Le monastère du Mont-Pélerin a bel et bien été fondé et est dirigé par un Lama incarné, mais comme je ne désire en aucun cas lui manquer de respect, j'ai choisis de ne pas nommer celui qui apparaît ici. D'ailleurs, si j'ai fait de graves erreurs concernant le bouddhisme, n'hésitez pas à me les dire. Mon but n'est pas de manquer de respect à qui que ce soit !


Rorkalym avait senti la peur, l'inquiétude et la colère qui avait teinté l'Esprit autour de ses amis, des jours plus tôt. Il avait dû se faire violence pour ne pas entrer en contact. Il devait apprendre le lâcher-prise. Si quelque chose de vraiment grave s'était produit, il n'en doutait pas, Selk'ym serait venu le récupérer. Mais ça n'avait pas été le cas. Et avec chaque jour qui passait, c'était devenu plus facile de ne pas s'inquiéter. L'ambiance du monastère aidait beaucoup. C'était chaleureux, confortable et paisible. C'était tout autant studieux et spirituel. Si les premiers jours s'étaient écoulés lentement et remarquables de quiétude, les trois semaines suivantes s'étaient transformées en une longue houle qui l'avait porté sans même qu'il s'en rende compte.

C'était lorsque le maître de cérémonie avait suggéré que la prière du soir lui soit dédiée, qu'il avait réalisé que c'était sa dernière nuit sur place. Une partie de lui brûlait de retrouver sa famille et ses amis, et l'autre n'avait pas envie de quitter le monastère. Il comprenait pourquoi son père avait passé tant d'années dans le sien.

Après la prière, il était parti retrouver les moines dans leur salon et, après quelques parties de Uno acharnées et une partie de Twister entre les deux gagnants ex-æquo pour déterminer l'ultime vainqueur – sœur Dorje, nommément –, il s'était retiré dans sa chambrette avec l'intention de se coucher tôt, afin de pouvoir participer à la méditation du matin avant que Selk'ym ne vienne le chercher dans la matinée. Mais son réveil indiquait minuit passé, et il ne dormait toujours pas. Ce n'était pas un manque de sommeil, ni un trépignement interne. C'était plutôt l'envie irrépressible de s'emplir de chaque instant du calme sacré du lieu tant qu'il le pouvait encore.

Une fois qu'il l'eut réalisé, avec un soupir, il se leva. Les regrets d'une nuit blanche seraient pour plus tard. Il se rhabilla, et se glissa silencieusement jusqu'à la salle de prière.

Comme la première nuit où il était venu, l'endroit semblait vibrer d'une vie paisible et immuable. Il scruta les ombres. Pas de moine caché entre les statues, cette fois. Ramassant un coussin, il s'installa au milieu de la pièce, fixant les formes obscures des bouddhas. Il ne se sentait pas chez lui ici. C'était autre chose. Quelque chose de plus subtil et de plus absolu. Il se sentait comme au cœur de l'univers, parfaitement niché dans le grand tout. Parfaitement accepté.

Se mordillant la lèvre, il jeta un regard à la porte qu'il avait laissé entrouverte. Ce qu'il s'apprêtait à faire était sans aucune doute dangereux, mais le désir, ou plutôt le besoin d'être absolument honnête avec lui-même en ces instants magiques, le rongeait de l'intérieur. Avec un soupir défait, il se releva et, ramassant un bol chantant, ferma le battant et appuya le récipient de métal contre, de manière à ce que le moindre mouvement le fasse tomber, et que le bruit l'avertisse.

Puis il revint au cœur de la salle mais, soudain trop grave pour se rasseoir, resta debout face aux bouddhas, un peu trop droit, un peu trop rigide. Se forçant à se détendre, il inspira et expira plusieurs fois à fond, ouvrant grand ses mains et faisant bouger ses doigts pour en chasser la tension, puis lorsqu'il se sentit prêt, d'un geste solennel, il retira son collier holographique et le rangea dans sa poche. Un instant, puis deux s'écoulèrent, et il réalisa qu'il retenait sa respiration. Il pouffa. C'était ridicule, d'autant qu'il se sentait mieux, ainsi. Plus honnête avec l'univers et surtout avec lui-même. Il faisait trop sombre pour qu'il puisse distinguer plus que les contours de son corps, et pourtant, il se sentait fondamentalement différemment. Plus fier, plus grand, plus puissant.

Roulant des épaules, il fit quelques pas sur la moquette rouge. C'était vraiment ridicule. En vérité, il n'avait pas changé. Il était toujours la même personne, et pourtant, juste de savoir qu'il se tenait là, dans le noir, avec son vrai visage, changeait tout. D'un geste vif, il fit face aux statues et, tendant les mains au ciel, entama une salutation à l'univers. Il connaissait les mouvements par cœur, pour les avoir répété des centaines, des milliers de fois dans sa vie. Et pourtant, il redécouvrait chaque geste, chaque enchaînement, alors que ses muscles roulaient sous sa peau avec une force qui ne lui était pas familière, son corps plus souple, plus léger, plus juste dans l'espace. Il ne put retenir un sourire prédateur, alors qu'un immense sentiment de toute-puissance l'envahissait. En cet instant, il se sentait invincible. Capable de tout.
D'un dernier geste gracieux, il termina sa salutation et se redressa, le souffle vaguement court, le son assourdissant de son cœur battant à ses oreilles dans le silence vibrant du lieu.
Lentement, savourant le déroulé de ses pieds nus, il revint vers le coussin de méditation abandonné, et s'y assit en tailleur. Il se sentait en paix avec l'univers. En phase.
Fermant les yeux, il laissa son esprit s'ouvrir largement à ce gigantesque néant. La toile de l'Esprit était vide, seulement teintée des vagues lueurs des esprits de ses amis et de celui de Markus, et pourtant, il ne trouvait plus ce néant si terrifiant. Plus si vide. Il n'y avait personne, mais cela ne voulait pas dire que la toile de l'Esprit n'existait pas, par elle-même et pour elle-même. Soudain, c'était un paysage immense qui s'ouvrait autour de lui, constitué de montagnes inexistantes, de rivières de vide et d'océans de rien. Autant d'absence qui constituaient des présences. Curieux, il l'explora, avec une prudence non pas née de la peur, mais du respect.

Parfois, au bord des limites de son esprit, il lui semblait percevoir des mouvements, des pensées, des présences. Des choses qu'il ne pouvait sentir, mais qui n'en était pas moins réel, il en avait la conviction. Il s'en sentit heureux. L'Esprit n'était pas vide. Il ne l'avait jamais été. Pas plus que son cerveau ne l'était quand il méditait. Ce n'était pas parce que c'était paisible au point d'en devenir imperceptible, que ce n'était pas là.

Sa curiosité apaisée, il revint en lui, emportant cette diffuse sensation de vie pour la graver dans son cœur, afin de s'en rappeler si, un jour futur, le besoin s'en faisait sentir.

Content et satisfait de l'instant présent, il rouvrit les yeux, pour les refermer tout aussi vite, ébloui par la lueur de dizaines de bougies dispersées autour des statues et sur les tables de prière.

Puis l'information atteignit son cerveau et, soudain paniqué, il se redressa, cherchant frénétiquement d'une main son pendentif, tendit que d'un regard larmoyant de changement de luminosité, il cherchait qui avait allumé les bougies.

Le son d'une allumette que l'on craque le renseigna, et il localisa la robe safran d'un moine dans un coin de la pièce, alors qu'enfin il parvenait à renfiler son collier, et que l'hologramme se remettait en place.

L'homme ne semblait pas plus surpris que cela de trouver un alien dans sa salle de prière, ce qui le prit au dépourvu, et il resta là, figé, le cœur battant la chamade.

« Rinpotché ?! » s'étrangla-t-il un peu alors qu'il reconnaissait l'actuelle réincarnation du fondateur du monastère (1).

Le quarantenaire acquiesça, lui faisant signe de s'asseoir d'un geste délicat de la main.

Automatiquement, il obéit, s'installant maladroitement sur le coussin qu'il venait de quitter précipitamment. Arrangeant sa robe autour de lui, le rinpotché fit de même sur son coussin dédié.

« Tu peux l'enlever si tu le désires. » nota-t-il, faisant un geste en direction de son cou.

« Heu... »

« La vérité est chère au cœur du Bouddha. »

« Je n'aurais pas dû l'enlever à la base. »

L'homme sourit.

« Ce masque a sans aucun doute son utilité hors de ce lieu, mais ici, en cet instant, il ne te protège pas. Car tu n'es pas en danger. »

Rorkalym hésita puis, lentement, en s'emmêlant un peu dans le cordon, il s'exécuta.

Le moine approuva d'un air paisible.

« Ne te sens-tu pas mieux ainsi ? »
« Si... mais... »

Le rinpotché leva une main, le faisant taire.

« Frère Kang est venu le lendemain de ton inscription à cette retraite pour m'expliquer que tu étais... particulier. C'était bien intentionné de sa part. Inutile aussi. Être Rinpotchéa quelques avantages. Une certaine clairvoyance notamment. J'ai vu qu'un preta en quête d'illumination allait venir ici. Ta soif d'apprendre et ta curiosité dévorante t'ont trahi, fantôme affamé. » expliqua-t-il. Ses mots étaient terrifiants, mais son ton était rassurant.
« Un
preta, maître ? »

« Oui. Un preta. Un être qui n'est qu'une parodie d'humain, dévoré par une faim inextinguible, rongé par l'orgueil et la colère, semant mort et désolation sur son passage alors qu'il tente de se rassasier, toujours en vain. »

Il ne put que sinistrement acquiescer.

« La plupart des gens nous appellent wraiths. »

« Qu'importe le nom. La nature est la même. »

Il opina tristement. Même sur Terre, même avec un hologramme, même en n'ayant jamais rien fait de mal, il était et resterait toujours un wraith, un preta. Un monstre.

D'un geste théâtral, le rinpotché le fit sortir de ses sombres considérations.

« Mais ! Car il y a un mais... Tu es là. »

Ne voyant pas où voulait en venir le moine, il ne répondit rien.

« Lors de ma précédente incarnation, j'ai crée ce rabtenet d'autres afin d'offrir au plus grand nombre une voie vers l'Illumination. Car après tout, n'est-ce pas le but de tout homme de s'élever vers les plans supérieurs du Samsara? D'atteindre le bonheur parfait de l'Illumination ? Je ne pensais pas qu'un jour, ma mission serait d'offrir cette chance à d'autres. Mais, les voies du Bouddha sont nombreuses et complexes. Et te voilà. Il y a quelques années, on raconte qu'un Bodhi a été vu à Lhassa, la capitale du Tibet. Les rumeurs racontent que ce Bodhi était accompagné d'un preta, ou d'un asura, on ne sait pas trop, et qu'ensemble, ils ont sauvé des opposants au régime de l'oppresseur chinois. Les rumeurs disent que ceux qui étaient là ont assisté à des miracles comme seuls les dieux et les demi-dieux en sont capables. Ces miracles n'ont pas été accrédités, mais après la visite de Dampa Kang, qui est miraculeusement sorti de ses montagnes tibétaines en seulement quelques heures juste pour convaincre ton père de te laisser venir ici, et ensuite pour me prévenir à ton propos, j'ai mené mon enquête. Et c'est ainsi que j'ai appris que c'est pour lui, et lui uniquement, que ces êtres merveilleux sont venus, ce jour-là à Lhassa (2). »

Il connaissait l'histoire. C'était avant que leurs parents ne viennent s'installer sur Terre définitivement pour les élever. Mais il savait aussi que ça faisait partie du « secret ». Il ne dit rien.

Le rinpotché l'observait, impénétrable.

« Est-ce que Shambala existe ? »
Il ne répondit pas, ne sachant ce qui serait déjà trop.

« Tu connais le Bodhi de Lhassa, n'est-ce pas ? (Une lueur presque avide était apparue dans le regard de l'homme.) Non, ne me dis rien ! Ce genre de savoir doit se mériter. »

L'homme inspira profondément. Il en profita pour souffler un peu.

« Qu'est-ce que vous attendez de moi ? » finit par demander l'adolescent.

« Ce que j'attends de toi ? Mais rien. J'espère en revanche que mes enseignements et ton séjour au sein de notre rabten t'auront permis de trouver ce que tu es venu y chercher. »

Rorkalym prit le temps de réfléchir.

« Je... j'étais venu pour essayer de comprendre pourquoi mon père a passé tant d'années dans un monastère. Ce qu'il y a trouvé. »

« Et tu l'as découvert ? »
« Non, je ne crois pas... Je crois que... je ne pourrai jamais vivre ce qu'il a vécu, et donc je ne pourrai jamais fondamentalement le comprendre mais... Maintenant, je comprends un peu mieux d'où lui vient cette... conviction. Et... j'ai beaucoup appris sur moi-même. Ce qui est plutôt pas mal, non ? »
L'homme sourit.

« C'est plus que pas mal. C'est excellent. Il faut se connaître, pour pouvoir s'améliorer et progresser sur la voie de l'Illumination. » affirma ce dernier avec enthousiasme.

Rorkalym opina vaguement.

Le rinpotché se leva, venant s'agenouiller devant lui, posant une main ferme sur son épaule.

« N'aies pas peur : transcender sa nature pour tendre vers le meilleur est le destin de tout être. Ainsi est le Samsara. Comme les dieux peuvent déchoir de leurs palais célestes, les démons peuvent atteindre l'Illumination. C'est ce que le Bouddha nous enseigne. Chacun souffre de ses propres peines, et possèdent ses propres entraves, mais le Nirvana n'est inaccessible à personne. »

« Vous pensez que je pourrais transcender ma nature de... preta ? »

« Serais-tu le premier ? »

Il hocha négativement la tête.

L'homme se redressa et, lui tendant la main, l'aida à se relever.

« Tu es encore jeune, et comme tous les preta, c'est une éternité de faim qui s'ouvre devant toi. Mais ne perds pas espoir. Cela signifie que contrairement aux hommes qui n'ont que quelques décennies pour apprendre et progresser, tu as une éternité pour apprendre les leçons que cette existence te réserve. Tu peux t'élever, je le sais. »

Il opina vaguement, guère encouragé par les paroles.

« Maintenant, tu devrais aller dormir. Sinon ton père va croire que nous t'avons torturé pendant ce mois. »

Soudain, il réalisa combien il était vidé. S'inclinant vaguement, il obéit.

Un raclement de gorge le stoppa sur le pas de porte.

« Tu devrais remettre ton collier. L'humanité, n'est sans doute pas encore prête à réaliser qu'elle n'est pas la seule à bénéficier des enseignements du Bouddha. »
« Oh, oui. Désolé. Merci, maître. Bonne nuit. » s'excusa-t-il en l'enfilant.
« Bonne nuit, très cher. Dans cette vie ou une autre, nous nous reverrons. »

Surpris par la tournure, il jeta un regard à l'homme qui articula silencieusement « Rinpotché » en pointant sa tempe.

Avec un sourire et un dernier regard, Rorkalym quitta la salle brillante des lueurs des bougies reflétées par les statues de bronze.

Un jour, pas si lointain, il connaîtrait la Faim. Mais ce jour n'était pas encore venu, et pour l'heure, il était juste fatigué – et ça lui convenait parfaitement.


(1) Les Rinpotché, tout comme le Dalaï-lama, se réincarnent à leur mort, et la réincarnation doit être trouvée selon un processus complexe, impliquant notamment que l'enfant qui est la réincarnation reconnaisse des objets ayant appartenu au défunt, et connaisse des choses qu'il ne pourrait savoir s'il n'était pas le réincarnation. La réincarnation doit, en outre, être validée par le Dalaï-lama pour être reconnue. Rinpochéou Rinpotché, Rimpoché, Rimpotchéest une épithète honorifique propre au bouddhisme tibétain. L'adjectif rinpochésignifie littéralement « précieux ». Le titre Rinpochéest généralement réservé à un lama incarné. Il fait référence au fait que le lama est reconnu comme la réincarnation d'un grand maître du bouddhisme tibétain, suivant une tradition spécifique du Tibet. (Source: Wikipédia)

(2) « Au-delà des étoiles », arc 6.