Bon, les quelques semaines de hiatus sont devenues plus de six mois, avec presque 30 chapitres de « Par la volonté » à publier mais, enfin, je reprends par ici.

Pour résumer vite fait les derniers chapitres : Suite à une dispute entre Ilinka et Zen, ce dernier a vécu un difficile épisode dépressif, duquel il a été précairement sorti par Markus qui, réalisant que son neveu n'était plus un enfant, devait être traité comme le guerrier wraith en devenir qu'il est.

Rorkalym, toujours en vacances sabbatiques, a continué à voyager, tant pour fuir cette sale ambiance que pour tenter de se trouver.
Ilinka a calmement poursuivi ses études tout en tentant d'aider Zen. Elle a également fêté ses quatorze ans durant la Fête de la musique, où elle rencontré deux anciens camarades d'école qui lui ont proposé – tout comme à Zen – de rejoindre leur groupe de
metal naissant.
Zen a accepté avec joie, mais elle-même hésite, tiraillée entre l'envie de chanter et son relatif désamour du style
metal.


Ilinka avait essayé de convaincre ses parents de la laisser voyager pendant les grandes vacances. En vain. Mais sa mère avait accepté de lui payer des cours de chant au village voisin. Dépitée, elle avait accepté. La dame qui donnait les cours était une femme au foyer répondant au nom de Françoise. Le genre à n'avoir pas besoin de travailler pour vivre. Il était évident qu'elle enseignait aux gamins des alentours le chant et le piano pour le plaisir. C'était l'été, et la plupart de ses élèves ne venaient pas durant les vacances scolaires. Elle avait donc été ravie de la recevoir, et bien que visiblement déboussolée par la voix à double timbre d'Ilinka, il était évident qu'elle faisait de son mieux pour lui apprendre tout de même.

« Hum... c'est mieux. Mais essaie plus aigu encore. Comme ça : Aiiiiiiiiii. »

« Aiiiiiiiii... ? »

« Oui ! Mais ne laisse pas tomber la note sur la fin. »

« Aiiiiiiiii ? »
« Excellent ! Maintenant, essaie de garder la note, mais en chantant la première strophe. »

Ilinka s'exécuta, massacrant le chant populaire tiré de Chanson vole (1). Se retenant de faire la grimace, elle jeta un coup d'œil à la fenêtre grande ouverte. Elle espérait ne pas trop déranger les voisins de l'autre côté de la haie.

« C'est bien. Recommence. »

.

L'heure était vite passée. Ilinka était partagée quant à ces cours. D'un côté, l'enthousiasme et les encouragements de Françoise lui donnaient envie de persévérer, mais de l'autre, sa voix si étrange, pleines de vibrations et de parasites, qui montait et descendait sans qu'elle puisse la contrôler, se brisant et éclatant aux moments les plus inopportuns, la désespérait.

Enfourchant le vélo que Rorkalym lui avait donné – car devenu trop petit pour lui – elle prit le chemin du retour, partant en direction de la forêt afin de la traverser plutôt que de la longer, ce qui rallongerait inutilement la route.

Une partie du chemin était de terre à peine battue, mais elle ne s'inquiétait pas. Il faisait beau, sec, et rien ne la pressait.

Sur un tronçon, elle dut descendre et pousser le vélo, la route ayant été retournée au point d'en être méconnaissable par les roues massives d'un engin de chantier.

Fronçant les sourcils, elle détailla le carnage dans le sous-bois, les fougères réduites à l'état de pulpe au fond des empreintes de pneus suffisamment profondes pour qu'elle puisse y loger son poing entier.

Bien sûr, des camions venaient parfois dans la réserve, pour charger les troncs abattus par les équipes d'entretien forestier, mais ils ne quittaient jamais les routes goudronnées et, s'ils avaient Oswald le percheron, c'était bien pour éviter ce genre de massacre dans l'écosystème fragile des sous-bois.

Elle tendit son esprit vers celui de son père.
« Papa... C'est normal, ça ? »

En même temps que la question, elle lui transmit une image du ravage.

Un frémissement grincheux lui répondit. Oui, c'était normal. Malheureusement.
« Le printemps a été très humide et avec beaucoup de gelées, et l'été est très chaud et très sec. Il y a eu beaucoup de dégâts dans la forêt. De nombreux arbres sont morts, et il faut impérativement enlever ceux qui sont proches des chemins pour éviter les risques d'accident. Mais il y a aussi eu des problèmes dans la roselière et dans les futaies, sur le Plateau. On a délégué le travail dans les zones écologiquement moins importantes à des extérieurs. »

Elle sentit l'agacement dans l'esprit de son père. Fondamentalement, il se fichait de la manière d'entretenir la forêt. Mais il détestait le travail mal fait.
Markus était comme ça. Peu importe la tâche a effectuer, c'était une question d'honneur. Il fallait la faire correctement. Que ce soit panser Oswald, couper un arbre, lui raconter une histoire, tuer un renard – ou un homme –, il tenait à le faire propre en ordre.

Elle aimait ça chez lui. S'il disait qu'il allait faire quelque chose, il allait le faire – et bien.

Rassurée sur le sort de la forêt, elle remercia d'une pensée son père, puis se concentra sur la tâche délicate de traverser la zone ravagée sans se tordre une cheville.

.

Au final, sa tante n'avait pas menti. Le grunt, c'était facile. Rosanna et Milena lui avaient donné deux-trois leçons techniques. Sur comment faire vibrer ses cordes vocales sans les abîmer. Pour le reste, il lui avait suffi de s'entraîner. Beaucoup. Milena avait accepté qu'il s'achète un smartphone premier prix. Pour pouvoir entrer en contact avec les deux anciens camarades d'Ilinka, mais aussi pour qu'il puisse s'enregistrer et écouter sa performance afin de s'améliorer.

Rosanna lui avait conseillé de garder un échantillon de ses différents essais, afin qu'il puisse traquer ses progrès. Il l'avait fait, et ne le regrettait pas. Souvent, alors qu'il parvenait à faire descendre sa voix en un grondement bas et graveleux, cette dernière se brisait lamentablement dès qu'il essayait de prononcer un mot ou un autre, butant souvent sur un son aigu, qui se transformait en un sifflement de serpent. S'il n'avait pas eu les enregistrements, il n'aurait jamais réalisé ses avancées. Il n'aurait jamais réalisé combien son grunt était devenu plus stable, plus profond, et combien il parvenait à le tenir plus longtemps qu'au début.

Et voir ses progrès était bon pour son moral. Moral qui n'était pas toujours au beau fixe. Mais il se battait très dur pour l'améliorer chaque jour.

Il décida que pour aujourd'hui, il en avait fait assez. Il commençait à avoir mal à la gorge, et tout le monde – y compris la prof de chant d'Ilinka, à qui son amie avait demandé quelques conseils pour lui – insistait sur le fait de ne pas trop tirer sur les cordes vocales. Il l'avait fait, une ou deux fois, et s'était retrouvé quasi-aphone pour les jours suivants. Une fois, il avait même été contraint de manger de la soupe pendant deux jours tant il avait mal. Maintenant, il tâchait de se dépasser un peu à chaque fois, sans exploser sa limite au point de se blesser.

Il était masochiste, mais pas dans n'importe quelle circonstance.

Son téléphone émit un bip pour lui signaler qu'il n'avait plus beaucoup de batterie. Il le brancha au câble dépassant sous sa table de nuit, et alors qu'il allait se redresser, son regard accrocha le blanc sale du carton usé caché sous son lit.

D'un doigt, il le tira de là et en fit sauter le couvercle.

Son secret n'en était plus un, bien sûr, mais la boîte était toujours là. Étrangement, c'était son oncle qui s'était battu pour qu'il puisse la garder. Sans les objets les plus dangereux, bien sûr.

Il ne l'avait plus utilisée depuis des semaines, mais c'était rassurant de la savoir là. De savoir que si jamais il se retrouvait noyé par une poussée d'agressivité et de rage, il avait un moyen de la contenir. Une bouée de sauvetage. Il préférerait bien entendu ne pas devoir en arriver là, mais mieux valait se mutiler que risquer de faire du mal, vraiment du mal, à ceux qu'il aimait.

Avec un sourire mi-triste, mi-honteux, il remit le couvercle en place et d'une poussée, renvoya la boîte dans les ombres de son lit et de son esprit. Ce n'était pas pour aujourd'hui. Se redressant, il partit se préparer un thé chaud à la cuisine. Ça aidait à détendre sa voix après ses séances.
Appuyé contre l'évier, il soufflait distraitement sur la boisson brûlante, le regard perdu dans le vide. Ses yeux accrochèrent le calendrier punaisé à côté du frigo. Dans un mois, ce serait la rentrée. Il avait seize ans, était déscolarisé depuis bientôt deux ans, et accusait un retard d'apprentissage conséquent par rapport à ses camarades du même âge – ou même à ses deux amis. A son âge, Rorkalym avait terminé l'école obligatoire et partait voyager un peu partout, et quant à Ilinka, elle avait fini l'école obligatoire l'année précédente, et commencerait le gymnase (2) bientôt. S'il reprenait l'école, il aurait encore trois ans à faire pour en arriver au même point. S'il y arrivait directement, sans redoubler. Ce qui était peu probable. Sa mère avait de longues discussions avec les autres adultes, et ils avaient fini par décider de ne pas le renvoyer à l'école. Rosanna avait utilisé ses contacts auprès des autorités pour lui obtenir une attestation de scolarisation, et ça s'était arrêté là. En gros, il avait un pauvre papier disant qu'il avait été scolarisé jusqu'à ses seize ans – ce qui n'était même pas vrai – et basta. Ce qui n'était pas écrit sur le document, mais que celui-ci disait tout aussi bien par sa simple existence, c'était qu'il était un idiot, même pas capable de finir l'école obligatoire. Autrement dit, un crétin même pas foutu de faire le minimum que tout le monde parvient à faire.

Ils avaient essayé de le consoler. De l'aider à relativiser, mais leurs voix étaient parfois bien faibles face à celles, destructrices, qui montaient des tréfonds de son âme.

Sa mère avait fini son école obligatoire, mais uniquement parce qu'elle voulait entrer dans l'armée, et que les perspectives de promotion sans le diplôme de fin de scolarité étaient maigres dans l'US Army.

Rosanna avait fait des tas d'études, et elle avait beau dire qu'être artiste ça ne comptait pas vraiment, Zen ne pouvait pas oublier qu'elle avait été prof d'art au gymnase, et avait près de dix ans d'études universitaires derrière elle.
Selk'ym pas plus que son oncle n'avaient jamais été à l'école, mais l'hybride avait été l'apprenti d'un scientifique cruel et génial, et il aurait sans peine pu mettre la misère à pas mal de chercheurs en génétique et en biologie de grade mondial, il n'en doutait pas.

Markus était sans doute le moins érudit du tas. Mais la vilaine petite voix au fond de son cœur lui disait que ce n'était pas pareil. Son oncle n'avait pas échoué à apprendre ce qu'on attendait de lui. De son propre aveu, sur sa ruche, quand il était enfant, il avait toujours fait partie des guerriers les plus réveillés. Il n'avait pas peiné à apprendre à parler et écrire le wraith. Il n'avait pas peiné à apprendre le commun, appelé « anglais pégasien » par ses parents ni, plus tard, le français quand il avait rencontré Rosanna. Même s'il le parlait avec un accent qui lui faisait rouler les « r » et siffler les « i » et les « ch », et n'avait rien à voir avec ses doubles cordes vocales.

Son oncle n'était jamais allé à l'école, et savait à peine faire des calculs simples, mais c'était parce qu'il n'avait eu ni l'occasion ni le besoin de l'apprendre. Tout ce qu'il devait apprendre, il l'avait appris sans peine – contrairement à lui.

Lui, peinait à apprendre la langue de sa race. Peinait à conjuguer des verbes en anglais, pourtant simple sur le sujet. Sans parler de mathématiques. Il était juste bas de plafond. Et c'était dur à accepter. Douloureux.

Sa seule consolation, c'était qu'il était capable de suivre des consignes et de faire des tâches physiques, même dures. Et il n'était pas mauvais pour se battre.
Milena avait décidé qu'il ne retournerait pas à l'école. Mais il devrait toujours suivre des cours. Il n'était toujours pas capable de tenir une conversation un brin complexe en
wraith, et était absolument incapable de ne pas faire au moins trois fautes par phrase sur une dictée de la même langue.
En somme, il devrait continuer à assister à leurs cours spéciaux. Pour le reste, c'était fini pour lui.
Ce qui ne voulait pas dire qu'il allait rester tout seul à la maison toute la journée.

D'ailleurs, si sa tante lui avait obtenu la fameux papier, ce n'était pas pour décorer le mur du salon, mais pour lui permettre de commencer un apprentissage.

Markus avait dû suivre des cours, au rythme de quelques heures par semaine pendant trois mois, afin d'avoir légalement le droit d'être son responsable d'apprentissage. A la rentrée, il deviendrait apprenti garde-faune dans la réserve. Le travail ne l'enchantait pas particulièrement. Mais il était reconnaissant d'avoir enfin l'opportunité de faire quelque chose d'utile et de ne pas juste être le boulet de service.

A plus d'une occasion, avec ses amis, ils avaient aidé à une tâche ou l'autre dans la réserve, et il savait que c'était un travail plutôt physique. Ce qui lui convenait très bien. Depuis que son oncle l'avait emmené à l'autre bout du monde pour lui faire subir un boot-camp de guerrier wraith, il avait réalisé combien se dépenser était important pour sa santé mentale.

A ne pas bouger et à rester enfermé, il devenait littéralement fou.

Lorsqu'ils étaient revenus, son oncle avait veillé à l'emmener trois à quatre fois par semaine dans la forêt, pour chasser, courir, se battre, parfois même juste bouger de grosses pierres, n'importe quoi tant qu'il se fatiguait à utiliser ses muscles.
Ça avait fait énormément de bien à son moral. Entre la douleur des courbatures qui remplaçait merveilleusement la douleur de l'automutilation, et la saine fatigue qui empêchait la petite voix de ce que Rosanna appelait « le monstre au fond de son âme » de crier trop fort, il s'était presque vu renaître.

Posant son thé définitivement trop chaud, il ramassa le calendrier et en tourna les pages. D'ici à peine trois mois, l'Utopia devrait revenir. Il se réjouissait autant qu'il redoutait ce moment, comme toujours. A la dernière venue du vaisseau, il avait refusé de voir son frère. Ce dernier avait littéralement crocheté sa porte. Ils s'étaient battus comme des chiffonniers. Il n'était pas encore aussi fort que Tom, mais presque. Mais son aîné était plus agile, plus grand, et surtout beaucoup plus expérimenté que lui. Il avait réussi à le griffer méchamment au torse, mais guère plus avant de se retrouver plaqué au sol, les bras douloureusement tordus dans le dos, et le souffle chaud de son frère sur sa nuque qui grondait un avertissement mauvais.

Il avait essayé de se débattre, en vain, et finalement avait capitulé.

Tom l'avait lâché et était parti avec un sifflement déçu.
Deux jours plus tard, il était revenu et avait essayé de lui parler, mais il avait fait la sourde oreille et avait refusé d'entrer en contact télépathique.
Son frère était reparti sans qu'il se soit excusé. Et bordel, qu'est-ce qu'il lui devait comme excuses !
Il espérerait sincèrement que Tom pourrait lui pardonner sa conduite, et qu'ils pourraient se réconcilier. Après tout, ce n'était pas de la faute de son aîné s'ils n'avaient jamais été proches. C'était de sa faute à lui.

Mais d'ici-là, il avait un apprentissage et aussi des répétitions de groupe de metal à commencer.

Arnaud et Sébastien s'étaient débrouillés pour trouver un batteur, ou plutôt une batteuse, une pote de classe d'Arnaud qui s'appelait Sam, « Tu m'appelles Samantha, je te casse la gueule ! ».

Ils s'étaient déjà vus à quelques reprises. La fille l'impressionnait beaucoup. C'était une grande gamine de quinze ans, le front mangé d'acné derrière une frange de cheveux trop épais, un visage encore poupin sur un corps de femme, qu'elle semblait cacher derrière une carapace de graisse à chaque fois un peu plus épaisse. Comme si grossir allait faire disparaître sa poitrine toujours plus opulente et ses hanches toujours plus larges.
Sam avait une aura étrange qui le fascinait. Mélange de fragilité timide et d'agressivité indomptable. Comme un chat, bien qu'elle n'ait rien de félin – ni dans les traits, ni dans l'attitude. Mais elle lui évoquait un peu Pipeau qui, du haut de ses dix-sept ans, continuait à être une boule de poils ronronnante qui ne demandait qu'à être caressée, tout en étant parfaitement capable de déchiqueter les mollets de quiconque s'approchait un peu trop de lui quand il n'en avait pas envie.

Objectivement, Sam n'était pas belle, encore moins mignonne. Mais il y avait quelque chose de touchant dans la collection de stickers kawaii sur la coque de son téléphone, et les petites mitaines en dentelle noire qu'elle portait tout le temps.

Et quelque chose de terrifiant dans la manière qu'elle avait de jouer avec la lourde chaîne qui reliait son porte-monnaie à son pantalon. Comme si c'était une arme. Il ne doutait pas qu'elle n'hésiterait pas à s'en servir comme telle en cas de besoin.
Sam doutait d'elle et allait bégayer à la moindre question, sauf sur un point. La batterie. C'était son domaine. Sa force. Gare à qui oserait remettre ses choix en question.
A une ou deux reprises, elle s'était déjà bien engueulée avec Arnaud à ce propos. Et ils n'avaient même pas encore vraiment commencé les répétitions.
Pour l'instant, ils s'étaient vus pour discuter composition du groupe, mais aussi local, genre musical, nom du groupe, et autres menus détails.

Le local, c'était le garage de Sébastien. Ils avaient passé deux jours à l'isoler phoniquement à l'aide de plaque isolante achetée au magasin de bricolage local, mais aussi de trois vieux matelas, et d'une bonne quantité de tapis et couvertures râpés.

Pour le genre, ils partaient sur du death metal, avec peut-être des incursions dans le black, faute de joueur d'instruments traditionnels pour pouvoir faire du folk – ce qu'aurait préféré Arnaud – et à défaut de quelqu'un capable de vraiment faire du chant lyrique pour pouvoir partir sur du symphonique. Peut-être qu'un jour, ils auraient Ilinka. Zen ne désespérait pas de parvenir à la convaincre. Merde, elle s'était mise au chant, c'était pas pour rien !

Pour le titre, ils avaient fait plein de proposition. Quelques-unes lui avaient collé des sueurs froides. Rosanna lui avait conseillé de faire comme si de rien n'était, et de ne pas trop les refuser violemment pour éviter d'éveiller des suspicions.

Heureusement, « From Another World », « Death at Hand » et « Immortal Vampire » avaient été écartés. Étrangement, c'était Sam qui avait timidement objecté sur lesdits noms. Il était le seul à bien parler anglais. Ils allaient donc a priori chanter en français, au moins pour leurs chansons originales. Du coup, pourquoi prendre un nom anglophone ?

La remarque avait été prise en compte, et ils avaient cherché d'autres titres. « Spectre » était resté longtemps dans la liste, à sa grande horreur, avant qu'ils ne découvrent un groupe de metal progressif allemand du même nom.

Finalement, ils avaient choisi « Elégie ». Comme les chants funèbres de la Grèce antique. C'était parfait.
Sébastien ne voulait pas de nom crade et ni lui, ni Arnaud ne voulait de nom qui fasse
emo fragile. « Elégie » était un bon compromis. Et la répétition des E offraient des possibilités intéressantes pour la graphie.

Pour commencer, ils avaient décidé de faire une ou deux reprises. Arnaud et Sébastien planchaient sur des chansons originales, mais ils n'y étaient pas encore. D'ici-là, autant commencer sur du matériel déjà éprouvé.

Ils avaient décidé de commencer fort. De commencer dur. De se mettre à l'épreuve en reprenant At The Gate, de « The Paradox » (3). Chacun dans sa partie allait devoir se dépasser pour y arriver.
Il avait trouvé les paroles en ligne. Il tentait de les mémoriser, et répétait façon karaoké sur le clip.
Pour l'heure, impossible de tenir les presque cinq minutes du morceau en
grunt non-stop.
Mais il finirait pas y arriver.
Avec un grondement combatif, il partit récupérer son thé qui avait un peu refroidi.

L'esprit d'Ilinka se tendit vers lui.
« T'es occupé ? »
« Non. Pourquoi ? »
« Papa m'a demandé de mettre trois peaux sur cadre et j'ai la fleeeeemme... » grinça-t-elle, avec l'équivalent mental d'une grimace.

La petite voix méchante au fond de lui lui souffla de demander si elle ne préférait pas demander à Rokalym. Il l'ignora.

« Je m'habille et j'arrive. »

« Encore en pyjama ? » rit-elle.

Il se contenta d'un vague assentiment. Sans doute qu'un caleçon pouvait compter comme un pyjama ?

.

Le temps que Zen la rejoigne, elle avait déjà eu le temps de sortir les peaux à tendre de leur bain préparatoire et de les mettre sur la grille au-dessus pour qu'elles égouttent un peu.

La porte de l'atelier de tannerie grinça.

« Hello. Je fais quoi ? »
Sans se retourner, elle agita le bras en direction du portant accueillant les tabliers.

« Et attache tes cheveux, sinon, tu vas encore te les coincer dans le cadre. »

Un grincement agacé lui fit jeter un coup d'œil en arrière.

Bien sûr que Zen n'avait pas les cheveux attachés. Il ne les portait jamais attachés, même pas en pleine canicule.

Avec un soupir, elle retira son élastique de secours de son poignet et le lui lança.

« Merci. Alors ce cours de chant ? »
Ilinka soupira.

« C'est pas encore ça. J'arrive pas à tenir une note. C'est insupportable. Une note basse, et je me retrouve à grogner comme un ours, une note aiguë, et on dirait un cobra. »

Fin prêt, il la rejoignit près de la cuve.

«On les tend sur quels cadres ? »
« Les grands. »

« OK. Et t'en fais pas. J'ai le même problème. (Il lui sourit.) Tu devrais t'enregistrer. » suggéra-t-il, attrapant une peau dégoulinante pour la porter sur l'établi d'assemblage.

« M'enregistrer. Merci, mais non. J'ai pas envie de revoir ma nullité. » grinça-t-elle, faisant de même avec une autre pelisse.

« Nan, mais justement. Tu t'enregistres. Peut-être pas à chaque fois, mais genre de temps en temps. Comme ça, quelques semaines plus tard, quand tu te sens trop nulle et que t'as l'impression d'avoir pas progressé, tu ressors les vieilles vidéos et là, paf... progrès. »

Elle lui lança un regard dubitatif.

« J'ai pas mon téléphone là, mais je te montrerai. Je me suis vachement amélioré depuis le début. Même si je pue toujours un peu la merde, hein ! »

Elle sourit vaguement.

« Je vais tenter. »
«Cool. »

Ils travaillèrent un moment en silence. C'était agréable. L'atelier était frais, malgré les odeurs piquantes des bains de tannerie, et c'était agréable de savoir que son père avait suffisamment confiance en ses capacités pour lui déléguer ainsi le travail. C'était aussi agréable de passer du temps avec Zen. Et de le voir sourire. D'un coup d'œil à la dérobée, Ilinka tâcha de graver l'image dans sa tête. Avant la dépression de son ami, elle n'avait jamais réalisé combien son sourire était précieux. Et lumineux. Combien son bonheur était éclatant.

Là, dans l'éclat aveuglant d'un ciel d'été trop bleu que la poussière sur la vitre atténuait à peine, les cheveux ramenés en arrière en un catogan fouillis, Zen'kan était de retour. Et c'était bon.

Zen'kan faisait depuis toujours partie de son univers. Il avait toujours été là, à ses côtés.
Il avait souvent été la cinquième roue du carrosse. Celui qui reste derrière. Celui qui n'a pas le niveau. Et pourtant, il était toujours resté leur ami. Il avait toujours été heureux de leurs accomplissements. Il avait toujours écouté ses histoires d'école avec attention, alors qu'enfant, elle partait chaque matin et qu'il restait perché sur la barrière de bois. Il avait écouté avec attention les récits de voyage de Rorkalym, alors qu'il avait à peine le droit d'aller seul à l'épicerie du village.

Battant furieusement des cils, elle tenta de dissiper les larmes qui menaçaient de se former. Zen'kan avait toujours été là pour eux, et quand lui avait eu besoin d'eux, ils l'avaient abandonné. Elle n'avait pas été plus à la hauteur que Rory, qui avait fui de l'autre côté du monde.

Elle l'avait laissé souffrir, tout seul dans le néant de sa propre misère, au lieu d'essayer de l'aider, qu'il le veuille ou non.

« Hé, Lili, ça va ? »
Au son de sa voix, Zen était inquiet.

Posant l'alêne qui lui servait à percer les trous pour passer le cordon tendant la peau, elle essuya ses yeux qui menaçaient de déborder.

Hochant la tête pour le rassurer, elle inspira à fond pour se donner contenance.

« Je suis désolée, Zen. Tu es un ami fantastique. Et j'ai été naze... Rory aussi. On a été naze. On aurait dû être là pour toi. Mais on l'a pas été. Je suis désolée. Désolée. »

Il la fixait, l'air de ne savoir quoi répondre. Elle poursuivit donc, agitant les mains, le silence soudain insupportable.

« Tu... tu as toujours été là pour nous. Et nous... Oh, j'suis tellement désolée... Je... »

Il l'arrêta d'un geste de la main, interceptant les siennes en plein vol.

« Hé. Hé. Ça va. Je ne t'en veux pas. Je n'en veux pas à Rory. Vous auriez rien pu faire. Même moi, je savais pas quoi faire. D'accord ? »

« Vraiment ? »
« Vraiment. »

Elle le fixa un instant, puis se jeta à son cou, manquant de le faire tomber de son tabouret.
Avec un gargouillis étranglé, il tenta doucement de se défaire des bras autour de son cou.

« Lili, je peux pas respirer... » grinça-t-il mentalement.

« Oh, pardon ! »
Elle déplaça ses bras et il put reprendre son souffle.

Ça ne l'empêchait pas de le serrer de toutes ses forces. Comme si elle pouvait mettre en cette seule étreinte toute l'attention, la patience et la tendresse qu'elle avait failli à lui donner quand il en avait eu le plus besoin.

Un peu maladroitement, entravé par son embrassade, il l'enlaça aussi, avec beaucoup plus de délicatesse.

Doucement, il lui frottait le dos.

« Hé. Je vais mieux maintenant. Ça va. Hein ? » murmura-t-il à son oreille, envoyant une onde apaisante courir sur son esprit.

Retenant un sanglot tant coupable que soulagé, elle le serra juste un peu plus fort.
En retour, il raffermit un peu sa prise, traçant toujours des cercles apaisants dans son dos.

Finalement, elle le relâcha, se rasseyant confusément sur son tabouret.

« Pardon. »

Il rit, de son rire grondant et sauvage.

« De quoi ? D'être ma meilleure amie ? D'être adorable ? De t'excuser sans raison ? »
« De tout. Je m'excuse de tout. »

« Et je ne te pardonne de rien, car il n'y a rien à pardonner. »

« T'es sûr ? »
« Sûr. »

Elle opina en souriant vaguement, essuyant ses yeux embués.

Après un dernier instant hésitant, son esprit semblant presque sonder le sien, elle se remit au travail.

Faisant rouler ses épaules, il l'imita.

« Dis donc, t'en as de la force... J'ai senti une de mes omoplates craquer. » nota-t-il sur un ton admiratif.

« Oh, désolée. »

« Pas de problème. Tu peux me serrer dans tes bras tout ce que tu veux. Je suis pas en sucre. »
« Merci. »

« Merci à toi, Lili. »
« M'appelle pas comme ça ! »
« D'accord, Ilinka Lanthian-Gady. »

« Oh, la ferme. »
« D'accord, Lili. »

« Mais tu vas la fermer ?! »
Il rit.


(1) Livre de chant que tous les élèves vaudois ont dû croiser pendant leur cursus scolaire durant ces 70 dernières années
(2) Le lycée, pour les Français et certains Romands non vaudois.

(3) Trouvable sur Youtube sans problème.