Zen'kan avait été exclu, et pendant cinq jours étonnamment longs, Ilinka avait été seule à l'école. Puis il était revenu, et elle s'était sentie mieux. Moins seule. Moins isolée.

Et tout s'était bien passé pendant quelques semaines, jusqu'à un jeudi, où Milena les avaient prévenu qu'elle ne pourrait pas venir les chercher tout de suite et qu'ils devraient attendre une petite demi-heure.

Ce n'était pas un problème. Il faisait beau, alors ils s'étaient installés dans un coin de la cour qui leur permettrait de surveiller la zone de dépose-minute.

Et ils n'étaient pas assis depuis cinq minutes que les ennuis avaient commencé. L'école était finie, la cour était presque déserte, et le tyran en herbe qu'était Romain avait débarqué avec quatre camarades.

Elle avait promis à Zen'kan, qu'elle ferait tout ce qui serait en son pouvoir pour l'empêcher de perdre pied une nouvelle fois, alors, en les voyant arriver, elle s'était levée pour se porter à leur rencontre.

« Dégage, on est là pour ton débile de cousin. » cracha Romain.
Croisant les bras, elle retint un grondement menaçant.

« Non. Vous ! Partez. »
Le plus grand et le plus massif du tas fit mine de se jeter sur elle, agitant les bras, tentant de se rendre plus impressionnant encore.

« On a dit casse-toi, Mademoiselle Arrache-moi-la-peau ! »

Sa vue vira au rouge, alors qu'un son étrange résonnait.

Les cinq garçons se figèrent, la fixant d'un air effrayé, alors que le son étrange se poursuivait, puis elle sentit l'esprit de Zen'kan contre le sien, froid, dur et apaisant, et elle réalisa que le bruit qu'elle entendait était un terrifiant grondement qui s'échappait de ses lèvres à elle.

Fermant la bouche, elle se força à respirer profondément, comme Selk'ym le leur avait appris.

Elle valait mieux que ça. Elle était capable de mieux que ça.

Tandis que Zen'kan, comme un chien de berger, s'écartait pour rôder dans le dos des cinq importuns, elle se concentra, cherchant les bons mots.

« Vous DEVRIEZ avoir peur. Vraiment TRES peur. Allez, MAINTENANT ! » siffla-t-elle, ponctuant chacune de ses paroles d'un doigt menaçant enfoncé à tour de rôle dans la poitrine de l'un ou de l'autre.

Il y eut une seconde de flottement, puis comme un seul homme, ils firent demi-tour, hurlant d'une terreur primale et viscérale inextinguible.

Un sourire mauvais aux lèvres, levant les bras, Zen'kan hurla un « BOUH » retentissant, et en une mêlée brouillonne, ils repartirent dans l'autre sens, la bousculant au passage, courant aussi vite que leurs jambes le permettaient, trébuchant et glissant sur les pavés de la cour, jetant de temps à autre des coups d'œil terrifiés derrière eux.

Zen'kan vint se poster à côté d'elle, l'esprit tout scintillant de satisfaction.
« Trop fort. Tu crois que je pourrais faire la même chose un jour ? »
Elle haussa les épaules.

« Peut-être. »

Le jeune wraith leva le poing.

« En attendant, check ! »
Avec un grand sourire, elle vint cogner avec enthousiasme son poing contre le sien.

« On dit rien aux parents, hein ? »

« Clair ! »

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Markus était soucieux. Rosanna pouvait le sentir à la saveur de son esprit par le Lien.

Allongée dans le lit, elle se tourna vers lui.

« Qu'est ce qui ne va pas ? »
« Je suis inquiet pour Ilinka. »
« Pourquoi ? » demanda-t-elle en se redressant sur un coude, à son tour anxieuse.

Le wraith la tira à lui, la serrant contre son torse avant de répondre.

« Elle commence déjà à utiliser ses pouvoirs de domination. »
« Quoi ?! »
« Et je ne parle pas de convaincre les deux mâles de faire ce qu'elle veut. Je parle de contrôle mental. Je sais qu'elle l'a déjà fait, de manière inconsciente, mais aujourd'hui, c'était différent. Ce n'était pas accidentel. »
« Elle a fait quoi exactement ? »
« Je ne sais pas trop à qui s'adressait l'ordre, mais elle voulait qu'ils aient peur. Et qu'ils fuient. Et je crains que ça ait marché. »
Suivant sans s'en rendre compte la courbe de la clavicule de l'alien des doigts, Rosanna réfléchit.

« Tom a commencé à développer des capacités illusoires vers, quoi ? Quatorze, quinze ans peut-être ? »
Markus opina vaguement.

« Ilinka n'a pas encore dix ans. Ça me paraît vraiment jeune, mais d'un autre côté, les femelles ont l'air plus précoce en tout que les mâles, chez les wraiths encore plus que chez les humains, et on sait déjà que la courbe traditionnelle d'apprentissage wraith est complètement... aux fraises, donc est-ce que c'est normal ? Ou pas ? » réfléchit-elle tout haut.
Elle fit une grimace évocatrice.

« Tu penses qu'on ne devrait rien faire ? » demanda-t-il.
« Non. Bien sûr que non. Enfin, je pense que dans l'immédiat, y a pas le feu au lac, mais oui, je pense qu'il faudra prendre les choses en main. Si elle commence déjà à développer ses pouvoirs, on ne peut pas attendre jusqu'à notre retour dans Pégase pour que Delleb s'en charge. »

« Je suis un mâle, qui plus est un traqueur. Je n'ai jamais été très doué pour ce genre de chose. »
« A deux, on devrait y arriver. Je ne suis pas télépathe native, mais après tout, Delleb m'as montré deux-trois trucs... »

« T'apprendre à défier et tuer une reine wraith en combat télépathique, tu appelles ça « deux-trois trucs », toi ? » pouffa son compagnon.

« OK, plus que deux-trois trucs ! »
« Et si ça ne marche pas ? »
« On partira un peu plus tôt que prévu. Mais t'en fais pas, ça marchera. » le rassura-t-elle, lui déposant un bisou sur le nez.

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Zen'kan ne savait pas quoi faire. Si Ilinka avait tous ces problèmes, c'était fondamentalement à cause de lui. Parce qu'elle l'avait protégé. Et que maintenant, les rumeurs les plus folles couraient sur elle. Qu'elle était une sorcière. Un monstre psychopathe. Des gamins qui ne s'étaient jamais soucié ni de lui ni d'elle, les fuyaient soudain craintivement.

Elle ne lui avait jamais fait le moindre reproche. N'avait jamais rien dit, mais il le sentait bien : il l'avait déçue. Elle avait espéré que cette rentrée soit un nouveau départ. Une remise à zéro, une nouvelle chance de s'intégrer. Et il avait tout fait capoter. Parce qu'il était lui. Zen'kan le zarbi. Zen'kan le débile. Celui qui ne sait pas bien parler, et qui n'arrive pas à apprendre des trucs aussi simple que l'alphabet wraith. L'idiot qui ronge ses affaires comme un chien stupide pendant que ses amis vont à l'école comme des êtres civilisés.

Une fois, alors que l'Utopia était là, il avait entendu deux guerriers discuter. Ils parlaient d'un incident qui s'était produit avec son frère. Ils avaient dit que c'était normal. Que tous les fils de Silla étaient des déviants. Il n'était pas sûr de ce que signifiait exactement déviant, mais ça ne sonnait pas bien. Ce n'était pas quelque chose de bon, il en était sûr. Ça sonnait un peu comme zarbi. Ça sonnait insultant. Ça sonnait cassé. Et Ilinka ne méritait pas d'être associée à quelque chose de cassé. Alors, il avait pris ses résolutions. Il avait demandé à être mis à une table seul, de l'autre côté de la classe. Il avait refusé de lui ouvrir son esprit pendant les cours. Il lui avait dit qu'il n'avait pas envie de lui parler pendant les récréations. Qu'il avait d'autres choses à faire. En vérité, il se cachait juste dans une des salle de classe inutilisées.

Son attitude avait blessé Ilinka, et il avait eu envie de juste lui ouvrir son esprit, et de lui montrer toute la peine que ça lui faisait de la voir triste. Et combien il détestait en être la cause. Mais il ne l'avait pas fait. Parce qu'il la connaissait. Et que si elle lisait le moindre bribe de ses pensées, juste par amitié, juste pour le soutenir, elle se mettrait encore plus définitivement le reste des élèves à dos.

Alors, il lui avait dit qu'il avait pas envie qu'on le voie traîner « avec une fille », et avec autant d'envie que de culpabilité, depuis sa cachette du deuxième étage, il la regardait lire, assise sur un des bancs de la cour, comme une élève normale, qui n'a pas un ami encombrant comme lui pour lui pourrir la vie.

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Du jour au lendemain, Zen'kan s'était mis à lui faire la tête. Au début, elle avait cru qu'elle avait fait quelque chose qui l'avait fâché, comme la fois où elle avait brûlé son bâton préféré, pensant juste que c'était un bout de bois comme un autre.

Elle avait essayé de savoir ce qui n'allait pas. Avait tendu son esprit vers le sien, avait même un peu essayé de le forcer, en vain.

Alors elle avait demandé à Rory s'il savait ce qui se passait. Ce dernier avait juste haussé les épaules en signe d'ignorance. Alors elle avait demandé à sa maman. Rosanna lui avait suggéré que peut-être, Zen'kan voulait montrer à tous qu'il pouvait se débrouiller seul, comme elle l'avait fait lorsque ils avaient dû partir après « l'incident ».

Sa maman savait beaucoup de choses. Elle savait surtout lire dans son cœur, et dans celui de son papa, et dans le cœur de beaucoup d'autres gens, sans même avoir à lire leur esprit. Alors, elle avait suivi ses conseils et laissé de l'espace à Zen'kan. Au début, un peu anxieusement, tout en se tenant toujours prête à être là pour l'aider, ou si nécessaire le protéger des ennuis dans lesquels il était si doué pour se mettre. Puis, elle s'était détendue. Elle ne savait pas ce qu'il faisait pendant ce temps, mais visiblement rien qui requérait son assistance. Alors, elle s'était un peu détendue, et elle s'était occupé de ses propres problèmes.

Elle ne pouvait pas effacer le mal qui avait été fait à sa réputation, mais elle pouvait s'en servir. Définitivement, elle ne serait plus « une fille normale », mais sa réputation de tarée, elle pouvait peut-être en faire quelque chose. Après tout, elle avait juste terrorisé les petits caïds de l'école.

S'attaquer aux brutes – souvent également populaires – signifiait s'attirer la méfiance de ceux qui les admiraient ou des « normies » qui ne voulaient surtout pas devenir leurs victimes. En revanche, cela lui ouvrait une voie royale auprès desdites victimes. Des faibles, des timides, des autres zarbis.
Elle pouvait gagner leur tolérance, peut-être même leur amitié, si elle se montrait utile – en éloignant les caïds, par exemple.

Elle avait commencé subtilement. La cour était divisée en plusieurs zones aux frontières invisibles mais bien réelles, selon leur attractivité. Le coin à « paumés » était une zone humide, sur le côté des anciens bâtiments. Un endroit venteux, ombragé en hiver et brûlant de soleil en été et sans le moindre abri pour les jours de pluie.

Mais plus important, un endroit en ligne de vue directe des surveillants de cour, et donc inintéressant pour les flirts, les premiers baisers et les premières clopes, tout en étant trop éloigné desdits surveillants pour que ces derniers aient la volonté de marcher jusque-là à moins d'une réelle catastrophe.

Bref, l'endroit le moins prisé de la cour et donc celui où finissaient un peu par défaut tous ceux qui ne parvenait pas à, ou n'osaient pas, aller dans les autres zones.

Jusqu'alors, elle avait toujours évité cette zone, préférant les coins plus neutres, afin d'éviter un catalogage. Mais, maintenant qu'elle avait été étiquetée, ce n'était plus aussi important.

Elle avait repéré un banc, juste à l'entrée de la zone et, l'air de rien, avait commencé à y monter la garde, tout en lisant tranquillement.

Lorsqu'une brute ou, plus généralement, une petite bande venait en quête d'une victime, elle relevait le nez, et avec un sourire, qu'elle savait juste trop large pour être vraiment amical, les saluait tous, un par un, par leur prénom, en les fixant droit dans les yeux.

La plupart du temps, ça suffisait. La réputation qu'elle s'était involontairement faite suffisait.

Lorsque ce n'était pas le cas, elle marquait soigneusement sa page, rangeait son livre dans sa poche, et venait demander, l'air de rien, une chose quelconque aux brutes, sur l'exact même ton que celui qu'ils utilisaient pour terroriser leurs victimes.

« Hey, j'ai faim. T'as pas un truc à manger ? » ou « Dis, je crois que j'ai oublié mes exercices de maths. Tu me donnes ton cahier ? », parfois un simple « Oh, il est joli ton bonnet. Je le veux. » faisait l'affaire. Peu désireux de goûter à davantage de leur propre médecine, les brutes battaient en retraite.

Rapidement, elle obtint la reconnaissance et la gratitude des ostracisés. Parce qu'elle les protégeait.

Un jour, un gamin, qui avait passé des années à se faire racketter son goûter, vint lui en offrir la moitié, pour la remercier. Comme elle avait un peu faim, elle avait accepté, et il était revenu, le lendemain, et les jours suivants encore, partager avec elle, alors même que les brutes ne venaient plus à sa recherche.

C'était grisant. Il y avait le gosse aux goûters, et les deux intellos malingres avec deux ans d'avance sur elle qui lui avaient proposé de faire ses devoirs à sa place, ce dont elle n'avait pas besoin, mais qui du coup corrigeaient ses exercices, et lui expliquaient avec soin les rares erreurs qu'elle faisait.

Il y avait Caroline et une autre fille, qui lui offrait souvent des chouchous et autres barrettes colorées à assortir à ses robes. Il y avait l'Asiatique à l'accent épais qui lui valait le surnom peu flatteur de « Tching-Tchong », et celui qui avait perdu à la loterie génétique et était affligé de traits mongoloïdes.

C'était grisant, et bien qu'elle ne se permit jamais de partager avec eux quoi que ce fût de sa vie privée, elle en vint à les considérer comme des amis.

Et rapidement, même sans qu'ils disent quoi que ce soit, trop heureux de bénéficier de sa bienveillance, elle avait remarqué une faille. Elle n'était là que deux jours par semaine, et ce que les caïds n'osaient pas leur faire quand elle était là, ils le leur faisaient payer les trois autres jours.

Et même si elle voulait les aider, elle ne voyait pas trop comment faire. Zen'kan ne lui avait été d'aucune aide, car il ne lui parlait toujours pas davantage. Rorkalym lui avait suggéré d'encourager ses nouveaux amis à se défendre seuls, mais elle se rendait bien compte que ce n'était pas faisable. Et elle aimait être leur protectrice.

Alors elle avait, une fois encore, demandé conseil à sa mère.

Rosanna l'air soudain très sérieux, l'avait fait s'asseoir sur son lit avant de s'installer à côté d'elle.

« Donc, si je résume, tu t'es fais des amis à l'école, mais tes amis se font maltraiter par d'autres élèves, et les profs ne font rien. Et donc toi, tu les protèges, mais du coup, les autres se vengent quand tu n'es pas là, c'est ça ? »

« Oui. Et je sais pas quoi faire. Je veux pas qu'ils aient des ennuis comme quand Romain et les autres ont essayé de se venger de Zen. »

Rosanna eut un petit sourire fier, lui ébouriffant vaguement les cheveux.

« Mmmh, je vois. Tu es sage, c'est bien. »

Mais il y avait une suite, Ilinka le sentait bien. Elle attendit. Comme prévu, sa mère fit la moue.

« Ilinka, mon cœur. Est-ce que tu sais exactement ce qui s'est passé, ce jour là, avec Romain et les autres ? »

« Non... pas vraiment. Je voulais juste qu'ils partent, qu'ils nous laissent tranquille. Je le voulais vraiment... et ils sont partis. »

« Oui, exactement. On vous a appris, que les humains ne sont pas télépathes. Enfin, la plupart des humains ne le sont pas. »
« Romain est télépathe ? »
« Non ! Enfin, je ne sais pas, mais c'est peu probable. Mais, tu sais, moi, ou Milena, ou en fait n'importe quelle personne qui ouvre son esprit, peut – si toi, ou papa, ou Zen, ou Rory, ou n'importe quel wraith le touche – avoir un contact télépathique. Et dans l'esprit, il n'y a pas de mots. Juste des pensées, des émotions, et des désirs. Et toi, tu es un peu spéciale, tu es une jeune re...»

Ilinka pâlit.

« Je les ai touchés ! A ce moment-là, je les ai touchés ! »

« Tu... ? »

Sa mère eut l'air immensément soulagé.

« Oui, tu les as touchés. Et comme tu voulais très très fort qu'ils partent, tu as projeté cette envie dans leur esprit, et comme ils ne savaient pas d'où ça venait, ils ont sans doute cru que c'est eux-mêmes qui pensaient ça. »
« Oh ! Je pourrais encore les toucher et leur faire penser que c'est pas bien de s'en prendre à mes amis ? »
A l'expression de Rosanna, ce n'était pas une bonne idée.

« Hum, non, mon cœur. Il ne vaut mieux pas. La plupart des humains ne sont pas naturellement prêts à un contact télépathique. Il faut être dans le bon état d'esprit, et il faut que le télépathe y aille, comment dire, très doucement. Sinon, ça peut être très dangereux. Ces enfants ne sont certainement pas formés, et tu commences à peine à développer tes capacités. Ce serait comme... essayer de danser le tango alors que ni toi, ni ton partenaire ne savez vraiment marcher. Tu comprends ? »
« Mais, je sais très bien faire de la télépathie ! Regarde ! » s'exclama-t-elle, projetant son esprit dans celui, lumineux et mouvant, de sa mère.

Il y avait comme une note désolée dans cette âme.

« Ma chérie. Tu es encore tellement, tellement jeune. Ce ne sont que les balbutiements de ta pensée. Tes premiers pas. »

Avec un feulement blessé, elle rompit la connexion, bondissant sur ses pieds pour faire les cent pas, alors que les souvenirs émus de sa mère à propos de ses premiers pas chancelants la hantaient.

Elle n'était plus un bébé !

« Ilinka. Mon cœur, ne te vexe pas. Laisse-moi te montrer ! » supplia sa maman, en lui tendant la main en une inviation au contact télépathique.
« Non ! Je veux pas que tu te moques encore de moi ! »
« Je ne me moque pas de toi. Pas du tout. »

« Tu mens ! »

Pendant un instant, elle crut avoir été trop loin alors que d'un geste fluide, Rosanna se relevait.

« Viens, suis-moi, je vais te montrer quelque chose. »
Après un instant d'hésitation, elle lui emboîta le pas, jusqu'au poulailler.

Ignorant les protestations outrées de la grosse poule rousse qui couvait avec soin sa progéniture, sa mère attrapa un jeune poulet, dont le duvet jaune commençait à peine à être remplacé par des plumes gris orangé.

Délicatement, elle lui tendit l'animal.

« Est-ce que selon toi, c'est déjà un coq ? »
Elle le détailla, alors qu'il caquetait en s'agitant dans ses mains.

« Non, pas encore. »
« Mais ce n'est plus vraiment un poussin, tu es d'accord ? »

« Heu, oui. »

« Il ne pépie plus vraiment, hein ? »

Un coooot furieux répondit à sa place. Elle hocha négativement la tête.

« Mais, il n'est pas encore capable de chanter comme Marcellin... » poursuivit Rosanna.

« Heu... non, je crois pas. »
« Hé bien, toi, tu es comme ce poulet. Tu n'es plus un petit poussin tout jaune et sans défense, mais tu n'es pas encore un grand coq avec un chant capable de réveiller tout le quartier. Mais contrairement à ce poulet, qui va juste casser les oreilles aux autres poules en essayant d'apprendre à chanter, si toi, tu ne fais pas attention avec ton esprit, tu pourrais faire du mal aux gens. Tu comprends ? »
« Comme toi ? » demanda-t-elle, rendant le poulet à sa mère poule.

« Pardon ? »
Un peu mal à l'aise, Ilinka tritura le bord de son haut.

« Des fois, la nuit, quand l'Utopia est là, je... je vois les rêves des autres, pas juste ceux de papa.

Et des fois... c'est effrayant et j'arrive pas à arrêter de les voir dans ma tête. Et des fois, dans les rêves de... certains... y a une dame qu'ils aiment beaucoup... et cette dame, elle te déteste très très fort, et... elle est très très contente, parce qu'elle va te tuer... Et toi, tu es là... dans l'Esprit... et la dame, elle va dans ton esprit... et après... et après... »

Il n'y avait pas de mots pour exprimer ces cauchemars-là. La douleur, la peur, la solitude, le vide, une terreur indicible. Trop de choses trop terribles pour être dites.

Rosanna s'agenouilla devant elle.

« Oui, un peu comme moi. Mais pas maintenant. Pas tout de suite. Mais un jour, oui, ce sera possible. Et oh, par tous les dieux, je ne veux pas que tu aies à vivre ça. Je ne le veux pas. »

Elle la serra très fort contre elle.

« Je veux pas non plus. »
Longtemps, Rosanna la garda contre son cœur, puis finalement, sans vraiment la lâcher, s'écarta un peu d'elle pour chercher son regard.

« Si tu veux, je t'apprendrai comment faire pour que ça ne risque pas d'arriver. Mmh ? »
Elle opina avec un petit couinement. Oui, elle voulait bien apprendre.

« Mais en attendant, il faut qu'on trouve une solution pour tes amis. Qu'est-ce que tu en penses ? »
Presque avec soulagement, elle hocha la tête une fois de plus.