un peu plus le cœur, alors qu'elle serrait très fort ses petits poings, un immense sentiment d'injustice roulant comme des nuages d'orages dans son esprit.
« Si vous partez, vous reviendrez jamais ! Je veux pas que vous partiez ! Je veux pas être seule ! »
Rosanna aurait su trouver les mots justes. Pas lui.
« Tu ne seras pas seule, je te le promets, ma petite reine. Je t'aime. Je t'aime très fort. »
Il la serra contre lui et se redressa, calfeutrant son esprit pour ne pas lui montrer sa peine.
Ilinka tenta de s'accrocher à lui, mais Milena la retint.
« Papa, ne pars pas... S'il te plaît, reste... reste... RESTE ! »
Il se figea, tressaillant alors qu'il luttait contre l'ordre impérieux auquel l'insecte de ruche en lui ne désirait qu'obéir sans réfléchir.
Ilinka n'était pas sa reine. Pas encore. Elle était sa fille. Il n'avait pas à lui obéir. Son devoir n'était pas de lui obéir, mais de veiller sur elle et de tout faire pour qu'elle devienne la reine qu'elle était destinée à être. Et empêcher Rosanna de sombrer dans les tréfonds de l'addiction à l'enzyme participait à cette mission. Lentement, presque douloureusement, il leva une jambe, puis l'autre, avançant pas à pas, chaque enjambée plus facile que la suivante, alors qu'Ilinka fondait en larmes dans son dos.
En presque huit siècles à chasser, débusquer et tuer, il s'était rarement senti aussi monstrueux qu'en cet instant.
Avec un grondement mauvais, il secoua la tête. Il avait une mission claire à accomplir. Il n'avait pas besoin de réfléchir.
