Peut-être parce qu'il était l'aîné, peut-être parce qu'il était celui qui avait été le plus scolarisé - et le plus longtemps -, Rorkalym fut le plus heureux d'apprendre qu'après presque un an et demi de cours à domicile, ils pourraient retourner à l'école à temps partiel.
Même s'il était conscient qu'il devrait sans doute tout recommencer et se faire accepter dans une nouvelle classe, voire une toute nouvelle école.
Ils avaient dû, chacun de leur côté, passer un genre d'examen, pour s'assurer qu'ils avaient le niveau théorique attendu pour leur âge.
Selk'ym avait anticipé, et Rorkalym avait directement passé deux tests. Celui pour la neuvième année, degré qu'il était censé avoir du haut de ses treize ans, et celui pour la dixième. Ses résultats étaient éloquents. Il irait dans une classe de dixième, avant-dernière année d'école obligatoire vaudoise.
Ilinka avait dû revenir un autre jour pour, elle aussi, passer un autre test. Le conseil scolaire, sur recommandation de son ancienne professeure, avait décidé de la mettre dans une classe de sixième, elle aussi une année en avance, sous réserve qu'elle arrive à maintenir une bonne moyenne.
Quand à Zen'kan, le pauvre, il s'était lamentablement emmêlé les pinceaux lors du test, et avait été jugé en rupture scolaire, et donc contraint de redoubler.
Il avait boudé, mort de honte, jusqu'au jour de la rentrée – de laquelle il était revenu ravi. En redoublant, il s'était retrouvé dans la même classe qu'Ilinka, et comme ils n'allaient être là que deux jours par semaine, leur professeur avait jugé bon de les mettre à la même table.
Même s'il était heureux pour ses amis, Rory ne pouvait s'empêcher de douter que ce soit idéal pour leur concentration.
Lui allait dans une école secondaire qui se trouvait encore plus loin que l'ancienne, et où il devait se rendre en bus de ligne et non plus simplement en car scolaire.
Là-bas, loin de ses compagnons, il avait tout loisir de se concentrer, dans le silence de l'Esprit. Bien que de temps à autre il lui semblait percevoir, aux limites de sa conscience, comme des éclats lui rappelant l'esprit d'Ilinka.
Il n'avait pas exactement cherché à se faire des amis. Avoir des amis, autres que Zen et Ilinka, risquait d'être compliqué, voire même dangereux. Il y avait tant de secrets qu'il devait préserver.
Mais il avait aussi acquis suffisamment d'expérience pour savoir qu'il ne voulait pas se faire d'ennemis.
Il s'assura donc de tisser quelques liens cordiaux avec ses camarades, aidant de bon cœur pour un devoir de maths pas compris ou une leçon d'anglais si on lui en faisait la demande, et s'assurant que tous les travaux de groupe auquel il participait n'ait pas moins qu'une excellente note, quelle que soit la participation des autres membres de l'équipe.
Cela lui valut une certaine popularité, en particulier auprès des feignants, mais lui attira aussi quelques problèmes en donnant l'illusion à une poignée d'idiots qu'il était un intello sans défense.
Il était certes une grande perche, dépassant quasiment d'une tête tous ses camarades d'un ou deux ans son aîné, mais s'il était mince, il n'était pas maigre. Et bien que cela lui valut une heure de colle, sans jamais se départir de son calme, il se chargea de signaler de quelques coups de poing bien placés aux imbéciles qui pensaient pouvoir faire de lui leur victime, qu'ils avaient tort.
.
Ilinka n'avait pas fait deux fois les mêmes erreurs.
Elle avait été irréprochable lors de sa présentation à la classe.
Elle s'appelait Ilinka, aimait le rose, et les chats. Et son activité préférée était la lecture, et s'occuper des chevaux. Rien de bizarre, rien d'étrange, rien d'anormal.
Elle était une élève normale. Parfaitement normale... en dehors de son « cousin », comme s'était autoproclamé Zen'kan.
Sans le faire exprès, il avait ruiné à lui seul et dès le premier jour tous ses efforts pour passer inaperçue, en réduisant à l'état de copeaux l'intégralité des crayons de sa trousse d'abord, et ensuite, à la récréation, en feulant sur un gamin qui lui avait marché sur le pied.
Malgré tout, elle n'arrivait pas à être plus que vaguement agacée.
Zen'kan était juste... lui-même, et elle l'aimait comme ça.
Et même si elle refusait catégoriquement de lui donner toutes les réponses, au moins pouvait-elle l'aider télépathiquement de quelques explications et quelques indices quand il butait sur un exercice - ce qui arrivait souvent.
.
Ça faisait peut-être un mois qu'ils avaient repris le chemin de l'école, lorsque le premier incident grave se produisit. Ou plutôt qu'il le produisit.
Dans leur classe, il y avait un sale petit con, du nom de Romain, qui aimait asticoter, insulter et maltraiter absolument tous ceux qu'il pouvait.
Il avait essayé sur lui, et Zen'kan lui avait avait fait comprendre qu'il ne se laisserait pas faire. Il avait essayé sur Ilinka.
Elle lui avait vivement recommandé d'aller voir ailleurs si elle n'y était pas. Il avait appuyé la requête d'un sourire un peu trop grand.
Romain avait laissé tomber, il y avait assez d'autres victimes potentielles dans l'école.
En général, Zen'kan l'ignorait, lui et ses méchancetés. Mais pas ce jour là. Romain avait arraché et s'était enfui avec la jupe de Caroline, une de leurs camarades de classes, ronde, à lunettes, maladivement timide et bonne élève.
Caroline avait accepté, la semaine précédente, de se mettre en duo avec lui pour un exercice de rédaction, malgré ses mauvais résultats et sa réputation. De fait, il l'avait récemment ajoutée à son maigre catalogue des personnes intéressante et n'avait pas, mais alors pas du tout, apprécié de la voir pleurer, cachée derrière un des buis de la cour.
Pendant qu'Ilinka prêtait à leur camarade son manteau pour qu'elle se couvre, il était parti récupérer ce qui lui avait été volé.
Il avait trouvé Romain dans les toilettes des garçons, en train d'essayer de faire partir le bout de tissu dans le conduit. Il avait tenté de lui faire suivre le même chemin. En heurtant la porcelaine, le gamin s'était cassé une dent et s'était mis à hurler comme un porc à l'abattoir.
Ils avaient fini tous les deux dans le bureau du directeur, et Romain s'en serait sorti sans même une seule ligne à copier, si Ilinka n'avait débarqué, une Caroline toujours en larmes en remorque.
Il avait été remisé dans une petite salle voisine, en attendant que Milena arrive et que sa sanction lui soit délivrée, mais au moins, il eut la satisfaction de savoir que Romain se retrouvait avec une suspension avec sursis et quatre heures de colle. Il se doutait un peu qu'il risquait d'écoper de pire, mais il ne regrettait rien.
Il ne regrettai tellement rien que, lorsque sa mère débarqua, furieuse, et se mit à exiger des explications dans un anglais soudain très accentué, il s'autorisa un sourire mauvais et un feulement satisfait.
Une semaine de suspension. Soit deux semaines et demi, à son rythme partiel de deux jours par semaine, et une phrase stupide sur le fait de ne pas taper ses petits camarades à copier cent fois.
Rien de dramatique pour lui. Il accepta sans broncher la sanction.
Milena continua à hurler et à tempêter sur tout le trajet du retour, et une fois sorti du bureau du directeur, il eut le bon sens de faire preuve de contrition. S'il regrettait surtout de ne pas avoir réussi à enfiler le sale gosse en entier dans la cuvette, il était navré de causer tant de soucis à sa mère.
Cette dernière, après l'avoir menacé de toutes les punitions possibles et imaginables - et pour la plupart inapplicables -, sans doute à cours d'idées, le largua dans les pattes de Markus. Lequel, confiant les rênes d'Oswald à un de ses collègues, l'emmena pour une petite promenade en forêt.
Petite promenade qui se révéla plus longue qu'il ne l'avait escompté et les emmena très loin de tout sentier de randonnée.
Finalement, son oncle s'arrêta avec un grondement défait, et s'agenouilla pour lui faire face.
« Zen'kan. Tu es un fils de Silla. Un futur guerrier, à n'en pas douter. Les guerriers de Silla sont grands, forts, puissants. Nous sommes brutaux, et sauvages. Ce que tu as fait aujourd'hui, n'est objectivement pas grave. Une dent, même pour un humain, c'est facile à remplacer. Mais ça, c'est aujourd'hui. Si moi, j'avais fait ce que tu as fait, cet humain serait mort, le crâne fracassé contre ces toilettes. »
« J'aurais bien voulu qu'il crève ! »
Le traqueur se redressa avec un grincement mauvais et, ramassant une branche du diamètre de son jeune avant-bras, la lui tendit.
« Casse-la en deux. » exigea-t-il.
Zen'kan tenta de s'exécuter. En vain, même en la coinçant sous ses pieds pour tirer dessus de toutes ses forces, il ne parvint même pas à la tordre.
Vaincu, il la rendit à Markus qui, d'une seule main, la broya entre ses doigts, laissant les deux morceaux retomber, ainsi qu'une pluie de copeaux.
Il le fixa, bouche bée.
« Quand tu seras adulte, tu pourras faire pareil. »
« C'est trop cool ! »
« Imagine qu'à la place de cette branche, ce soit le bras de ta mère. »
Zen'kan se sentit pâlir. Son aîné eut un reniflement satisfait.
« Si tu n'apprends pas dès à présent à contrôler tes pulsions, il y aura un jour où, sans le vouloir, tu feras du mal à un innocent. Pire, à quelqu'un qui t'est cher. Est-ce que tu comprends ? »
« Comment je fais ? » demanda-t-il, toute fierté évanouie.
Le traqueur pouffa.
« Ce n'est pas à moi que tu devrais demander ça. Plutôt à Selk'ym. »
« Mais toi, comment tu fais ? »
« Moi ? Quand je sens que je ne vais pas arriver à me contrôler, et si possible avant que je n'arrive plus à me contrôler, je pars. Je vais faire un tour. Je m'en vais chasser et me défouler, là où je ne risque de faire de mal à personne. »
« T'aurais rien fait à ma place ? »
Le wraith eut un sourire féroce et un haussement d'épaules.
« Je n'étais pas à ta place, mais quelque chose me dit que je n'aurais sans doute pas fait mieux. »
« Alors pourquoi tu me donnes des conseils ? »
Markus eut un grognement agacé.
« Écoute, larve. J'aurais dû être un guerrier. Un soldat. Mais je suis traqueur. Juste un chien de chasse. Parce que j'ai été impulsif. Parce que, tout jeune, dès que j'en ai eu la force, j'ai tué mon maître dans un accès de colère, parce qu'il avait levé la main sur moi une fois de trop. Et même si je ne regrette pas d'être traqueur, car sinon je n'aurais jamais rencontré Rosanna et je ne serais pas là, c'est un destin que je ne peux souhaiter à personne d'autre qu'à mes pires ennemis. »
« Tu regrettes ? »
« Beaucoup de choses, petit, beaucoup de choses. Et nombre de ces regrets découlent de ma rage et de ma violence, que je n'ai pas su contrôler. »
« Mais maintenant, t'as plus ce problème, hein ? » demanda-t-il, vaguement inquiet.
Le traqueur le fixa un instant, le transperçant du regard, puis d'un geste trop rapide pour qu'il l'esquive, il le saisit par le col et le souleva jusqu'à ce que, les pieds battant le vide, il se retrouve à le fixer dans les yeux.
« Pour l'instant, non. Mais imaginons qu'un certain jeune guerrier ne contrôle pas bien ses poings et qu'il fasse du mal à ma princesse... Je ne garantis rien. Rien du tout.» susurra-t-il d'une voix glaçante.
Terrifié, Zen'kan acquiesça frénétiquement, à la fois mentalement et du chef.
Finalement, Markus le reposa doucement.
« Bien. Rentrons, je suis sûr que ta mère attend avec impatience tes excuses. »
Il opina, suivant en silence et à bonne distance le traqueur qui était reparti à grandes foulées dans l'autre sens.
Il n'avait pas eu besoin que son oncle retire son collier holographique pour qu'il perçoive toute la menace immortelle de ce dernier. Mais Markus avait raison sur un point : il s'était laissé aveugler par sa colère, et il avait agi comme en transe. Et il n'osait imaginer ce qui se passerait si c'était sa mère, ou Ilinka, ou Rory qui avait été à la place de Romain.
Le paradoxe était que c'étaient sûrement eux qui pourraient l'aider à faire que plus jamais un tel incident ne se produise. En attendant, il devait bien des excuses à Milena. Et un gros câlin aussi. Et il devrait aussi probablement en faire un à Ilinka et, quand il reviendrait à l'école, à Caroline.
