Chapitre 3
Hermione ne vit pas la journée passer. En effet, toute sa concentration avait été éclipsée par la célébration du matin. Si elle parvint à maintenir son attention lors du cours de métamorphose du professeur McGonnagal -la matière représentant l'un de ses plus gros coefficients aux ASPIC, avec les cours de potions et ceux d'Arithmancie- elle ne put la conserver lors du cours d'Histoire de la Magie. En effet, la voix monotone de ce vieux fantôme -que l'on osait encore appeler "Professeur"- avait amené la jeune fille à plonger dans ses pensées. Elle avait décroché à la moitié du cours, lorsque Harry avait demandé s'il pouvait aller à l'infirmerie. Elle avait tenté de l'accompagner mais Ron, trop heureux de pouvoir échapper ne serait-ce que 10 minutes à la monotonie de Binns, l'avait devancée. Elle avait froncé les sourcils en s'apercevant qu'il était déjà 17h30 et que l'heure à laquelle Harry avait habituellement ses vertiges se rapprochait dangereusement. Cette courte intervention acheva néanmoins sa détermination à suivre le cours. Elle laissa ses yeux vagabonder par la fenêtre, se remémorant le moment où sa directrice de maison lui avait remis le bouquet destinés aux élèves ayant joué un rôle important dans la victoire de la guerre contre Voldemort. Elle avait vu de la fierté sous les lunettes rondes de son professeur, et elle en avait été extrêmement touchée.
D'aussi loin qu'elle se souvienne, elle avait toujours recherché la reconnaissance de ses professeurs, surtout chez ceux qui ne la montraient pas facilement. Et lorsqu'elle s'était retournée vers la foule, elle avait été comblée en s'apercevant que tous les regards avaient ostensiblement convergé vers elle. La plupart reflétaient l'admiration, d'autres l'envie, mais aucune rancœur n'était perceptible. A ce moment précis, elle s'était sentie importante, puissante même.
Alors elle avait fait l'erreur de chercher le regard du professeur Snape, le seul qui lui ai jamais refusé l'approbation qu'elle recherchait constamment. Le seul qui ne la félicitait jamais, malgré la perfection de ses potions, malgré son acharnement à apprendre par cœur chaque ligne avant le cours, malgré le fait d'être la seule à connaître les réponses à ses questions-pièges. Elle n'avait jamais vu la moindre admiration dans le regard de son professeur, seulement un profond désintérêt pour sa personne, comme si elle ne valait même pas la peine qu'il pose son regard sur elle. Elle avait bien essayé de répondre malgré tout, pour faire ses preuves, pour l'impressionner. Mais cela ne lui avait valu que des points en moins pour sa maison, un regard empli de dégoût, un horrible rictus qui la faisait se sentir comme une moins-que-rien, et son exécrable surnom de "Miss-je-sais-tout", qui ne l'avait pas lâché depuis sept ans.
Seulement ce matin elle avait espéré percevoir, à travers son regard si mythique, ne serait-ce qu'une lueur d'encouragement, une once d'admiration... Mais il ne la regardait même pas, et ses yeux n'exprimaient que lassitude et tension. Elle ignorait pourquoi, mais elle en avait été profondément blessée, encore plus que d'habitude. Elle s'en voulait d'accorder autant d'importance au jugement de Snape. Après tout, il avait toujours été particulièrement odieux avec Harry, ou avec n'importe quel Gryffondor. Il ne perdait jamais une occasion de leur enlever des points, tandis qu'il laissait les Serpentards faire toutes sortes de frasques impunément. Non, vraiment, il faisait du favoritisme ouvertement, elle n'avait rien à se reprocher quand à son comportement en classe. De toutes façons, quelles que fussent les pensées de son professeur à son égard, il ne se serait jamais autorisé à lui faire une remarque agréable ou encourageante.
"Il est sans doute trop craintif que je prenne confiance en moi, pensa-t-elle, il ne faut surtout pas que je m'imagine une seconde que je peux valoir quelque chose... Une Gryffondor, et une Née-moldue de surcroît ! Tout ce qu'il déteste" Oui... C'était sans doute pour cela qu'il lui avait refusé un quelconque encouragement durant toute ces année, par orgueil. Mais ce désir de reconnaissance était tellement ancré en elle qu'elle ne voyait qu'une seule façon de mettre fin à sa frustration, le forcer à reconnaître ce qu'elle était : l'élève la plus brillante de Poudlard.
Elle était toujours plongée dans ses pensées lorsqu'elle rejoignit la grande salle pour le dîner. Ron l'avait attendue à la fin du cours en lui expliquant que Mme Pomfresh avait envoyé Harry se reposer dans la salle commune en attendant que les Assistants-Médicommages viennent le récupérer.
«Elle ne voulait pas le laisser partir ! Ah ça non ! Mais McGo est arrivée et a insisté pour qu'il rejoigne le dortoir. Ensuite un hibou a déposé une lettre et Pomfresh l'a lu à McGo. C'était Sainte-Mangouste, pour s'excuser de leur retard. Ils ont eu une urgence. Apparemment un Cracmol a voulu se faire une infusion de Ravegourde, mais il a confondu avec les oignons ! Tu imagines ? Il faut vraiment être idiot ! Enfin bon McGo m'a entendu rigoler et m'a renvoyé en cours. Mais j'ai tout de même entendu que les AM ne seront pas là avant 21 heures.
-Donc on pourra voir Harry avant qu'il reparte à Sainte-Mangouste !» s'exclama Hermione, le visage rayonnant. Ron jeta un regard à sa montre. Il appuya deux fois sur le bouton de droite, puis une sur le bouton de gauche, et à nouveau à droite.
«Que c'est compliqué ton truc ! balança Hermione. Tu sais que chez les moldus, il y a des montres tout aussi efficaces et tu n'as pas à les triturer tout le temps...
-C'est Fred et George qui me l'ont offert à Noël ! s'offusqua son ami. Et elle ne sert pas qu'à regarder l'heure, figure-toi ! Tu vois, ici on peut voir quand tombera sa prochaine punition. Ce bouton-là, c'est un compte à rebours avant le prochain match de Quiddich, et celui-ci permet de connaître la date exacte de ton prochain contact physique. Si la montre fait des étincelles bleues, c'est un baiser, si elles sont rouges c'est une claque, et vertes c'est pour une simple bousculade, dans un couloir par exemple. Je ne les connais pas encore par cœur, mais il y a aussi mauve pour le câlin, marron pour...
-Oui oui c'est très intéressant ! coupa Hermione d'un ton qui exprimait tout sauf l'intérêt. Seulement à ce rythme-là on va louper le dîner. Il est déjà huit heures et quart alors dépêche toi si tu ne veux pas rater Harry !»
Le jeune sorcier maugréa quelque chose d'inaudible et suivit son acolyte dans la Grande Salle. Mais tandis que la jeune femme s'apprêtait à s'asseoir à sa place habituelle, elle trébucha contre un objet mou, qui lui fit perdre l'équilibre. Elle s'affala de tout son long, devant les regards ahuris des Gryffondor et les rires démesurés des Serpentards. Réprimant un juron, elle s'apprêtait à shooter dans la cause de sa chute lorsqu'elle aperçut deux yeux globuleux, de la taille de balles de tennis, se lever timidement vers elle.
"Miss, pardon, Miss. Dobby ne voulait pas faire de mal à Miss".
Hermione reconnut sans mal la voix qui s'élevait vers elle, bien que cette dernière soit particulièrement aiguë et ponctuée de sanglots.
"Oh Dobby, toi pardonne moi, je ne t'avais pas vu ! Mais que fais-tu là ? Mais... Tu pleures ? Ils t'ont renvoyé c'est ça ? Ça ne se passera pas comme ça, tu es libre maintenant. Je vais parler au professeur McGonnagal, elle connaît la SALE (Société d'Aide à la Libération des Elfes) , ne t'inquiète pas elle...
-Miss, oh non Miss. Le professeur McGonnagal est un bonne maîtresse, Miss. Jamais elle ne ferait de la peine à Dobby, même si Dobby le mérite. Dobby va laisser mourir un innocent." Et l'elfe renifla dans la robe d'Hermione, ses yeux globuleux luisant sous de chaudes larmes.
"De quoi parles-tu Dobby ? demanda Hermione en fronçant les sourcils. Allons tu peux tout me dire, tu as été menacé c'est ça ?
-Dobby n'a pas le droit de parler, Miss, répondit l'elfe en secouant la tête, Harry Potter a fait promettre à Dobby dehors qu'il ne dirait rien, alors Dobby ne dira rien." Puis, avant qu'Hermione ait pu répondre quoi que ce soit, la créature replongea dans une série de sanglots en s'enfuyant bruyamment vers les cuisines.
Hermione pris quelques secondes pour saisir toutes les informations. Dobby avait croisé Harry qui lui avait confié un secret, et un innocent allait mourir. Harry allait-il tuer quelqu'un ? Non, ce ne pouvait pas être ça. Mais alors ? Dobby avait peut-être exagéré, après tout, elle avait déjà été témoin de son caractère quelque peu paranoïaque en seconde année. Peut-être qu'il n'y avait aucune raison de s'inquiéter, de toutes façons, elle n'aurait qu'à demander à Harry tout à l'heure de lui expliquer ce que... Mais... Hermione fronça les sourcils. Quelque chose clochait. Dobby avait dit avoir vu Harry "dehors", or ce dernier était censé se reposer dans son dortoir. Quelle raison avait-il pour se retrouver dehors à cette heure ? Ce ne pouvait pas être pour rendre visite à Hagrid, ce dernier venait de se servir une énorme part de dinde qui débordait de son assiette, et se léchait grossièrement les babines sous le regard dégoûté de sa voisine, le professeur Bibine. Mais alors quelle raison avait pu le pousser à se retrouver dehors à cette heure ? Et surtout pourquoi ne leur avait-il rien dit ? Etait-il menacé ? Ou peut-être que les Assistants-Médicommages étaient arrivés plus tôt... Mais il n'était que 20h30. Et s'il était vraiment en danger ? N'y tenant plus, Hermione se jeta hors de la salle.
A peine était-elle arrivée sur le seuil de l'école qu'elle vit des étincelles jaillir de la forêt interdite. Elle courut à en perdre haleine, n'osant appeler, de peur que son ami soit en plein duel.
"Ce n'est pas possible, pensa-t-elle, la guerre est finie... Qui pourrait vouloir du mal à Harry ? Malefoy ?" Non. Même lui avait changé. Il n'avait fait aucune remarque désobligeante depuis trois mois. Il faut dire que la révélation publique de ses parents comme le couple des partisans les plus fidèles de Voldemort n'avait pas aidé son image au collège. Et de toutes façons, Hermione l'avait entendu rire dans la Grande Salle lors de sa chute, alors ce n'était certainement pas lui.
Soudain, une voix retentit.
"Finissons-en."
Cette voix... Elle la reconnaîtrait entre mille. Cette voix douce et calme, qui pouvait sans s'élever d'un bit, faire trembler toute une classe. Le professeur Snape. Sans réfléchir, Hermione se retourna et courut vers la source du son. A quelques mètres d'elle se tenait une scène qu'elle n'oublierait jamais.
Le professeur Snape, droit et calme, sa baguette brandie sur un Harry serein, les mains vides, qui fermait les yeux. Les mots traversèrent sa bouche avant même qu'elle le leur ordonne.
"Expelliarmus !"
La baguette du professeur vola dans les airs et atterrit à 50 centimètres de Harry. Celui-ci se retourna lentement vers Hermione, bouche bée.
"NE BOUGEZ PAS ! cria cette dernière à l'intention de son professeur, sa baguette brandie sur lui.
-Sinon quoi ? rétorqua ce dernier de son habituelle voix calme et grave, en haussant un sourcil.
-Harry, ramasse sa baguette."
Mais Harry n'en fit rien. Il regardait toujours Hermione, incrédule, puis ses grands yeux verts se mirent à briller, jusqu'à ce qu'une larme s'en échappe, puis une autre. Avant qu'elle ait eu le temps de comprendre quoi que ce soit, la baguette de la sorcière se dématérialisa pour réapparaître dans la main de Snape. Un sortilège informulé.
"Accio baguette" aboya ce dernier à l'intention de sa propre baguette. Le bout de bois vola jusqu'à la main gauche du professeur.
"Miss Granger, je suis navré que vous ayez à voir cela." ajouta-t-il d'une voix sombre. Lorsqu'elle reprit enfin ses esprits, la jeune fille se jeta sur Snape, mais celui-ci l'ayant vu venir l'esquiva aisément.
"Hermione !" Harry semblait miraculeusement avoir retrouvé ses esprits. "Arrête, je t'en supplie..." Il ne cessait de pleurer.
-Je ne t'abandonnerai pas Harry, jamais ! Je te le jure !
-Hermione non ! Je..."
Mais il ne finit pas sa phrase. Hermione s'était à nouveau jetée sur Snape et celui-ci n'avait pas pu l'éviter, mais avait quand même eu le temps de lancer un sort en direction d'Harry.
"NOOOOOON !"
Elle se détourna de son professeur pour se jeter sur Harry. Il avait les yeux ouverts, vides, sans vie. Elle cria, jura, le secoua dans tous les sens, avant de s'effondrer sur le corps inerte de son ami.
"Non, murmura-t-elle, ce n'est pas vrai. J'ai rêvé. Tu es vivant. Non... NON !"
Une main se posa sur son épaule, elle savait à qui appartenait cette main. Et là elle n'avait qu'une envie, la détacher de son propriétaire. Elle se redressa d'un coup et lui fit face.
"NE ME TOUCHEZ PAS ! COMMENT OSEZ-VOUS ? Vous... Vous..." Ses mains tremblaient, tous ses membres la brûlaient, elle sentait son visage s'échauffer, elle sanglotait et tout son corps était secoué de spasmes.
"Vous... SALE TRAÎTRE !" Et sur ce dernier mot elle se jeta sur son professeur avec rage. Elle tenta de le frapper au visage mais ses deux poignets furent saisis.
"Miss Granger."
Elle se débattait autant qu'elle le pouvait, lui assénant de violents coups de genoux dans les côtes mais rien n'y faisait, il semblait aussi sensible à ses coups qu'une statue de marbre.
"Miss Granger, répéta-t-il, calmez vous." Sa voix était douce et posée. Mais Hermione ne l'entendait pas, elle n'entendait rien d'autre que son cœur qui battait à s'en rompre la poitrine, que son souffle court saccadé, elle haletait, se vidant de toute énergie. Elle continuait à se débattre, mais moins férocement.
"Hermione..." murmura-t-il. Les coups s'arrêtèrent. L'avait-elle bien entendu ? Elle se détendit un peu. Un Severus Snape qui l'appelle par son prénom avait autant de chance d'exister qu'un Severus Snape qui assassine son meilleur ami sous ses yeux. Elle faisait un cauchemar voilà tout. Oui un cauchemar... La tension sur ses poignets se fit moins forte, elle sentit une main glisser sous son menton et lui redresser la tête.
"C'était prévu, lui souffla-t-il. Vous êtes perdue, et cela est compréhensible. Je ne peux rien vous expliquer pour le moment, mais tout ce que vous avez vu est normal. Il ne s'agit en aucun cas d'un assassinat. Je comprends que voir Monsieur Potter mourir doit être un véritable choc, aussi je suggère que vous passiez par l'infirmerie avant de rejoindre votre dortoir."
Il lui tendit sa baguette. Hermione la prit, les yeux vides. Elle ne savait pas où elle était, elle ne savait pas avec qui elle était. Elle voulait juste retrouver son lit, doux, confortable, rassurant... Épuisée à la fois physiquement et mentalement par les évènements de la soirée, la jeune femme s'assoupit sans s'en apercevoir dans les bras de son professeur. Ce dernier la rattrapa aisément et lui glissa un bras sur le dos, la maintenant contre lui.
"Pardonnez-moi pour cela Miss Granger". De son autre main il leva sa baguette au-dessus d'elle, s'apprêta à parler, puis la rabaissa. Il soupira.
"Satanées promesses..."murmura-t-il. Il glissa sa main sous les genoux de la jeune fille, et sans un mot de plus, se conduisit vers le château, le corps frêle de son élève serré contre lui.
