Milena ne travaillait que l'après-midi. Elle était venue toquer à sa porte vers onze heures. Lui avait proposé qu'ils mangent ensemble. Zen'kan n'avait pas répondu. Elle avait tenté d'entrer et, découvrant qu'il l'avait fermée à clé, avait violemment secoué la porte en hurlant. Il s'était tourné dans son lit, faisant face aux persiennes fermées. La voix de Milena s'était brisée. Elle avait marmonné des choses presque incompréhensibles de l'autre côté du battant. Des mots qui ressemblaient à des excuses. Mais il ne méritait aucun pardon.

Finalement, elle avait dû partir. Elle avait besoin de ce travail.

Il était resté longtemps immobile. Savourant la souffrance de son âme, comme on savoure un bon vin. Même sans rien faire, il n'était capable que de faire le mal.

Finalement, c'était sa vessie qui l'avait forcé à sortir de ses ruminations. Il n'était pas encore tombé assez bas pour se souiller ainsi.

Comme d'habitude, il avait écouté le silence, puis avait entrouvert la porte, écouté encore et, certain d'être seul, il était parti aux toilettes.

Pendant un moment, il avait envisagé faire un détour à la cuisine, mais le nœud serré de la faim dans son ventre était une douleur intéressante. Presque fascinante.

Il reprit la direction de son antre, dont l'air était saturé des remugles chauds d'une pièce mal aérée et trop habitée.
C'était sa chambre, petite, sombre et pleine de ses affaires, de son odeur et de sa tristesse. Son chez-lui.

Claquant la porte du pied, il se laissa mollement tomber sur le ventre en travers du lit, se tordant le bras pour atteindre la boîte cachée sous le sommier, dont il fit sauter le couvercle.

Attrapant le miroir, il détailla son reflet. Les yeux jaune pisse, le teint cadavérique. Un mouvement dans les ombres derrière lui le fit se retourner en sursaut.

Avec un petit bruit de froissement, un de ses posters, celui qui se détachait coin après coin depuis des semaines, tomba au sol.

Il soupira, rit de sa bêtise et se retourna, avant de bondir en arrière en hurlant de terreur, tandis que le miroir s'envolait, ricochant sur le mur avant de se briser au sol.

Face à lui, accroupi à moins de dix centimètres de là où il se trouvait un instant plus tôt, un monstre se tenait, un rictus mauvais découvrant des dents translucides alors qu'il détaillait d'une immense main griffue le contenu de sa boîte. Il réalisa que la créature était un wraith, tout comme lui. Puis son cerveau se remit à fonctionner correctement et il prit conscience que le wraith en question était Markus.

« Comment t'es rentré ? Je n'ai rien entendu. » siffla-t-il, rendu hargneux par la peur.
« Je suis un traqueur, larve. Je pourrais te tondre sans que tu t'en rendes compte. »

Avec la prudence de quelqu'un manipulant des explosifs armés, son oncle posa le carton sur le lit, avant d'en sortir les objets un à un, les disposant soigneusement sur les draps chiffonnés, ses fentes respiratoires palpitant parfois alors qu'il humait l'air, évoquant à Zen un serpent.

« Qu'est-ce que tu fais avec tout ça ? » demanda Markus, faisant jaillir dans un bruit sec la lame d'un cutter – ce qui fit frémir l'adolescent.

« Rien de spécial. »

Son oncle le fixa, une arcade sourcilière levée, insondable.

Sous le regard implacable, il se sentit acculé. Défiant, il montra les dents.

« Rien qui te concerne. T'as rien à faire ici, c'est ma chambre. »

Markus ne bougea pas. Puis lentement, comme une montagne se mettant en marche, il se redressa et avança vers lui, contournant le lit. Zen'kan se força à ne pas bouger malgré son instinct qui lui hurlait de fuir, ou d'au moins se recroqueviller.

Son oncle lui fit face, le dominant de toute sa terrifiante hauteur, un grondement mauvais roulant dans sa poitrine.

Zen ne put s'empêcher de remarquer qu'il ne portait pas ses vêtements habituels, mais un haut de cuir sombre et un pantalon assorti, ainsi que son manteau wraith.

Son oncle n'avait pas fait que retirer son collier holographique...

Son cheminement de pensée fut interrompu par le mouvement du traqueur, trop rapide pour l'œil, et le choc brutal du mur dans son dos.

Il se retrouva écrasé contre la paroi, la main de son oncle appuyée lourdement sur sa poitrine, les ongles émoussés accrochant la toile de son t-shirt.

« Alors comme ça, tu aimes souffrir ? »

La question s'insinua dans son esprit, dont la surprise avait abaissé les défenses.

En guise de réponse, il parvint à éructer un vague grondement de défi.

La pression s'intensifia un peu sur son plexus solaire.

« Réponds ! Tu veux souffrir ? »

La force de l'esprit de son aîné sur le sien l'écrasait presque autant que sa main.

Est-ce qu'il aimait souffrir ? Non, bien sûr que non. Est-ce qu'il voulait souffrir ? Bien sûr que oui. Il n'y avait que deux alternatives. Souffrir ou faire souffrir. Il avait choisi son camp.

Et il savait précisément comment obtenir cette douleur si indispensable.

Relevant la tête, il inspira autant qu'il le pouvait au vu de sa situation et lâcha un rire dédaigneux, avant de cracher à la face de son oncle.

Avec autant de terreur que d'euphorie, il sentit les pointes de douleur des crochets transperçant le tissu et sa peau, alors que Markus ouvrait son schiitar avec un grondement mauvais.

.

Mais qu'est-ce qu'il était en train de faire ?

Qu'est-ce qu'il était en train de faire ?!
Zen'kan n'était pas un adversaire. C'était juste une larve perdue qui ne savait plus où elle en était.

Soudain, ce fut comme s'ils avaient échangé leurs places. Il était à nouveau un jeune guerrier plein d'une colère qu'il ne comprenait pas plus qu'il ne la contrôlait, face à un maître qui n'avait jamais demandé à se voir confier un tel problème sur pattes. C'était des décennies avant qu'il ne scelle son destin en tuant le guerrier au service duquel il avait été placé. A l'âge de Zen'kan, il était déjà trop grand pour aller nettoyer les conduits, encore trop jeune pour être mis en apprentissage. Alors, il faisait le travail d'un esclave. Entretenir les armes des combattants, réparer leurs armures, toutes ces choses. Un guerrier était responsable de lui et des autres mâles de sa couvée. Ce n'était pas un mauvais wraith. Il n'était pas sadique ni vicieux comme le serait plus tard son maître. Il était juste un guerrier de Silla. Peu patient, et ne sachant pas gérer les problèmes autrement que par la violence. Et lui, par rébellion, par bravade, parce qu'il était trop plein de rage, il n'avait cessé de le défier. En désobéissant, en se battant avec ses frères de couvée et d'autres, en agressant des esclaves, parfois même en bâclant volontairement son travail. A chaque fois, le guerrier le battait. Cela ne l'empêchait jamais de recommencer. Un jour, après la désobéissance de trop, il s'était retrouvé contre un mur, la main du guerrier sur sa poitrine.

Il n'avait pas baissé les yeux. Ne s'était pas soumis. Et le guerrier n'avait pas mis sa menace à exécution. Ce jour-là, il avait cru avoir gagné. En vérité, il avait tout perdu. Le lendemain, il était placé sous les ordres exclusifs du combattant le plus brutal et dépravé de la ruche.

Silla avait escompté que la sauvagerie de son aîné le briserait. Elle n'avait fait que solidifier et affermir la rage qui couvait en lui. Il avait haï son maître de chaque fibre de son âme, et dès qu'il l'avait pu, il l'avait tué – avec la plus sadique des joies.

Mais le meurtre n'avait pas étouffé le feu brûlant de la violence en lui.

Cette flamme brûlait toujours, et sans doute ne s'éteindrait-elle jamais. Il était un guerrier. Conçu pour tuer, pour massacrer. Mais avec le temps, il avait appris à se contenir. A diriger ses explosions de rage sur ses ennemis puis, bien des siècles plus tard, grâce à Rosanna, il avait appris à combattre le feu par le feu. A remplacer la colère, la rage, la sauvagerie par d'autres choses. L'amour, la joie, la fierté.

Alors, qu'est-ce qu'il était en train de faire ?
Zen'kan était juste une larve de guerrier, pleine de la même sauvagerie atavique que lui.

Il était une arme, tout comme lui. Mais contrairement à lui, l'enfant n'avait pas été traité comme tel. Il avait été traité comme on traiterait un enfant humain. Inoffensif, fragile, et vierge de toute expérience précédente.

Mais il n'était pas humain. Il était wraith. Conçu dès la fécondation pour remplir un rôle précis dans la ruche, son génome soigneusement sélectionné pour lui conférer les caractéristiques désirées, sa mémoire remplie des souvenirs des générations précédentes.

Zen'kan était une bête de guerre que personne ne s'était jamais soucié de dresser.

Venn'kan de Silla (1) avait été un chien fou. Il avait fallu que cette bête sauvage meure entre les mains des Atlantes afin que Markus Lanthian puisse émerger de son cadavre.

Venn'kan n'aurait pas été capable d'aider son cadet. Mais Markus...

.

Son oncle était resté figé de longs instants. S'il attendait des excuses, il ne les aurait pas !

Ses mots ne pouvaient pas expier l'abomination qu'il était. Sa douleur peut-être. Il méritait de sentir sa vie lui être arrachée. Il le méritait.

Au bout de ce qui sembla une éternité, Zen'kan sentit les crochets sortir de sa chair. Une vague déception l'envahit.

Mais son oncle ne retira pas sa main, allégeant à peine la pression.

En revanche, son rictus de colère se mua en un sourire amusé.

« Quoi ?! » ne put-il s'empêcher de coasser.
Le sourire se mua en un grondement sardonique.

« Le destin a un certain sens de l'humour. » lâcha le traqueur, tout en retirant finalement sa main.
Soudain, il pouvait à nouveau respirer librement. Il se pencha en avant, inspirant à fond.

« Hein ? »
« De tous les
wraiths de l'univers, c'est à moi que revient cette tâche... quelle ironie. »
Mais de quoi parlait-il ?

« Quelle tâche ? »
D'un geste brusque, Markus le redressa, le forçant à le regarder dans les yeux.

« Faire de toi un guerrier fiable et honorable, et pas un chien fou. »

« Hein ?! »

Mais de quoi il lui parlait ? Il n'était pas fiable, il l'avait largement prouvé, quant à parler d'honneur... encore fallait-il avoir quoi que ce soit à défendre.

Markus ne lui laissa pas davantage le temps de réfléchir et, le saisissant par l'épaule, il le poussa vers le couloir.

« Hé, on va où ? Je peux pas sortir comme ça ! J'ai pas mon collier ! »
« Moi non plus. Avance ! »
« Mais chuis en pyjama ! »
« Avance ! »

.

Pipeau vautré sur ses genoux, Ilinka contemplait la forêt jaunissante, au-delà des champs.

Elle était heureuse. Pour la première fois depuis des semaines, l'âme de Zen'kan n'était pas un bouillonnement de tristesse et de colère. Milena était furieuse, mais elle n'était pas télépathe. Ce n'était pas pareil. Et c'était sa maman qui avait dû la calmer. Pas elle.

Markus avait tenu parole. Il avait fait quelque chose. Elle ne savait pas quoi. Ce n'était pas important. Tout ce qu'elle savait, c'était qu'il avait pris son ami, le Jumper et un congé à durée indéterminée de son travail à la réserve. Et que pour la première fois depuis longtemps, Zen'kan n'était plus si malheureux. Elle n'avait pas besoin d'en savoir plus.


(1) Il s'agit de l'ancien nom wraith de Markus. Il ne le considère plus en aucune façon comme son nom.