Ilinka avait bien réfléchi à ce que Selk'ym lui avait dit, et elle en était arrivée à la conclusion que l'ancien moine avait sans doute raison, et qu'il était de son devoir de profiter du temps libre qui lui était alloué chaque jour pour jouer et s'amuser avec Zen'kan et Rorykalym. Mais elle ne pouvait s'empêcher de chercher secrètement une utilité derrière chaque jeu, et chaque loisir. Jouer à chat, c'était un entraînement à l'esquive et à la chasse, et les Disney montraient des exemples de courage, d'honneur et de bonté. Faire des ricochets lui permettait d'entraîner sa dextérité, et grimper dans un arbre, sa force et son agilité.

Tout aussi secrètement, caché sous un vase dans le salon de sa maison, dans lequel elle revenait chaque jour pour s'occuper de Pipeau, jouer avec lui et remplir ses gamelles, elle avait dissimulé le petit calendrier qu'elle s'était fabriqué un soir, et qui lui permettait de compter les jours depuis le départ de ses parents.

A la trentième coche, elle avait compris, en retournant la page, qu'il lui faudrait faire des coches plus petites. A la cinquantième, elle avait envisagé d'arrêter de compter, et à la septante-cinquième, elle avait commencé à voir la centième approcher avec une angoisse sourde.

Mais Markus était revenu au soir du nonante-sixième jour, seul avec le Jumper. Et alors que la joie de le retrouver se disputait à l'angoisse de ne pas revoir sa mère, elle était restée plantée dans la cour, hésitant entre lui sauter dans les bras et lui faire la tête.
Son père ne lui avait pas laissé le choix et l'avait noyée dans une étreinte qui lui avait fait douloureusement craquer les côtes, alors qu'il enveloppait son esprit dans son bonheur de la retrouver.

« Ma petite reine. Tu m'as tellement manqué ! »
Un peu fâchée tout de même, elle l'avait fixé d'un air réprobateur.

« Alors pourquoi tu m'as ignorée ?! Je sais que tu étais là ! Je t'ai senti des fois ! Je sais que tu aurais pu me parler dans la tête ! »

Le sourire de Markus disparut comme neige au soleil.

« Je suis désolé, ma petite reine adorée. Tu as raison, j'étais là. Je veillais sur toi, même si c'était de loin. Et même si j'avais très envie de toucher ton esprit, c'est mon devoir, en tant que ton père, de te protéger de tout ce qui pourrait te faire du mal, même si cela veut dire ne pas pouvoir sentir ton merveilleux esprit pendant une éternité. Est-ce que tu pourras me pardonner ? »
« Pourquoi tu pouvais pas me parler dans la tête ? Pourquoi c'était dangereux ? »
Il réfléchit un instant, son esprit entourant toujours le sien en une étreinte rassurante.

Comment ce contact si naturel, cette présence si bienveillante aurait pu en quoi que ce soit lui nuire ?

« Tu te souviens, l'été passé, quand avec Zen'kan, tu m'aidais à réparer le grand cadre de tannage ? »
Elle opina.
« A un moment, tu t'es lâché ce gros bout de bois sur le pied et Zen'kan a ri, et tu lui as dit que tu le détestais. Mais tu ne le détestes pas vraiment, n'est-ce pas ? »
Elle hocha négativement la tête.

« La peine et la douleur font parfois dire des choses qu'on ne pense pas vraiment. Des choses qui peuvent être très méchantes et faire beaucoup de mal. C'est de mon devoir de te protéger de ce genre de chose. »
« Tu as pensé des choses méchantes sur moi ? »
« Non, ma petite reine bien-aimée, bien sûr que non. »

« Et maman ? »
« Rosanna a été très malade, mais elle n'a jamais cessé de t'aimer, ma chérie. »
« Alors pourquoi ? »
« Parce qu'il n'y a pas que des méchancetés dites à ton encontre qui pourraient te faire du mal. »

Elle opina, pensive.

« Maman a été si malade que ça ? »
« Oui. Mais elle va mieux maintenant. Elle va suffisamment bien pour que je puisse la laisser un peu et venir te voir. Bientôt, on pourra rentrer tous les deux. »
« Quand ? »
« Je ne sais pas. D'ici quelques semaines. »

« C'est long ! »

« Mais non ! Pas si tu obéis bien à Milena et à Selk'ym comme tu l'as fait jusqu'à aujourd'hui... sauf quand tu grimpes dans le vieux chêne pourri alors que tu sais très bien que c'est interdit. »

« Comment tu sais ? »
« Selk'ym m'a écrit très régulièrement pour que ni moi, ni Rosanna ne nous inquiétions. Et on est tous les deux très fiers de toi. Très fiers, ma merveilleuse petite reine. »

« Tu repars quand ? » demanda-t-elle, une boule au creux du ventre.

« Demain matin. Mais je reviendrai au plus tard la semaine prochaine. Et ce soir, c'est juste toi et moi, qu'est-ce que tu en penses ? »
Elle opina, ne pouvant réprimer un sourire de joie.

« Je t'avais promis que je t'emmènerai voir les étoiles, il me semble, non ? Un petit pique-nique nocturne, tenterait-il Sa Majesté ? »
« Ouiii ! »

.

Avec le Jumper, il l'avait emmenée jusqu'à un petit lac de montagne niché entre deux pics. Il était réellement venu ici à deux reprises par le passé, et des centaines de fois en songe.

Dans l'esprit de Rosanna, le lac turquoise était isolé, solitaire entre les pics et les pins, tout entouré de rhododendrons, sans chemin y menant, seul un cercle de pierres calcinées laissant deviner une présence humaine.

Pendant des années, alors qu'ils ignoraient même s'ils vivraient un nouveau jour, d'abord prisonniers sur ce qui avait été sa ruche (et ne l'était plus, mais deviendrait un jour celle de sa fille), puis alors qu'ils étaient autant coureurs que traqueurs, fuyant autant que chassant, cet endroit avait été leur refuge de paix et de sérénité.

Dans la réalité, au bas de la vallée, à peine visible entre les pins, se trouvait un petit village aux toits de tuiles, dont le clocher de pierre semblait défier les sommets enneigés l'entourant, et plusieurs sentiers, plus ou moins bien dessinés, menaient au lac et serpentaient sur les versants voisins.

Le cercle de pierres existait vraiment, mais une ligne à haute tension passant sur un versant voisin, trahissaient aussi la présence humaine dans ce petit coin de paradis.

Cela n'avait pas d'importance. Cet endroit si cher au cœur de sa douce humaine lui était aussi devenu précieux, et faisait partie de l'héritage intangible qu'il désirait céder à Ilinka.

Il se garda néanmoins de dire à sa fille que la famille de sa compagne possédait une résidence secondaire dans le village tout proche. Ils avaient rejeté leur fille, pour ce qu'elle était, et plus encore, pour le Lien qu'elle avait tissé avec lui et, par ce Lien, pour ce que lui même était.
Depuis des années, Rosanna n'avait eu aucun contact avec eux, et si lui pouvait supporter l'idée que ces humains soient prêts à rejeter leur propre progéniture à cause de ses liens avec sa race prédatrice, sa fille, elle aussi
wraith, n'en était certainement pas capable.

Il ne lui parla donc pas du village, mais du lac, et de tout ce que ce lieu représentait pour lui et pour Rosanna.

Et comme dans ce qu'il avait pensé être le dernier rêve de sa compagne, il avait installé une couverture sur le sol, non loin du feu qu'il avait allumé pour y faire griller des cervelas (1) et, allongé sur le dos, avait montré à sa fille les constellations de ce monde si lointain de leur galaxie natale.

Il lui avait montré Orion et la Grande Ourse, puis Pégase dans lequel, invisible à l'œil nu, brillait la galaxie qu'ils avaient quitté afin (paradoxalement) de tenter d'en changer le destin.

Ilinka s'était endormie, blottie contre lui, alors qu'il lui contait en un patchwork décousu d'images les merveilles de cet univers dont elle n'avait aucun souvenir, et doucement, délicatement, il avait continué à nourrir d'images ses rêves.

Rosanna avait partagé avec lui des milliers d'instants de sa vie terrestre, ce qui lui avait permis de ne pas être totalement perdu lorsqu'il avait débarqué dans ce monde inconnu.
En montrant ce qu'il connaissait de Pégase à sa fille – les belles choses seulement, car il serait bien assez tôt temps qu'elle en découvre les horreurs -, il tentait de faire de même pour elle.

Car la Terre n'avait jamais eu pour vocation d'être autre chose qu'un refuge temporaire. Un temps mort dans ce combat sans pitié qu'ils menaient et que d'autres continuaient à mener corps et âme pour qu'ils puissent être là.

Doucement, délicatement, avec la prudence d'un chat qui s'avance, il tendit son esprit vers celui de sa compagne. Rosanna était calme. Elle dessinait, paisiblement. Elle n'avait repris cette activité si vitale pour elle que quelques jours plus tôt, et il avait attendu longtemps avant de la juger suffisamment stable pour pouvoir la laisser seule quelques heures.

« Ma lumineuse humaine, regarde. »

Avec autant de douceur, il lui permit d'accéder à son esprit, et au travers du sien, aux rêves colorés et vivants de leur fille.

Il sentit l'esprit de sa compagne scintiller de cet éclat doré et chaud, qu'il ne lui avait connu que tourné vers Ilinka, et il se sentit infiniment rassuré.

Une fois encore, il avait réussi l'atroce tâche de ramener sa douce humaine des tréfonds empoisonnés de son addiction latente à l'enzyme, et à lui rendre cette lumière fabuleuse qui était la sienne.

L'enzyme, et plus encore son manque et la folie qu'il provoquait, avait fait des ravages sur sa compagne. Et même s'il ne craignait plus qu'elle sombre dans une de ces crises - durant lesquelles elle se servait de tous ses talents et de tout ce qu'elle savait sur lui pour, de ses mots cruels et sadiques, le détruire pièce par pièce -, ils avaient d'un commun accord convenu qu'il était plus sage de ne pas imposer la vue et le contact momentanément affaibli et éprouvé par cette épreuve de l'artiste à leur fille.

Rosanna reviendrait donc quand elle n'aurait plus le teint hâve, les cernes lourds, et l'esprit lacéré par les griffes du monstre qui vivait dans les tréfonds de son âme et que l'enzyme libérait systématiquement.

En attendant, se roulant tout doucement en boule autour d'Ilinka, il partagea ces instants magiques avec elle, ce moment de bonheur comme un baume pour son cœur, éreinté par l'épreuve à peine terminée.


(1) Charcuterie à base de porc typiquement suisse