C'était cliché. Tellement cliché que, si la situation n'avait pas été aussi lamentable, Rosanna en aurait ri. Mais c'était lamentable. Alors elle n'avait pas ri. Elle était juste restée debout, sous un arbre, bien à l'abri de la pluie torrentielle sous un parapluie d'un noir de circonstance, observant de loin l'enterrement de son père. Ç'avait été une cérémonie dans la plus stricte intimité. Juste la famille proche. Un ou deux amis, et basta. Rosanna ignorait si quelqu'un l'avait remarquée. Elle s'en fichait. Elle était partie avant que quiconque puisse la rattraper. La situation était déjà assez compliquée comme ça. Elle ne se sentait pas capable d'en gérer davantage.
Markus l'avait attendue, dans le parking, debout à côté de la jeep, les cheveux plaqués sur le crâne par l'averse, malgré tout au sec dans son grand manteau de cuir.
Elle n'avait pu retenir une grimace et un soupir. S'il revenait ainsi à ses habitudes de traqueur sauvage, c'est qu'il était inquiet. Vraiment inquiet. Et elle détestait être la source de cette inquiétude.
S'accrochant un sourire encourageant aux lèvres, elle vint rapidement l'embrasser.
« Tu sais, y a un autre parapluie dans le coffre.» nota-t-elle alors qu'il lui ouvrait la porte côté passager.
« Ce n'est que de l'eau. » répliqua-t-il avec un rictus, soulagé de ne pas la trouver effondrée.
« Mais de l'eau gelée. » acheva-t-elle, se retournant sur son siège pour caresser doucement les cheveux d'Ilinka qui, assise dans son siège enfant, fredonnait tranquillement, observant une pie dans un arbre.
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Son père avait été mortellement inquiet. Il avait essayé de le lui cacher, mais Ilinka le sentait de plus en plus clairement, comme si les hautes murailles de son esprit lui devenaient presque translucides.
Alors, elle avait fait comme Selk'ym le lui avait suggéré, des mois plus tôt. Elle avait fait de son mieux pour ne pas être un fardeau supplémentaire. Elle s'était encore plus appliqué à l'école, et s'était ingénié à gérer seule ses petits problèmes d'enfant.
Lorsqu'ils l'avaient laissée grimper dans la jeep, au lieu de la laisser aux bons soins de Milena et de Selk'ym, ce matin-là, elle l'avait pris comme une victoire. Ils n'avaient pas eu besoin de la remiser. Elle avait réussi à ne pas être un fardeau. Elle n'osait pas encore se dire utile, mais au moins, elle n'était plus un boulet pour eux.
Ils étaient déjà presque à mi-chemin de la maison lorsqu'elle osa enfin poser la question qui la taraudait depuis leur départ.
« Est-ce que les wraiths aussi ont des enterrements ? »
Sa question lui avait attiré un regard inquiet de sa mère dans le rétroviseur, et Markus s'était arrêté sur le bas-côté, pour pouvoir se tourner à moitié sur son siège et la regarder en face.
« Pourquoi tu demandes ça, ma petite princesse ? »
« Vous m'avez jamais dit ce qui se passe quand un wraith meurt. Parce que ça doit bien arriver... même s'ils... même si on est immortels, non ? »
Ses parents échangèrent un coup d'œil soucieux, puis Rosanna inspira à fond, expira avec autant de soin, et les sourcils froncés, réfléchit à sa réponse.
« C'est une drôle de question que tu poses là, mais tu as raison. Les wraiths peuvent mourir. Des fois. Rarement. Et quand ça arrive, s'ils sont Ouman'shii, on les enterre, ou on les incinère, comme n'importe qui. »
« Et s'ils sont pas Ouman'shii ? »
« Alors, leurs frères de ruche les prennent, et il... comment dire... ils sont réintégrés à la ruche, pour en faire partie à tout jamais. »
« Comment ? »
Brièvement, subrepticement, elle perçut des images dans l'Esprit de son père. Des boyaux organiques sombres et acides, comme de gigantesques estomacs, remplis de formes boursouflées par les sécrétions brûlantes, se décomposant lentement en une bouillie épaisse. Elle regretta d'avoir posé la question.
Une fois encore, ses parents semblaient chercher une réponse.
« C'est heu... comme... » commença Markus.
« ...Comme de la pâte à modeler. Quand tu défais une sculpture, pour en faire une nouvelle avec la même pâte. » poursuivit Rosanna, avec un regard coulis à son père, qui opina vaguement du chef.
« Je suis faite de bouillie de wraith ? » demanda-t-elle, un peu dégoûtée.
« Oui. » lâcha son père.
« Non ! » répliqua sa mère d'un air scandalisé.
« Alors je suis quoi ? »
Rosanna sourit.
« Tu es de la poussière d'étoile, ma chérie. De la belle et lumineuse poussière d'étoile, parfaitement agencée pour te former toi. »
« Et papa ? »
« C'est aussi de la poussière d'étoile. Juste un peu plus vieille. Et beaucoup plus mouillée que toi. »
Markus gronda, faussement outré.
« Tu es aussi de la poussière d'étoile, maman ? »
« Oui, bien sûr. »
« Mais un jour, toi, tu vas mourir ? »
« Un jour, oui. C'est vrai. Mais grâce à ton papa, ce sera pas avant très très très longtemps. Tellement longtemps que tu en auras marre de me voir, mon cœur. »
« J'en aurai jamais marre de te voir ! »
Tendant un bras en arrière, Rosanna lui ébouriffa affectueusement les cheveux.
« Attends encore quelques années et on en rediscute, jeune fille. »
« J'en aurai jamais marre de toi ou de papa ! »
Rosanna sourit, alors que Markus, un peu mal à l'aise, se retournait et remettait le contact.
« Nous aussi on t'aime, ma chérie. »
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Trouver un détective prêt à travailler par vidéoconférence n'avait pas été très compliqué. Milena avait encore pas mal de sous de côté de leur mission catastrophe en Afrique, et les enquêteurs pas chiants tant que la couleur de l'argent était la bonne, c'était courant chez l'Oncle Sam.
Elle avait donné à l'homme toutes les informations qu'elle avait. Nom, prénom, dernière localisation – infos datant de plus d'une décennie - et ensuite, elle avait patienté. Quelques semaines. Sans doute deux à trois semaines pour faire les recherches, et en tout cas deux de plus, pour passer les Fêtes.
Il l'avait recontactée au début de la nouvelle année.
Il avait trouvé son père. Dans le carré des indigents du coin. Juste une croix de bois, au milieu d'une forêt de croix identiques, dans un gigantesque cimetière sans âme.
Milena n'avait pas été étonnée. Elle s'y attendait. Ça aurait plutôt été l'inverse qui l'aurait surprise.
Le privé avait aussi retrouvé son frère. De l'autre côté du continent.
Elle avait noté les adresses, puis était partie emprunter le Jumper. Rosanna lui avait proposé de l'accompagner, mais elle avait refusé. C'était un voyage qu'elle voulait faire seule. Si ça n'allait pas, elle prendrait une chambre de motel, et rentrerait plus tard.
Rosanna avait accepté, et lui avait confié le petit vaisseau avec un petit sourire signifiant « tu es vraiment sûre que tu ne veux pas que je t'accompagnes ? »
Elle en était sûre. Mais elle lui avait confié Zen'kan. Quelque chose lui disait qu'il serait content de dormir avec Ilinka.
Il ne lui fallut que quelques dizaines de minutes pour arriver à sa première destination. Elle planqua le Jumper dans un terrain vague, sortit prudemment, fit un crochet par une supérette et, ses achats sous le bras, s'enroulant dans sa veste, regrettant de ne plus avoir son blouson de moto en cuir (que Tom s'était approprié depuis longtemps déjà), elle se mit en quête de la bonne tombe dans cette marrée infinie de croix, de bois et de marbre.
Il lui fallut plus de temps pour la trouver qu'elle n'en avait mis pour faire la moitié du tour de la planète.
Un étrange magma de sentiments dans le cœur, elle posa le sac en plastique qu'elle portait, en sortit une bouteille de bière tout juste passable, se servit du coin de la croix pour en faire sauter la capsule, puis trinqua, faisant claquer le verre contre les lettres de plastique qui ornaient le pin brut.
« Alors comme ça, ta cirrhose a fini par avoir raison de toi, vieux con ? »
Elle but une longue gorgée, expirant bruyamment l'arôme acre de la boisson.
Elle pondéra un moment ses paroles.
« Je suis contente que maman ait pas été là pour voir ça. Ni ça, ni les conneries de mon débile de frangin. (Elle soupira et reprit une gorgée.) Ni les miennes. »
Elle contempla la bouteille.
« Je sais pas comment tu peux aimer c'te merde ! C'est dégueulasse... et ça saoule même pas tant que ça. T'as vraiment toujours eu des goûts de chiotte... »
Elle finit la bouteille d'une traite, puis la fracassa contre la tombe, avant d'en récupérer une seconde dans son sac, et d'en faire sauter le bouchon également.
« Je vais pas dire que je suis triste que t'aies claqué, mais j'ai une pote qui a perdu son père, y a pas longtemps... et j'ai réalisé que... qu'en fait, je m'en fous. Je veux dire... t'as été un putain de connard... Et bordel, je me souviendrai toujours de tes coups de ceinture quand t'avais trop bu... Mais, je vais pas non plus oublier que quand m'man est morte, c'est toi qui a pris trois jobs, pour que ton fils puisse voir un orthodontiste, et qu'on ait toujours à bouffer sur la table... et que malgré tout, malgré qu'on avait jamais un rond, tu t'es démerdé pour nous avoir ces billets pour la finale des Patriots... donc ouais... J'espère que là où t'es maintenant, t'es bien. Et que tu t'amuses. Et... (Elle fixa la bouteille dans sa main.) Et que si ça te chante, tu peux te péter le tronc tout ce que tu veux, vieux con ! »
Portant un nouveau toast, elle vida sa bouteille d'une traite.
« Et si tu croises un mec qui s'appelle Loïc Gady, colle-lui ton poing dans la gueule de ma part, et ensuite, dis-lui que sa fille l'aime très fort ! »
Elle éclata la bouteille au pied de la croix, fit un salut militaire, puis se pencha pour ramasser son sac en plastique.
« Ah, au fait, entretemps, je suis devenue maman. Des deux plus adorables garçons de tout l'univers. » lâcha-t-elle, faisant un vague signe de la main en direction de la tombe.
L'âme un peu plus en paix, elle quitta le cimetière.
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Les pieds sur le tableau de bord, se servant de l'accoudoir du fauteuil voisin comme d'un décapsuleur, Milena leva un toast à la vue imprenable qui s'offrait à elle par la verrière du Jumper occulté, lévitant à moins d'un mètre au-dessus de la neige d'un jardin arrière.
« Bien joué, frérot. Bien joué. »
Devant elle, dans la lumière dorée du petit salon d'un humble pavillon de banlieue, elle regarda son frère, les joues pleines et les bras intacts, embrasser une charmante brunette au ventre bien rond d'une grossesse bien avancée, pendant qu'un petit garçon jouait sur une console de salon sans doute reçue à Noël.
Cette bière-là, aussi immonde fût-elle, elle prendrait le temps de la savourer. La vue était trop belle pour se presser.
