Navrée du retard de publication. Le chapitre est écrit depuis quelques semaines, mais il n'était pas encore relu.

Bonne lecture, malgré la teneur plutôt sombre de celui-ci.

Demain, il y aura une nouvelle rumeur stellaire.

Trigger warning : Dépression, pulsions suicidaires et automutilation.


Les rais de lumière au plafond lui apprirent qu'il était largement midi passé.

Roulant sur le dos, Zen'kan jeta un regard assassin à son radio-réveil. Six mois, jour pour jour, s'étaient écoulés depuis le pire moment de sa vie.

Entretemps, il avait fêté ses quinze ans, avait abandonné toute idée de jamais parvenir à finir sa scolarité, son frère était venu avec l'Utopia et avait gâché trois semaine de sa vie à essayer de l'aider, en vain, avant de devoir repartir, et il n'avait toujours pas réussi à se supprimer.

Il tendit l'oreille. Pas un bruit dans la maison.

Avec un grognement, il se leva et, entrouvrant la porte de sa chambre, s'assura qu'il était bel et bien seul. C'était le cas. Milena avait trouvé un poste de vigile dans un centre commercial du coin.
Elle travaillait autant que possible. Apparemment, ils avaient plus de dettes que ce qu'elle voulait bien avouer – en grande partie à cause de lui, et de l'école privée payée d'avance à laquelle il n'allait même plus.
Fronçant le nez, il huma un vague relent aigre. Il faudrait qu'il commence à sérieusement envisager de se laver. Enfin, s'il trouvait déjà le courage de changer de slibard, ce serait un miracle.

Plissant les yeux pour se protéger de la lumière du début d'après-midi qui inondait le salon, il se dirigea vers la cuisine. Il avait faim. L'odeur du gratin que sa mère avait préparé la veille arracha quelques grondements déchirants à son estomac. Il avait refusé de sortir de sa chambre hier soir, comme tous les soirs. Il ouvrit le frigo. Il en restait une bonne moitié dans un plat. Il l'attrapa, abandonnant le cellophane sur le comptoir, récupéra une fourchette sur l'égouttoir et repartit s'enfermer dans sa chambre.

Dans un coin de sa tête, le scintillement joyeux d'Ilinka clignota.

« Bonjour, Zen'kan ! Comment vas-tu ? »

Comme on claque une porte, il lui ferma son esprit.

Il ne méritait pas son amitié et elle ne méritait pas d'être salie par le contact d'un esprit comme le sien.

Venant s'asseoir au pied de son lit, dos au sommier, il enfourna une bouchée de gratin froid d'une main, de l'autre tirant de l'ombre de son matelas une boîte à chaussures usée. D'une main, il en fit sauter le couvercle, farfouillant distraitement dans le bric-à-brac.

D'une griffe, il effleura la toile rêche de salive du bandana qu'il utilisait comme bâillon. Puis sa main dériva, hésitant entre le serre-joint ou le morceau de câble dérobé dans l'atelier de Selk'ym.

D'abord manger, le reste ensuite.

Repoussant la boîte, il engloutit encore quelques bouchées, s'interdisant de les savourer malgré l'onctueux fromage, puis il abandonna le plat entamé et la fourchette sur ses draps et, s'installant en tailleur, se mit au travail. C'était devenu un rituel. Des instants de douleur qui rendaient la journée supportable. La douleur du corps pour soulager celle de l'esprit.

D'abord, il posa le petit miroir contre le mur en face de lui, le calant avec un livre afin qu'il se voie parfaitement dedans. Dans la faible lueur de ses volets fermés, ses yeux semblaient luire comme ceux d'un fauve, jaunes dans le renfoncement trop sombre de ses orbites.

Au début, il portait encore son collier, ne l'enlevant que pour se regarder dans ce miroir, afin de ne pas s'autoriser à oublier quel monstre il était. Mais il y avait renoncé des semaines auparavant. A quoi bon ? Il ne sortait plus. Et il était ce qu'il était. Une immonde abomination alien, qui ne méritait pas le droit au pardon. Un monstre brutal et violent. Et rien d'autre.

Il attrapa un élastique et s'attacha les cheveux afin qu'ils ne le gênent pas, puis il plia soigneusement le bandana afin d'en faire un genre de gros cylindre, qu'il posa soigneusement à portée de main sur le plancher. Ensuite, il s'intéressa au contenu du carton. Qu'est-ce qui l'inspirait le plus aujourd'hui ?

Il médita sur la question quelques instants. La rage et la colère le consumaient toujours, lui donnant envie de saisir quelqu'un, n'importe qui, et de lentement, soigneusement, lui crever les yeux en y enfonçant ses pouces.

Ainsi soit-il. Il attrapa le serre-joint. C'était une grosse pièce de métal, avec un petit embout rond, qu'il fallait visser pour le fermer. Il l'ajusta, le serrant juste assez pour pouvoir y glisser son poignet, puis il chercha le bon endroit. Le point le plus douloureux possible. Il le trouva facilement, un peu en dessous de l'articulation, entre les deux os, là où se trouvait sa glande à enzyme encore atrophiée. Coinçant le serre-joint entre ses genoux, doucement, méthodiquement, il se mit à serrer. Rapidement, l'embout s'enfonça dans sa peau, disparaissant presque entre les muscles et les tendons. Sous la pression, sa main se recroquevilla en avant, alors que la douleur lui arrachait un sourire extatique.

Il était un wraith. Pire, un guerrier wraith. C'était tout ce dont il était capable. Infliger peine et souffrance. Autant que ce soit sur lui, et sur personne d'autre. La douleur était maintenant brûlante. Presque aveuglante. Il s'arrêta un instant, juste le temps de ramasser son bâillon improvisé et de le caler entre ses mâchoires, puis il poursuivit sa tâche. Serrer. Serrer encore, jusqu'à ce qu'il n'ait physiquement plus la force de le faire. Finalement, il n'arriva plus à faire bouger le pas de vis.

La mâchoire crispée, il laissa échapper un gémissement étouffé. Voilà tout ce qu'il méritait. Il ne valait pas mieux.

Il tenta de bouger ses doigts. Ils ne répondirent pas, paralysés par l'écrasement des tendons. Il n'obtint qu'un éclair de douleur cuisant. Renversant la tête contre le lit, il se força à continuer, tentant de jouer des accords inexistants sur une guitare imaginaire, ignorant les larmes de rage, de désespoir et de douleur qui coulaient sur ses joues.

.

« Ilinka ? La Terre parle à la Lune ? »
« Hein, quoi ? »

C'était dur de se concentrer sur ses cours quand la moitié de son esprit était accaparée par la souffrance qui émanait de l'esprit de son ami, qui refusait pourtant toujours de la laisser approcher.

« Ilinka, essaie de suivre. » supplia l'enseignante.
Elle opina, contrite.

« Pardon, Madame. Vous pouvez répéter votre question ? »
« Peux-tu traduire le paragraphe que Jessica vient de lire ? »
« Heu... »
La femme soupira.

« Page quarante-huit, paragraphe deux. »

Hâtivement, elle tourna les pages du livre jusqu'à trouver le passage.

« Heu... alors... He was from... Il venait de Houston... et découvrait pour la première fois de sa vie New York. Sa grand-mère était arrivée là, peu après la guerre. All of her belongings... heu... Toutes ses affaires tenaient dans une petite valise de cuir brun. Elle lui racontait souvent l'entrée dans le port. La Statue de la Liberté était plus grande que tout ce qu'elle avait vu auparavant. Jack pensait que... »
« OK, c'est bon. Merci, Ilinka. Andrea, tu continues. »

Son camarade reprit là où elle s'était arrêtée, mais elle n'y fit plus attention. Les ondes sombres de douleur de Zen'kan étaient comme la lueur bleue d'un piège à insecte pour un papillon. D'un mortel attrait.

Baissant la tête, afin de donner l'illusion qu'elle suivait le cours, elle ferma les yeux, basculant.

« Zen ! Zen ! S'il te plaît, arrête ! »

Il l'avait entendue, elle le savait à la manière dont il avait renforcé son esprit, afin de lui en interdire l'accès.

Elle continua longtemps à supplier et à gratter au pied de ses murailles. Elle n'osait faire plus, de peur de le détruire un peu plus qu'il ne l'était déjà.

Ce fut la main ferme de sa professeure la secouant qui la ramena à elle.

« Hein ? Quoi ? » bafouilla-t-elle, découvrant qu'elle était seule en classe, tous ses camarades étant sortis pour la récréation.

Madame Maudois s'agenouilla devant elle, l'air soucieux.

« Ilinka. Est-ce que quelque chose ne va pas ? »

Fronçant les sourcils, elle chercha quoi répondre qui ne mette pas le Secret en danger.

« Non, madame, tout va bien. Je suis juste un peu fatiguée. »

« Tu es sûre ? »
« Oui. Est-ce que j'ai mal traduit ? »
« Non, bien sûr que non ! Tu es pratiquement bilingue. Mais j'ai l'impression que tu es de moins en moins attentive en cours. Si quelque chose te tracasse, tu peux m'en parler, ou aller voir la conseillère scolaire, d'accord ? »
« Oui, madame. Merci mais tout va bien. »

La prof opina, guère dupe.

« Allez, fiche le camp. Vous n'êtes pas censés rester en classe pendant les pauses. »

Ramassant ses affaires, elle obéit.

Ignorant ses camarades qui l'invitaient à rejoindre leur discussion, elle partit s'isoler dans un coin reculé de la cour.

« Papa ? »
Immédiatement, la conscience puissante et rassurante de son père l'entoura.

« Oui, ma petite reine ? »
« Comment tu fais ? »
« Comment je fais quoi ? »
Elle ne savait comment l'expliquer. Elle lui montra juste le souvenir de ce jour-là, de la boule de rage aveugle qu'il était, ainsi que la perception présente de la masse sombre et paisible qu'il était en cet instant.

Markus se rembrunit. Tant de honte que de tristesse.

« Je ne sais pas... princesse. C'est compliqué... je... »
« Montre-moi. » suggéra-t-elle.

Avec un soupir mental, il acquiesça. Il lui montra plusieurs bribes de souvenirs. Des instants de rage et de colère absolue. Des moments de pure violence contenue à grand-peine, ne demandant qu'à se déchaîner. Il y avait les fois où Rosanna parvenait à le raisonner et, plus souvent, les fois où, aveuglé par ses émotions, il s'y abandonnait et était arrêté – par l'artiste, ou par un adversaire trop fort pour lui – et, finalement, soigneusement censuré pour ne pas la choquer, il y avait toutes les fois où il allait au bout de sa vengeance, avec toute la brutalité dont il était capable, jusqu'à épuiser la dernière étincelle de colère en lui.

« Tu n'arrives pas à les contrôler ? »

« Non, pas toujours. Je suis malheureusement faillible, ma petite reine. Et j'en serai toujours infiniment désolé. »

Elle sentit le goût amer du remord et de la honte teinter l'esprit de son père.

Il s'était excusé. A d'innombrables reprises. A elle, à Milena, à Zen, à tout le monde. Elle lui avait tout pardonné et pourtant, il s'en voulait encore. Rosanna lui avait dit que c'était normal. Qu'ils étaient ses parents, ses protecteurs. Elle n'était pas censée être en danger à cause d'eux.

Sa mère aussi s'en voulait encore.

« Merci, papa. »
Pourquoi avait-il fallu que ça se passe ainsi ? C'était juste un incident à la con ! Et pourtant, des mois plus tard, ses parents s'en voulaient toujours, Milena ne décolérait pas et continuait d'accuser son père d'avoir essayé de tuer Zen, Rory avait – à force de se voir impuissant – littéralement pris la fuite de l'autre côté du monde, et Selk'ym se la jouait moine impassible qui ne remarque pas que tout va de travers. Quant à Zen'kan...

Il ne l'avait plus laissé l'approcher dans l'Esprit depuis ce jour-là. Et il s'était physiquement de plus en plus renfermé, au point que ça faisait au moins un mois qu'elle ne l'avait pas vu du tout, malgré tous ses efforts.

« Ilinka, pourquoi tu me poses ces questions ? » s'inquiéta Markus, la sortant de ses considérations.

« Désolée, papa. Je dois retourner en classe. La récréation est finie. On se parle plus tard ? »

« Ilinka ! »

Elle sentit l'inquiétude de son père, mais se força à y faire abstraction. Après quelques instants, l'insistance de son esprit diminua.

« Étudie bien, ma princesse. Je t'aime. »

« Moi aussi, je t'aime. »

Un instant ou deux, son esprit s'attarda sur elle, puis il se recentra sur ses propres tâches.

.

Ilinka lui avait dit qu'ils parleraient plus tard, et il y comptait bien. Il avait donc quitté le travail un peu plus tôt pour aller la récupérer directement à l'arrêt de bus.
Sa fille, un peu surprise, s'était installée à côté de lui, avait bouclé sa ceinture, mais il n'avait pas redémarré.

Après un instant de silence, il trouva la force de parler.

« Tu voulais qu'on parle. » nota-t-il télépathiquement.

« Non !... Enfin... oui... peut-être... Je ne sais pas. »
Il la fixa.

« Ma petite reine. Dis-moi ce qui ne va pas. Si je ne sais pas ce qui se passe, je ne peux pas t'aider. »

« C'est Zen... »

Il soupira. Bien sûr que c'était Zen. Lui aussi, le jeune wraith l'inquiétait. Mais que pouvait-il faire ? Milena refusait catégoriquement qu'il l'approche, et comme disait sa douce humaine, « on ne fait pas boire un âne qui n'a pas soif ».

Ni lui, ni Rosanna, ni personne ne pouvait le forcer à cesser de ressasser ses actes pour avancer.

Un grondement défait lui échappa. Tout était de sa faute. Zen'kan n'était qu'une larve. L'accident était prévisible. Et objectivement mineur. C'était lui qui avait réagi démesurément et transformé tout ça en catastrophe. Ce n'était pas son jeune frère qui avait échoué. C'était lui. Il avait raté tellement de choses. Laissé tomber tellement de gens. Il s'était surestimé. Il était un traqueur. La lie des wraiths. Un criminel, même aux yeux des siens. Une brute épaisse qui, à peine adulte, avait assassiné son maître. Et il avait cru qu'il pourrait être digne d'élever une reine ? Il n'était même capable d'enseigner à une larve de guerrier comment contrôler ses pulsions !

Il abattit un poing rageur sur le volant, arrachant un cri effrayé à Ilinka.

En une seconde, sa colère et son auto-apitoiement disparurent.
« Ma princesse, je suis désolé. Je t'ai effrayée. Je ne voulais pas. Je t'en prie, pardonne-moi ! »

Son instinct lui disait de s'incliner. De supplier la clémence royale. Mais Ilinka n'était pas sa reine. Elle était sa fille. Elle n'avait pas besoin qu'il s'aplatisse. Elle avait besoin qu'il la rassure.

Plutôt que de gigoter dans sa panique, il lui tendit les mains en signe de paix.

Elle les lui prit, sans hésiter, le fixant droit dans les yeux, un air sérieux qu'il ne lui connaissait pas.

« Je n'ai pas peur de toi. J'ai confiance en toi. Je t'aime. »

Ses pensées étaient claires, limpides, rayonnantes de sincérité.

Il sentit un maelstrom d'émotions contradictoires monter en lui. Fierté, honte, joie, tristesse, amour, regret. Tant de choses qu'il peinait à démêler.

Posant une main sur la joue de sa fille, il opina doucement.
« Je suis le plus chanceux de tous les
wraiths de l'univers de t'avoir, ma petite reine. »
Oh oui, il avait de la chance de l'avoir. Sa petite reine. Sa fille. Et Rosanna. Sa lumineuse humaine. Sa compagne.

« Tu ressembles beaucoup à ta maman, tu le sais ça ? »
« Ah bon ? »

Il sourit, doucement.

« Oui. Tu es comme elle. Tu sais voir le meilleur en chacun. »

Elle verdit sous son hologramme, dont les joues rosirent doucement.

« Tu sais quoi ? »
Elle hocha négativement la tête.

« Zen'kan est mon petit frère et mon neveu. Peu importe ce que pense Milena, il est de mon devoir de l'aider. »

Ilinka sembla s'illuminer.

« Tu vas l'aider ? Comment ? »
Il se rembrunit un peu.

« Je vais y réfléchir. »

« Merci, papa ! Merci ! » s'extasia-t-elle, se jetant à son cou, malgré la ceinture de sécurité qui entravait ses mouvements.

Il la serra contre lui, s'émerveillant de cette odeur si douce d'enfant qu'elle avait toujours, malgré les années.