Elle avait arrêté de compter les jours après la visite de son père, qui était revenu la semaine suivante, comme prévu. Et pour le jour de son anniversaire, il l'avait emmené voir sa mère, sur une île déserte, quelque part dans les Caraïbes. Leur campement était rudimentaire, avec une petite cabane en palmes et en bambou, et des brochettes de poisson séchant sur des perches au soleil, tandis que des noix de coco fraîchement cueillies restaient au frais dans l'unique source d'eau douce de l'île.

C'était un peu comme dans le livre Robinson Crusoë qu'elle avait lu avec sa maman. Si ce n'était qu'il n'y avait pas de Robinson et pas de Vendredi. Juste ses parents, les vêtements qu'ils avaient sur le dos et ce qu'ils avaient fabriqué de leurs mains. Trop heureuse de revoir sa mère, et trop effrayée que faire la moindre remarque sur son état ne retarde son retour, Ilinka n'avait rien dit sur la maigreur de cette dernière, ni sur son air épuisé. Et il faisait beau et chaud sur cette plage tropicale, donc la journée était vite passée à nager et à jouer avec ses parents. Si vite qu'elle n'avait pu retenir un « déjà ?! » déçu et suppliant quand Markus lui avait fait signe de grimper dans le Jumper pour qu'il la ramène.

Mais elle avait obéi, à contrecœur, retenant avec peine quelques larmes alors que Rosanna la serrait fort contre elle, non moins émue, lui promettant que la prochaine fois qu'elles se reverraient, ce serait lorsqu'elle rentrerait enfin à la maison.

Et elle avait suivi son père, qui l'avait laissée sous la garde de Milena, avec lui aussi une promesse de revenir bientôt.

Elle se sentait morose, mais sa peine fut bien vite repoussée par le repas d'anniversaire préparé par Selk'ym et la petite fête en stricte intimité, confinement oblige, organisée par Milena et ses amis.

Mais alors qu'elle fixait le plafond obscur de la chambre de Zen'kan, son ami endormi tout contre elle, la tristesse revint, doucement mais sûrement.

Avec mille précautions, pour ne pas le réveiller, elle se glissa hors du lit, puis de la chambre, et sortit.

« Tu ne dors pas ? »

La voix de Milena était douce. Vaguement inquiète.

« Non. J'y arrive pas. »
« Tu veux un lait chaud ? »
Elle hocha négativement la tête.

L'ancienne militaire, qui finissait de ranger les reliefs de la fête, s'approcha d'elle.

« Qu'est ce qui ne va pas ? »
Ilinka hésita un moment à poser la question qui la torturait vraiment.

« Est-ce que c'est à cause de papa que maman peut pas revenir ? » finit-elle par parvenir à murmurer.

« Oh, ma chérie... Pourquoi dis-tu une chose pareille ? » s'exclama Milena, la prenant dans ses bras.

Ilinka ne résista pas, bien au contraire, s'agrippant à elle, le nez enfoui dans sa nuque.

« Papa le cache, mais j'ai senti. Chaque fois qu'il me parle de maman, ou aujourd'hui sur la plage... il s'en veut. Beaucoup. Est-ce qu'il lui a fait du mal ? »
La femme se décolla d'elle, la fixant, les sourcils froncés d'inquiétude.

« Mmmh, comment t'expliquer ça ? Déjà, non. Markus n'a fait aucun mal à Rosanna. Je te le promets. »
« Tu es sûre ? »
« Sûre. Mais si on allait discuter de tout ça au salon, hein ? »
Elle se laissa guider jusqu'au vieux canapé au cuir rongé par Zen'kan, et s'assit, les jambes contre la poitrine, attendant que Milena s'installe elle aussi, ce qu'elle ne tarda pas à faire, récupérant juste au passage une tasse de café froid oubliée dans un coin.

Voyant que la jeune wraith attendait une réponse, Milena se sentit obligée de développer un peu son propos.

« Tu sais que je connais tes parents depuis très longtemps, hein ? J'ai accompagné ta maman lors de sa première mission sur un autre monde, du temps d'Atlantis, et je connais ton père depuis à peu près aussi longtemps. Et laisse-moi te dire une chose : depuis que je le connais, Markus a toujours été prêt à tout pour protéger ta maman. Il mourrait sans hésiter pour elle et il ferait de même pour toi. Pour vous deux, il est prêt à endurer toutes les souffrances du monde. Pour votre sécurité, votre bonheur, et votre simple existence. »
« Alors pourquoi il s'en veut ? »
« Parce que s'il le pouvait, il ferait en sorte que jamais rien de mal ne vous arrive, mais il a échoué cette fois, et Rosanna a eu un problème. »

Ilinka opina.

« Je comprends. »

La jeune femelle réfléchit un peu puis, très sérieuse, fixa l'ancienne militaire.

« Milena, c'est à cause de toi que tout ça est arrivé ? »
La femme pâlit, l'air soudain très coupable.

« C'est à cause de toi que papa est mort et que maman a eu un accident, et qu'ils ont dû partir très loin ? »
A présent, l'ancienne militaire semblait au bord des larmes.

« Je suppose que oui, c'est de ma faute. Tu sais, Ilinka, j'ai fait beaucoup de choses différentes dans ma vie, mais y a qu'à faire la guerre que je suis vraiment douée. J'ai arrêté, une première fois, pour m'occuper de Tom. Et j'ai recommencé, pour Zen'kan. Mais ici, sur Terre, c'est pas comme dans Pégase. Suffit pas d'une moto et d'un peu de haricots pour faire des affaires. Ici, sur Terre, dans ce foutu pays, si t'as pas de diplôme précis pour un job précis, personne veut t'embaucher. Et faut du fric pour vivre. Et comme Rosanna et Markus veulent juste te gâter, et te rendre heureuse, je veux que Zen soit heureux. Qu'il ait tout ce que j'ai jamais eu. Tout ce que j'ai jamais pu offrir à son frère. Mais pour ça : faut du fric. En fait, faut du fric pour tout, ne serait-ce que pour manger. Et je sais bien faire qu'un truc : la guerre. Et c'est moche à dire. Parce que la guerre, c'est mal. Mais ça paie bien quand t'es pas mauvais. Alors j'ai accepté un boulot. Et comme c'était très dangereux, et parce que tes parents sont des gens géniaux, ils ont acceptés de m'accompagner. Pour que ce soit moins dangereux. Donc ouais, on peut dire que c'est de ma faute. »

« C'était si dangereux que ça ? »
La femme songea un instant à mentir. Mais à quoi bon ?
« Oui. Sans tes parents, j'y serais restée. Je leur dois la vie. Une fois de plus. »
L'enfant médita longuement ses paroles, l'air grave.

« Tu dois plus faire ça ! Je sais que papa est mort, pendant un moment. Je sais pas ce qui s'est passé, mais il était plus là, et ensuite il est revenu. Il dit toujours que je dois faire attention, parce que les humains sont fragiles et que c'est facile de les blesser ou de les casser si on fait pas attention. Tu es humaine. Si tu es blessée, tu pourras pas guérir comme papa. Si tu meurs, tu seras plus là pour de vrai, et Zen'kan, il aura plus de maman. Et il t'aime. Beaucoup, beaucoup. Alors tu dois plus faire ça ! »

Cette fois, Milena ne parvint pas à retenir ses larmes. Elle eut envie de dire à Ilinka qu'elle était techniquement déjà morte... plus d'une fois. Mais que ses parents avaient toujours été là, avec leurs pouvoirs surnaturels d'aliens pour la ramener à la vie. Mais ce n'était pas important, parce que la petite avait raison sur un point. Il y aurait bien un jour où ils ne seraient pas là pour lui sauver la peau, et alors, Zen'kan serait orphelin. Elle ne doutait pas un instant qu'il ne serait pas abandonné. Tom, aussi dissipé soit-il, prendrait soin de son frère, et Jin'shi l'adopterait sans hésiter, si Selk'ym ou Rosanna et Markus ne s'en chargeaient pas avant. Le traqueur prendrait sans doute le dernier fils de Silla – son ultime frère de ruche – sous son aile. Mais ce ne serait pas pareil. C'était elle et Tom qui avaient sorti Zen'kan de sa cachette dans une gaine d'aération. C'était elle qui avait passé des jours et des nuits, à l'apprivoiser au prix de mille morsures dont les cicatrices marquaient encore ses avant-bras. C'était elle qui lui avait appris à marcher et à dire ses premiers mots. Comme elle était devenue la mère de Tom, en le sauvant, elle était devenue celle de Zen'kan. Et ça, ce rôle, personne d'autre qu'elle ne pourrait jamais l'endosser.

S'essuyant le nez, elle se força à sourire.

« Tu sais quoi, Ilinka ? T'as raison. Tu as entièrement raison. Zen'kan a le droit d'avoir sa maman près de lui. Et toi aussi. Je suis vraiment vraiment désolée qu'elle ne puisse pas être là. C'est injuste. C'est vraiment injuste que moi je sois là, avec Zen, et qu'elle doive rester à l'autre bout du monde, loin de toi. La vie, c'est compliqué. C'est très, très compliqué. Mais je te fais une promesse : je vais tout faire. Je vais faire tout ce qui est en mon pouvoir, pour que des choses pareilles n'arrivent plus. Je te le promets. D'accord ? »
« D'accord » acquiesça-t-elle gravement. « Milena, tu veux un câlin ? »

« Oui. Oui, je veux bien un câlin, Ilinka. »
L'enfant la serra fort dans ses petits bras, alors que la femme riait doucement, les joues baignées de larmes.

.

Ce soir là, il n'avait pas pu s'échapper pour rejoindre ses amis à l'étage (1). Il avait bien essayé, mais il avait trouvé son père sous sa fenêtre, assis en tailleur, l'air perdu dans une profonde méditation. Mais malgré le trouble qu'il sentait dans le cœur d'Ilinka (qui ne dormait pas, contrairement à Zen'kan) lorsque son père, d'un geste vague, lui avait intimé l'ordre de s'asseoir auprès de lui, il avait obéi, la rosée nocturne mouillant le fond de son pyjama.

« Le tourment des émotions est ce qui mène à l'impulsion, mon fils. »
« Je sais, père. »
« Alors, ne te laisse pas guider par elles. »
« Je ne me laisse pas guider, père. »
« Pourtant, tu es sorti par la fenêtre... »
« Comme la plupart des soirs... » nota-t-il simplement.

Selk'ym ne répondit rien.

« Pourquoi me laissez-vous sortir d'habitude, et pas ce soir ? »
« Parce qu'Ilinka est allée voir sa mère, et que ça l'a bouleversée. Et que tu t'inquiètes pour elle. »

« C'est vrai. Est-ce mal ? »
L'hybride le regarda avec douceur, avant de lui tendre les mains. Il lui tendit les siennes en retour et le moine prit le temps de les examiner, effleurant du pouce les schiitars encore fermés dans ses paumes, et les callosités nées des heures passées à l'aider au potager.

« Tu vois ces mains ? Elles sont déjà fortes et dextres. Avec elle, tu es capable de faire beaucoup de bien. Mais aussi beaucoup de mal. »
« Je sais, père. Je sais ce qu'être
wraith signifie. » répondit-il, récupérant ses mains pour effleurer sa paume.

Sous la peau et les muscles, il pouvait déjà sentir les embryons de crocs, encore simples petites bosses autour de la zone plus molle qui deviendrait un jour l'organe d'absorption énergétique qui remplacerait son système digestif.

Selk'ym entoura ses paumes des siennes, grandes, chaudes et douces, malgré leurs cals.

« Je ne parlais pas que de ça. Tout le monde a des émotions. Bonnes ou mauvaises. Et c'est très bien ainsi. C'est ce qui fait de nous des êtres conscients. Capables de grandes choses. Mais, mal contrôlées, mal dirigées, ces émotions peuvent faire de nous des monstres abominables, pires que des bêtes, incapables de modération et de réflexion. Et il n'y a pas que la colère, la jalousie, ou la rage qui peuvent nous mener aux pires extrémités. »
« Je ne suis pas sûr de comprendre. Pourriez-vous me donner un exemple, père ? »
« L'amour. L'amour même peut faire commettre des atrocités. »
Rorkalym prit le temps de réfléchir.

« Comment l'amour pourrait-il faire des choses mal ? La jalousie, je comprends, mais l'amour ? »
Selk'ym sourit.

« Aimer quelqu'un de tout son cœur, être prêt à tout pour lui, peut conduire à faire des choses horribles, pour protéger cette personne par exemple, si on se laisse uniquement guider par ses émotions. Mettre en danger, voire condamner d'autres êtres qui nous sont pourtant chers, juste pour ne pas risquer de perdre celui ou celle que l'on aime. »

Le jeune wraith se mordilla la lèvre.

« Ce n'est pas un exemple aléatoire, n'est ce-pas, père ? »
« Tu es très perspicace, fils. »
« Je comprends. Et je ne ferai pas les mêmes erreurs. »
« Voilà qui est bien présomptueux de ta part. Y a-t-il quelqu'un pour qui tu serais prêt à donner ta vie sans hésiter ? »
Avec sérieux, il réfléchit à la question.

« Non. Pas sans hésiter. Mais... mais je crois que pour vous, je pourrais le faire. »

Selk'ym sourit, lui ébouriffant les cheveux.
« Et même si j'en suis très flatté, fils, je t'interdis de le faire. Si une telle situation devait se présenter, c'est à moi que reviendrait l'honneur de me sacrifier pour toi. »

Il opina. L'ancien moine le fixa avec fierté.

« Un jour, j'en suis sûr, tu seras prêt à donner sans hésiter ta vie pour quelqu'un. Et c'est ce jour-là, que la leçon de ce soir sera importante. Car, aussi horrible que ce soit, il y a parfois des choses qui valent la peine de sacrifier ce qui nous est le plus cher. »

« Quelles choses ? »
« L'espoir, l'avenir, la paix. Tant de concepts qui valent infiniment plus qu'une, ou même mille vies. »

« D'accord. Je ne suis pas sûr de comprendre, mais j'ai bien écouté vos paroles, et vais retenir la leçon. »

« Bien. Et donc, que vas-tu faire maintenant ? »
« Retourner dormir dans mon lit ? »

Selk'ym eut un petit hochement de tête négatif assorti d'un demi-sourire.

«Pourquoi ? Tu ne penses pas qu'Ilinka a besoin de toi après cette journée ? »
« Si, mais vous m'avez dit de ne pas écouter mes émotions. »
« Non, je n'ai jamais dit ça. Je t'ai dit que lorsqu'elles sont le plus fortes, il faut t'arrêter un instant et réfléchir à ce qu'il convient vraiment de faire, au lieu de foncer. Donc, si tu réfléchis, quelle est la meilleure chose à faire ? »
Il opina, songeur.

« Je... devrais lui demander si elle veut que je vienne ? »
« Exact. »
Il tendit son esprit vers celui de son amie.

« Elle veut bien que je vienne. »
« Alors vas-y. »
Il bondit sur ses pieds.

« Merci, père ! »
Selk'ym hocha gracieusement la tête, alors que son enfant s'élançait à l'assaut de l'appentis, seulement pour se figer alors qu'il commençait son escalade.

« Et bonne nuit, père. »
« Bonne nuit, fils. »
Alors qu'il atteignait les tuiles du toit, et qu'Ilinka lui ouvrait le volet, Selk'ym se releva.

« Rorkalym ? »
« Oui, père ? »

« Tu aurais aussi pu passer par la porte, ç'aurait été plus sûr. »
Le jeune
wraith rougit.

« Je n'y ai pas pensé ! »
« J'ai vu » pouffa l'ancien moine.

« Pardon, père ! »
« Réfléchir. N'oublie pas de réfléchir » nota ce dernier, se tapotant la tempe.

« Oui, pardon. Et merci ! »
« Oui, merci Selk'ym » renchérit Ilinka tout en l'aidant à passer la fenêtre.

Secouant la tête de droite à gauche avec un sourire amusé, il rentra se coucher à son tour.


(1) En me relisant, je me suis rendu compte que j'ai inversé les appartements de Milena et de Selk'ym. L'ordre définitif est : Milena en haut, Selk'ym en bas !