Ilinka ignorait ce qui s'était passé exactement et, pour être tout à fait honnête, une part d'elle ne voulait surtout pas savoir. Rosanna lui avait promis, juré-craché, qu'elle n'irait pas en prison. Que personne n'irait en prison à cause de ce qu'elle avait fait. Et c'était tout ce qui importait.

Milena avait négocié le retour à l'école de Zen, mais il avait refusé d'y retourner. Il avait dit que s'il y retournait, cette fois, il y aurait plus qu'une dent cassée. Alors il n'y était pas retourné. Rory, lui, n'était resté à la maison pour leur tenir compagnie qu'un jour, puis il avait repris le chemin des cours.

Les jours étaient vite devenus des semaines, qui n'avaient rien de vacances. Ils avaient toujours leur programme scolaire « spécial Pégase » et les cours par correspondance. Avant, elle avait rêvé d'aller à l'école, mais maintenant, cette perspective l'effrayait plus qu'autre chose. Elle l'avait dit à ses parents, mais ils avaient été intraitables. C'était important qu'elle ait des contacts en dehors de leur petit cercle secret. Mais elle n'y était toujours pas retournée.

Un après-midi, Rorkalym avait tendu son esprit vers elle, à l'extrême limite de leur portée, et lui avait dit de le retrouver à cinq heures près de la petite cascade dans le bois, à l'est du village, avec Zen.
Ils n'avaient pas vraiment le droit d'aller par là-bas. C'était trop près du village, trop loin de leurs fermes, mais ça ne les avait jamais vraiment empêché d'aller y traîner. Ils avaient le droit d'aller jouer dans les bois, en bordure de la réserve. Une fois là-bas, hors de vue, il leur suffisait de suivre l'orée sur quelques kilomètres, pour contourner les champs et le village pour arriver à la cascade.

Zen, comme souvent, ne tenait pas en place et n'arrivait pas à se concentrer sur le cours d'anglais que Milena leur prodiguait. Alors elle n'avait pas eu beaucoup d'effort à faire pour la convaincre de les laisser aller jouer dehors, histoire que son ami se défoule. Peut-être qu'après le souper, il serait plus attentif ?

Ils étaient partis, non sans emporter deux pommes pour leurs quatre-heures, et un peu avant le rendez-vous, étaient arrivés à destination. Ils étaient les premiers, et pendant qu'elle surveillait le chemin de terre, Zen partit explorer la cascade et les alentours, voir s'il n'y trouvait pas quelque chose de plus intéressant qu'une cannette vide et de vieux mégots.

Bientôt, il l'appelait, accroupi au bord du ruisseau, les deux mains en coupe, dans lesquelles elle découvrit une magnifique grenouille verte et brune, qui les fixaient de son œil rond et outré.

« Tiens. Elle est pour toi ! »

Délicatement, elle réceptionna l'animal, l'observant avec curiosité tout en prenant bien garde de ne pas le laisser s'enfuir, émerveillée du frémissent de la respiration qu'elle sentait contre ses paumes et de la force des occasionnels coups de pattes du batracien qui tentait vainement de s'échapper.

Un peu trop tôt à son goût, des voix signalèrent l'arrivée d'autres promeneurs, et l'esprit de Rorkalym leur signala qu'il en était.

A regret, elle relâcha la grenouille, qui plongea dans l'eau d'un saut élégant avant de disparaître sous une pierre et, s'essuyant les mains sur son pantalon, elle se releva.

Menant quatre garçons et une fille, clairement plus âgés que lui, son ami s'approchait, les saluant de la main.

Elle lui rendit son salut, remontant la petite pente de la rive.

Les inconnus étaient des adolescents, quinze, seize ans, sûrement. Deux d'entre eux fumaient une cigarette, et la fille mâchait un chewing-gum dont elle faisait bruyamment éclater les bulles.

« Salut, les mômes ! » salua amicalement un des fumeurs.

Zen lui feula dessus.

Elle lui jeta un coup d'œil torve alors que Rory pouffait.

« On se calme. Enzo est le grand frère de Lucas. Lucas lui a raconté ce que tu as fait pour lui, et pour les autres. » poursuivit Rorkalym, en la fixant.

« Ouais. Et franchement, c'est classe, meuf. A la maison, sur la vie de ma mère, on savait pas avant qu'il se faisait racketter. C'est quand y a eu toute c't'affaire avec les photos qu'on l'a appris. Et c'est vachement cool de ta part, d'avoir aidé mon petit frère. C'est une vrai tête à claques, et bien sûr, ça a pas échappé à ces petits cons. Enfin, bref. Merci, gamine ! »

Elle parvint à lui faire un petit sourire contrit. « Je suis désolée. De lui avoir attiré des ennuis. Et aux autres aussi. Je voulais pas. Je voulais que les autres soient punis. Pas eux...»
Dans un claquement de bulle, la fille éclata de rire.

« T'en fais pas. Grâce à toi, maintenant, on sait qui sont les fils de putes qui s'en prennent à nos frères et sœurs... et rien à foutre si l'école s'en branle, si les parents s'en branlent ou si les flics s'en mêlent, on va pas les laisser se tailler sans avoir payé. »

« Ouais. Ça va être dent pour dent, œil pour œil. » renchérit un des garçons.

« Mon cul ! Ces merdeux ont taupé trois-cents balles à mon frère. Je vais pas les lâcher avant d'en avoir récupéré au moins cinq-cents ! Bande de p'tits cons ! » renchérit le second fumeur.

« Heu... c'est pas très gentil ça. » intervint-elle timidement.

La fille s'agenouilla devant elle.

« Écoute, t'es encore un peu jeune pour le comprendre. Mais dans le monde... y a des connards que le seul langage qu'ils bitent, c'est le leur. Si tu veux qu'ils te comprennent, faut que tu causes comme eux. Par la terreur. » Ilinka n'était pas sûre de tout comprendre, mais elle avait le sens général. C'était suffisant.

« D'ailleurs » intervint le frère de Lucas, « de ce que Rorkalym nous a expliqué, c'est un peu ce que tu as fait, au début. »
« Pas du tout ! Je leur parlais juste ! Je leur ai juste fait comprendre que je les laisserais pas faire du mal à mes amis ! »

« Ben, on va continuer à faire ça. D'ailleurs, on aurait besoin de ton aide. »
« Pourquoi faire ? »
« T'es la seule qui a l'intégralité des photos et des vidéos et aussi les numéros de téléphone des parents de ces connards. On voudrait les avoir. »
Rory se retourna, l'air choqué.

« Hey ! Vous voulez en faire quoi ? »
« On va foutre ça sur Reddit. Histoire qu'ils se fassent pourrir ! »

« Wow ! Non. Là, ce serait criminel de faire ça ! Et en plus, la police sait que c'est Ilinka qui a réuni ces images. Si elles sortent, elle va vraiment avoir des ennuis ! »

S'avançant d'un pas, elle vint poser une main apaisante sur le bras de son ami.

« Je... ça pourrait vraiment aider ? »
« Ouais, carrément ! » approuva le second fumeur.

« Pas du tout ! » protesta Rory.

« Pfff... je... suis désolée... si je pouvais... je vous les donnerais... mais la police a pris le téléphone... »

« Ah ! Merde ! » râlèrent en chœur les garçons.

« Bah. On a pas besoin de ça pour leur pourrir leur race, à ces bâtards. » concéda la fille.

« Si je peux vous aider autrement...» glissa-t-elle, doucement mais avec conviction.
« Ilinka, non ! »

Cette fois, c'étaient Rory et Zen qui avaient crié à l'unisson.

Le frère de Lucas largua le mégot de sa cigarette et en sortit une nouvelle, un sourire au coin des lèvres.

« T''inquiètes, gamine. T'as déjà été assez badass comme ça. On va gérer. Je te proposerais bien une clope, mais c'est pas pour les gosses... Allez. Tchô. Et merci, pour tout ce que t'as fait pour mon bro... » conclut-il, faisant claquer son briquet, avant de s'éloigner avec un geste d'au revoir désinvolte, ses amis lui emboîtant le pas en un concert de saluts argotiques.

Rorkalym les regarda partir, les mains dans les poches de son pantalon et l'air soucieux.

« Quand ils ont appris que je te connaissais, ils m'ont dit qu'ils voulaient te rencontrer pour te remercier. Je ne savais pas qu'ils avaient prévu une vengeance. »

« C'est pas une vengeance. C'est la justice. »
« Mais c'est illégal ce qu'ils vont faire. »

« Parfois, pour faire ce qui est juste, il faut contourner la loi. » nota doctement Zen, resté silencieux jusque-là.

Surpris de la sagesse de la réponse de leur ami, ils le dévisagèrent.

« Ben quoi ? J'écoute en cours, des fois. »
« Quand ? » demanda Rory.

« Quand quoi ? J'écoute, ou ça été dit ? »

« Les deux ! » répliqua Ilinka.
« Ben... j'écoute quand c'est intéressant. C'est Rosanna qui l'a dit, quand elle nous parlait de la résistance française pendant le régime d'Evian. »
« Vichy. C'est le régime de Vichy.» soupira Rory.

« Ah ? OK. Je croyais que c'était Evian, comme l'eau en bouteille. »
Elle ne put se retenir de pouffer.

« T'y étais presque. Au moins, t'as pas dit le régime de Coca. »

Le silence retomba, alors qu'ils reprenaient doucement le chemin de traverse pour la maison.

« Merci Rory, de les avoir amenés. Ce qu'ils vont faire est peut-être pas légal... ni vraiment juste... mais je suis contente de savoir que ces... connards vont un peu payer pour ce qu'ils ont fait. »

Rory haussa les épaules.

« Je suis content que ça te fasse plaisir. »
.

Pendant quelques semaines, ils n'avaient plus eu de nouvelles. Puis un soir, Rory leur avait montré un petit article dans le journal gratuit qu'il lisait parfois dans le bus l'amenant à l'école.

Une partie des images qu'elle avait regroupées avaient fuité, accompagnées de l'adresse mail de leur ancienne école, qui avait reçu des menaces du monde entier, faisant éclater l'affaire au grand jour. Le conseil scolaire avait été forcé de démissionner, après avoir vainement tenté de se justifier. Il n'avait pas de bonnes excuses. Il en avait encore moins eu lorsque des professeurs avaient révélé avoir fait remonter des plaintes bien avant le début de l'affaire, sans que jamais aucune mesure d'ampleur ne soit prise par la direction.

Il n'y avait aucune mention d'Ilinka nulle part, mais qu'importait. Les tyrans en herbe avaient tous été suspendus, pendant que leurs dossiers scolaires étaient passés au crible, et ils risquaient une exclusion définitive, identique à celle dont elle avait été la victime. Deux d'entre eux risquaient même le centre de détention pour mineurs, car ils apparaissaient en bourreaux sur les vidéos et les photos impliquant des enfants nus et brutalisés de manière plus qu'écœurante.

Elle avait soigneusement découpé l'article et l'avait rangé dans sa boîte à souvenirs. C'était une belle victoire. Elle y avait perdu quelques plumes, mais justice allait être rendue, enfin !
.

Finalement, avec Zen, elle n'avait passé que deux mois à la maison. Leurs parents leur avaient trouvé une école privée, qui serait d'accord de les accueillir à temps partiel. C'était une école pour enfants « avec des besoins spécifiques », ce qui ne voulait pas dire grand-chose. C'était surtout une école avec des classes de maximum dix élèves, beaucoup de souplesse dans l'enseignement, et un accent mis sur les activités ludiques et didactiques.

Il y avait des cours de cuisine, de jardinage ou de calligraphie chinoise. Chaque classe avait un animal mascotte, dont ils prenaient soin tous ensemble, et dans la cour, ils avaient un potager, et des arbres fruitiers dans lesquels ils avaient le droit de grimper pour en manger les fruits.
C'était loin de leurs maisons. En pleine ville, à trois quarts d'heure de voiture, mais c'était bien. Ici, c'était une école de zarbis. Sans tyrans, et avec plus de bienveillance que les précédentes.

Et pour la première fois, Zen n'était pas le plus bizarre de sa classe. Il y avait entre autres un garçon, qui semblait farouchement détester ses semblables et qui, après s'être perché sur une armoire pendant toute une journée, s'était auto-exilé avec son bureau dans le grenier pour y faire... personne ne savait vraiment quoi exactement. Et dans l'ombre de tels énergumènes, les feulements et les crayons rongés de son ami n'étaient pas si visibles. Ce qui était merveilleux.