Markus lui avait demandé de l'aide. Alors Milena était venue, avec une thermos de café, et des mouchoirs. Le wraith l'avait emmenée dans les montagnes du Jura avec son gros 4x4, qu'il avait garé en bord de route, dans la forêt, au milieu de rien, puis il l'avait emmenée dans les bois, avançant en silence dans l'épais sous-bois sans laisser la moindre trace.
Elle l'avait suivi, s'appliquant à ne tomber dans aucune des nombreuses moraines (1) qui creusaient les lieux, jusqu'à ce qui ressemblait à un bloc rocheux comme un autre. Bloc dans lequel il disparut. Elle le suivit donc, découvrant l'entrée d'une petite base Ancienne cachée derrière.
« Wow. C'était ça votre secret ? » souffla-t-elle.
Le wraith lui répondit d'un vague hochement de tête, ouvrant la porte d'un geste et lui faisant signe d'entrer.
Elle opina et descendit dans le couloir tout illuminé d'une lueur froide, le laissant derrière.
L'endroit sentait l'abandon et la moisissure. Continuant d'avancer, elle examina les lieux. Un couloir débouchant sur une salle hexagonale, donc chaque face était orné d'une porte, et entre chaque porte, des paillasses, des tables, des machines dont elle ignorait l'usage, du matériel scientifique lanthien principalement, des emballages pourrissants qui avaient dû contenir des plats à l'emporter longtemps auparavant et, presque de l'autre côté de la pièce, à moitié cachée par les tables et les chaises qui en encombraient le centre, Rosanna, assise par terre, effleurant du bout d'un bâton encore à moitié recouvert de lichen une grande tache sombre sur le sol.
« Hey, Rosanna ! Tu devrais pas rester assise par terre comme ça. Tu vas choper la crève. »
Son amie la fixa, presque sans la voir.
Elle vint s'asseoir à côté d'elle, prenant bien garde à ne pas s'asseoir sur la tache.
« Tiens, j'ai du café bien chaud. Ça te fera du bien. »
Rosanna continuait à tracer de mystérieux motifs de la pointe de son bâton sur ce qui était indubitablement une tâche de sang séché depuis longtemps.
Milena tenta de lui passer une tasse, mais elle l'ignora.
« C'est le labo d'Elus Elyon ? » finit par demander tout bas l'ancienne militaire.
L'artiste opina, tapotant la flaque d'un air vide.
« Ouais ! » Son ton était artificiellement joyeux et sonnait creux.
« Pourquoi on est ici ? » demanda-t-elle, repoussant d'un geste un peu dégoûté un emballage en polystyrène poisseux.
« Au début... au début... quand il m'a vue, il a cru que j'étais sa plus grande réussite. Son petit miracle personnel... mais après... (Elle eut un air répugné. Presque comme si elle allait vomir.) Après, il a vu Markus. (Elle rit, sinistre.) Et là, j'étais plus son petit miracle. Oh, non ! J'étais une abomination. Un être répugnant. Quelque chose de sale, de souillé. Quelque chose que tu ne veux pas avoir près de toi... »
Presque compulsivement, elle frappait la tache de sang de sa branche, inconsciente de son geste.
« Heu, Rosanna, on parle de qui là ? D'Elus ou de ton père ? »
L'artiste lui jeta un regard sombre.
« Quelle importance ? C'est du pareil au même. »
« T'es sûre ? »
« Oh que oui. Dans un cas comme dans l'autre... Je suis qu'une abomination dont la simple vue les insulte... »
Elle se mit à rire. D'un rire inextinguible et presque fou qui fit frisonner Milena.
« Et maintenant, ils sont morts ! Ils sont tous morts ! Et je suis toujours là ! Moi, je suis toujours là ! Et je le serai encore alors que plus personne ne se souviendra même de leurs noms, et alors, je rirai ! Oh, oui, je rirai ! »
D'un geste rageur, elle envoya le morceau de bois de toutes ses forces contre le mur d'en face.
« Tu sais qu'ils seront pas vraiment oubliés, si toi tu t'en souviens toujours, hein ? » demanda Milena en faisant la moue.
Elle n'avait rien trouvé de mieux à dire.
Rosanna la fixa comme si c'était elle la folle.
« Je suis sûre qu'y a un autre de ces connards ascensionnés qui a inventé, quelque part, un truc qui permet d'oublier. »
« C'est possible. Mais tu veux vraiment perdre ton temps à le chercher ? »
Rosanna hocha négativement la tête. Elle semblait un peu plus calme. Milena tenta de lui reproposer le café, et cette fois, elle prit la tasse – bien que machinalement.
Le silence tomba, même pas brisé par un quelconque bourdonnement électrique.
« Si tu me disais vraiment pourquoi on est là ? »
L'artiste ne réagit pas tout de suite, fixant sans la voir la tasse fumante entre ses mains.
Puis, très lentement, elle releva la tête, cherchant son regard.
« Est-ce que je suis un monstre ? »
Ce n'était pas de la tristesse ou de la peur dans sa voix, mais de la résignation.
« Pourquoi tu serais un monstre ? »
« J'ai tué tellement de gens... »
Milena haussa les épaules.
« Moi aussi. Si tu es un monstre, alors j'en suis un aussi. »
Rosanna se détourna un peu, fixant à nouveau le sol sanglant.
« Tu as déjà assassiné quelqu'un de sang froid ? Je veux dire : tué quelqu'un, sans qu'il n'y ait aucune menace ? »
Milena prit le temps de réfléchir.
« Je suppose que oui. Je suppose qu'on peut appeler ça un assassinat, quand tu tires une roquette dans une maison dont tu ne vois même pas les habitants, parce que quelqu'un sur la radio te dit que tu dois le faire. »
« Comment tu vis avec ? »
« J'y pense pas trop. Et je me dis que j'ai doute sauvé des tas de gens en faisant ça. »
A nouveau, le silence tomba.
Cette fois, ce fut Rosanna qui le brisa.
« J'aurais pu le sauver .» murmura-t-elle dans un souffle, effleurant du bout des doigts la tache.
« Elus ? »
« Non, Loïc. J'aurais pu le guérir. Mais je ne l'ai pas fait. »
« Tu aurais voulu le faire ? »
« Non... oui... Je ne sais pas... Je... »
Milena attendit longtemps, qu'elle continue.
« ... Je... crois que j'aurais voulu entendre ses excuses... J'aurais voulu pouvoir avoir une chance... de lui pardonner. »
D'une main compatissante et un peu maladroite, elle tenta de la réconforter, lui frottant le dos.
« Mais maintenant, c'est trop tard. » gémit Rosanna.
La voix de l'artiste se brisa, alors que quelques larmes roulaient sur ses joues.
« Il est mort, c'est vrai... mais... c'est pas parce qu'il ne peut plus te répondre... que tu ne peux pas lui pardonner. »
« Mais je ne peux pas. Il n'a jamais retiré les mots horribles qu'il a dit. »
Milena soupira.
« Mais tu l'as dit tout à l'heure : toi, tu es toujours là, et pas lui. Quelle importance, ce qu'il a dit ? Il ne peut plus rien faire, contrairement à toi. Si tu veux vraiment le pardonner, rien ne t'en empêche. »
« Tu crois que c'est si simple ? » grinça son amie.
« C'est simple, mais j'ai jamais dit que c'était facile... »
Rosanna pouffa.
« Ouais, t'as sûrement raison. »
Avec un sourire contrit, elle s'intéressa enfin à sa tasse et but une gorgée, en grimaçant.
« Beurk, toujours aussi dégueu, le café façon marines. »
« Ouais, mais c'est comme ça qu'on l'aime ! »
« Non, c'est comme ça que tu l'aimes. » répliqua Rosanna, la poussant un peu du coude.
Milena ne put retenir un rire, alors qu'elle haussait les épaules.
« Bon, on sort de ce trou à rats ? »
« Bonne idée. »
.
Markus s'était chargé de rapatrier le Jumper et elle avait prit le volant de la jeep, parvenant à peine à voir au-dessus du volant malgré le siège remonté au maximum.
Elle avait laissé son amie aux bons soins du wraith et était rentrée à temps pour souhaiter la bonne nuit à Zen'kan, qui l'avait anxieusement attendue en compagnie d'Ilinka et de Rorkalym sous la garde vigilante de Selk'ym.
Une fois son fils couché, constatant qu'il lui restait un fond de café militaire dans sa thermos, elle sortit, errant songeusement sous la lune dans le vent froid du début d'hiver, le contenant fumant à la main, buvant de temps à autre une gorgée.
La soirée avait réveillé de vieux souvenirs. Rosanna était partie sur Atlantis comme si rien ne l'attendait sur Terre. Et elle-même s'était engagée dans l'armée pour fuir une famille qui en attendait trop d'elle.
Quand elle était partie pour une autre galaxie, presque quinze ans plus tôt, Milena avait laissé derrière elle un père alcoolique et un frère drogué. Elle avait eu quelques nouvelles de son frère, à une ou deux reprises, lorsqu'elle était rentrée au bercail, en permission. Mais tout ça remontait à des lustres. Presque dix ans. Depuis, elle n'avait plus eu aucune nouvelle. Elle n'en avait pas non plus cherché. Elle n'en avait pas ressenti le besoin.
Mais ce soir... ce soir avait remué quelque chose en elle.
Elle ne savait pas si aucun des deux était encore vivant, et elle n'avait aucune idée de comment elle se sentirait, si ce n'était pas le cas... ou même, d'ailleurs, si c'était le cas.
Elle tenta d'imaginer les sentiments qui l'animeraient, si elle se tenait à cet instant devant le corps de son père ou de son frère – en vain.
Mais elle était sûre d'une chose.
Elle ne voulait pas se retrouver à flageller une vieille tache de sang, comme Rosanna.
Constatant qu'il ne lui restait plus de café, elle referma la thermos.
Il n'y avait qu'un moyen de s'éviter de tels remords.
Elle allait sans doute devoir engager un détective.
(1) Crevasse aux bords déchiquetés, laissée dans le sol par le retrait d'un glacier qui a fondu.
