Les vacances touchaient à leur fin. La canicule semblait à peine commencer à se dissiper.

Rokalym était resté à la ferme le plus gros de l'été. Ils avaient fait quelques excursions avec le Jumper, tous ensemble, mais il n'était plus parti seul, sauf pour quelques balades dans les alentours. Il allait reprendre ses études après une année sabbatique. Il devait reprendre le rythme, se réhabituer à vivre selon une routine prévisible.

Mais il y avait plus que ça. Son année de voyage l'avait beaucoup changé. Il avait beaucoup appris, beaucoup découvert. Et ses amis, restés à la maison, avaient eux aussi changé. Évolué. Pour la première fois de leur vie, ils avaient grandi séparément.
Ils étaient toujours amis. Toujours proches. Mais il y avait comme une petite dissonance dans leurs esprits. Comme si l'incident avait fait plus que briser la psyché de Zen.
C'était comme si une fissure était apparue entre eux. Entre chacun d'eux. Ce n'était encore qu'un tout petit écart, mais il n'était que trop conscient que cette faille pouvait grandir, à tout instant. Et il ne le voulait pas. Il ignorait comment la colmater, mais il faudrait qu'il le fasse. C'était trop important. C'était plus qu'important. C'était vital. Lorsqu'il était parti, l'année précédente, il était incapable de tendre son esprit suffisamment loin pour toucher celui de ces amis. Seul Markus pouvait l'atteindre, s'il le cherchait. Mais au fil des mois, à force d'effort et d'essais, il y était arrivé. Avec Ilinka d'abord, puis avec Zen, avec plus ou moins de succès. C'était un peu comme hurler d'un bord à l'autre d'un stade, mais c'était déjà ça.

Mais ça restait un effort épuisant, et la plupart du temps, il avait été tout seul dans sa tête.

Il ne craignait pas cette solitude, mais en rentrant, il avait découvert que s'il ne la craignait pas, c'était parce qu'il savait qu'à son retour, tel une pièce de puzzle parfaitement ajustée, il pourrait se fondre à nouveau dans la masse commune de l'Esprit.

Et à présent, cet ajustement n'était plus si parfait. Il y avait du jeu. Des zones de vide et des zones de frottement – et cela l'effrayait. La part animale de son esprit craignait plus que tout de ne plus avoir sa place dans la meute.

Rationnellement, il comprenait cette peur. Ilinka, Zen, leurs parents étaient toute la famille qu'il ait jamais eue. Sa ruche. Son Esprit. Son univers.

Il ne le laisserait pas éclater aux quatre vents.

.

« Bravo, Ilinka. Tu as fait de gros progrès » la félicita Françoise.

Un peu hors d'haleine, elle opina. Elle avait enfin réussi à ne pas massacrer la partition.
La chansonnette était une simple ode au pays romand, avec une mélodie facile et aucune extravagance vocale, et pourtant, elle avait peiné à tenir sa voix pour qu'elle ne parte dans aucun extrême.

Françoise jeta un coup d'œil à la pendule trônant sur le manteau de sa cheminée.
« Il nous reste quelques minutes. On réessaie une dernière fois ? »
« OK. »

.

Perchée sur la selle de son vélo, Ilinka contempla le bourbier qui s'étendait devant elle. Le personnel de la réserve était passé avec un rouleau compresseur ou quelque chose de similaire pour aplanir les ornières et retracer le sentier là où les engins de chantier avaient tout retourné, mais les sous-bois alentour portaient encore les traces du massacre, même des semaines après, et il avait plu la veille. La terre écrasée s'était transformée en une masse poisseuse de boue.

Si elle mettait une roue ou un pied là-dedans, elle s'y enfoncerait profondément.

Avec un soupir, elle envisagea ses options. Le plus sage et le plus long serait de faire demi-tour et de prendre la route goudronnée, mais elle avait faim, et aucune envie de prendre presque deux heures pour rentrer à la maison.
L'autre option était d'y aller franco, mais elle préférait éviter de perdre une chaussure dans la gadoue. Restait donc de tenter de contourner la zone inondée en passant par la forêt.

Carrant les épaules, elle descendit de selle et obliqua sur la droite du chemin, qui était un peu en surplomb.

Elle se bagarrait avec les ronces depuis quelques minutes déjà, portant plus que poussant son vélo, lorsqu'un son étrange la fit s'arrêter. Un genre de rauquement inconnu dans le lointain. Se figeant, elle écouta. Mais le son ne se reproduisit pas.

Elle se remit en route.

La zone boueuse était bien plus grande qu'elle ne l'avait escompté, et son détour s'allongea en conséquence. Elle était à presque cinquante mètres du sentier, lorsqu'une une étrange empreinte dans la terre attira son attention. Une marque énorme, large et massive. Quatre gros doigts griffus se détachaient clairement. Sa main tenait largement dans la plante de l'empreinte, plus longue que large.

Dégainant son téléphone, elle prit plusieurs photos, avec et sans sa main pour l'échelle, puis elle tendit son esprit vers Markus pour lui montrer directement ce qu'elle voyait.
« Tu crois que c'est un ours ? »
« Je ne sais pas. Je ne connaît pas les traces de toutes les créatures terrestres, ma princesse. Mais c'est possible. Un ours a été vu au nord de la réserve l'an passé. Il venait sans doute d'Allemagne. Où es-tu ? »
« Juste à côté de l'endroit où les arbres ont été arrachés, à côté de la combe. »

«Et l'empreinte ? »
« Heu... Cinquante mètres à droite de la route quand on va en direction de la maison, à côté d'un frêne à deux troncs, à environ cinq mètres d'un caillou recouvert de mousse. »

Elle lui transmit l'image de la zone alentour.

« Très bien. Maintenant, ma petite reine, je veux que tu retournes tout de suite sur le chemin et que tu rentres immédiatement. Et sois sur tes gardes, l'animal qui a laissé cette trace est peut-être encore dans le coin. »

Soudain, elle sentit la peur l'aiguillonner. Elle se remit en route.

Son père resta avec elle, présence attentive dans un coin de sa tête.

Finalement, elle rejoignit la route et, ignorant ses baskets encroûtées de terre, elle se mit à pédaler de toutes ses forces, n'osant ralentir un peu la cadence que lorsqu'elle eut rejoint un des chemins goudronnés qui sillonnaient la réserve.

Alors qu'elle arrivait à la maison, Rosanna sortait dans la cour, s'essuyant les mains sur un torchon taché de peinture.

« Markus m'a prévenue. Tu vas bien, ma chérie ? »
« Oui, maman. J'ai juste trouvé une drôle de trace. »
« Montre-moi les photos. »
Posant le vélo contre le mur, elle obtempéra.

« C'est pas un ours, ça. » nota sa mère.

« Comment tu le sais ? »
« C'est évident. Un ours a des traces presque carrées dans les proportions. Là, c'est pas carré du tout. »
« C'est quoi à ton avis ? »
« Aucune idée. En tout cas, tu ne vas plus dans la forêt jusqu'à nouvel ordre. Compris ? »

Le ton impérieux de sa mère l'agaça. Elle n'était plus une gamine !
«Oui, c'est bon ! »
« Bien. »

.

Ils s'étaient retrouvé dans l'arbre derrière la ferme, comme ils le faisaient quand ils étaient enfants. Rorkalym rendit son téléphone à Ilinka.

« Je suis d'accord avec ta mère : ce n'est pas un ours, ça. »

« Alors, c'est quoi à votre avis ? » demanda-t-elle.

Zen haussa les épaules.

« Aucune idée, mais c'est lourd. »

Rory réfléchit.

« On dirait presque des empreintes d'hominidé. »
« De quoi ? » cracha Zen.

« De grand singe. » expliqua Ilinka.

« Genre un gorille ? »
« Oui. » approuva-t-il.
« Mais ça n'a pas de griffes, un gorille. » nota-t-elle.

Zen'kan fit un geste signifiant «Elle marque un point ».
« Alors ce serait quoi ? » renchérit-il.

« Et si on allait voir par nous-mêmes ? » suggéra Zen en se redressant, les yeux pétillants.

« On a pas le droit d'aller dans la forêt. » nota platement Ilinka.

« Et alors ? On a qu'a emprunter les blasters de nos parents. A nous trois, on risque rien. »
« On va se faire engueuler... » tenta de le modérer son amie.

« Bien sûr, mais qu'est-ce qu'on s'en fout ?! Y a une bête mystérieuse qui se promène dehors et vous voulez pas savoir ce que c'est ?!»

Ilinka fit la grimace. Bien sûr qu'elle avait envie de savoir. Et Rorkalym devait bien avouer qu'il était tout aussi curieux.

« C'est quoi exactement, ton plan, Zen ? » intervint-il.

« Facile. On va là où Ilinka a trouvé l'empreinte, et on cherche alentour jusqu'à trouver une piste, et on la remonte. »

« C'est genre absolument la première chose que Markus va faire. Tu le sais, hein ? » nota-t-il.
A sa tête, non, il ne le savait pas.

« Bon, ben on n'a qu'a chercher ailleurs. » suggéra Zen.

« Ailleurs ? Mais où ? la réserve est immense. On va pas juste chercher comme ça au hasard.» objecta-t-il.

« Non, bien sûr que non. Faut être stratégique. Faut, heu... »

La phrase de Zen'kan mourut mollement alors qu'il leur jetait un regard implorant leur aide.

« Papa a des cartes à la maison. On devrait les prendre pour les étudier. On sait que cet animal se promène pas trop près des zones fréquentées, sinon quelqu'un l'aurait déjà vu. Donc, il doit être dans les zones isolées. Vu la trace, je doute qu'il aille s'enfoncer dans le marais. Mais il doit sûrement boire et donc aller vers un point d'eau à un moment ou un autre. L'étang du sureau est beaucoup trop près des chemins passants, et y a le chemin didactique qui longe la rivière sur presque deux kilomètres. Faut donc qu'on cherche les autres points d'eau plus discrets, et qu'on aille les examiner un à un. » réfléchit Ilinka tout haut.

« Bonne idée ! » s'enthousiasma Zen.

Rory opina également. C'était un bon plan. Et tant pis pour la punition qui suivrait.

.

La carte dépliée sur une souche devant elle, Ilinka étudiait leur prochaine destination. Ils avaient déjà visité deux gouilles et les rives d'un ruisseau, sans succès.

A pied, ils ne pouvaient pas aller trop loin. Il fallait espérer que la créature ne faisait pas que passer et n'était pas déjà à des dizaines de kilomètres de là.

Les garçons la rejoignirent et étudièrent également le plan.

« On va voir ici ? » proposa Zen en pointant un autre ruisseau.

« Je suggère plutôt ici. » objecta Rorkalym en désignant un petit étang dans une clairière.

« Pourquoi, c'est plus loin que le ruisseau ?»
« T'as regardé les lignes de déclivité ? C'est ultra raide. Très improbable que la créature s'amuse à escalader une falaise pour aller boire. » répliqua l'aîné.

« Les lignes de quoi ? Et je sais pas si t'as vu, mais y a un chemin à même pas dix mètres de ta flaque ! » cracha Zen.

Rory soupira, agacé. Elle s'empressa de s'interposer en expliquant à son ami ce qu'étaient des lignes de déclivité.

Puis elle résolut la dispute en suggérant qu'ils aillent voir une source plus au nord. Pas le point le plus proche de leur position, mais le plus isolé de la zone.
.

La zone choisie par Ilinka était vraiment paumée. Ils avaient dû crapahuter dans les cailloux pendant vingt bonnes minutes pour arriver à destination.

La source était un petit bouillonnement d'eau claire qui gargouillait entre le tuf moussu avant de disparaître dans le sous-sol poreux. L'endroit était parfait. Isolé, à l'abri des yeux indiscrets, atteignable sans être trop facile d'accès.

Mais le sol était rocheux. Il était peu probable qu'ils trouvent une empreinte. Alors qu'il se mettait à cercler la zone en espérant trouver une trace alentour, prenant la gauche tandis que Rory prenait à droite, Ilinka se mit à fureter autour de la source.

Ce fut son exclamation excitée qui les attira, alors qu'elle trépignait d'impatience devant un bouleau de la largeur de son bras. A environ un mètre cinquante du sol, le tronc était déchiqueté, l'écorce arrachée, des échardes partant en tout sens.

Une étrange sensation de déjà-vu le saisit, alors que Rory se penchait pour examiner l'arbre.

« C'est relativement ancien. Le tronc a déjà commencé à cicatriser. » diagnostiqua ce dernier.

Faisant volte-face, Zen observa plus attentivement la zone.

Les souvenirs étaient flous, mais l'endroit lui était vaguement familier.

Tentant de rapiécer les morceaux dissolus de sa mémoire rongée par la dépression et la colère, il se mit à arpenter lentement la zone. L'endroit lui était définitivement connu. Se penchant, il ramassa une lourde branche : la pièce de bois avait été arrachée et rongée en son centre, au point d'en être presque sectionnée. Il l'examina et, délicatement, retira du bois pourrissant un minuscule éclat bleuté.

Il revint vers ses amis qui, remontés à bloc par la découverte, s'étaient remis à la recherche d'une trace.

« Heu, arrêtez de chercher. C'est pas l'animal qui a fait ça. »
Tous les deux le fixèrent avec perplexité.

« C'est moi. C'est moi qui ait fait ça.» expliqua-t-il, tendant la main en guise de preuve.

Ses amis s'approchèrent, fixant sa paume.
« C'est... ? » bafouilla Ilinka.

« Ouais. C'est une de mes dents. Je me la suis cassée en bouffant la branche là-bas. »

L'air horrifié, Ilinka fixa l'arbre qu'il avait démoli à coups de poing et de griffes, et la branche qu'il avait rongée à s'en faire saigner les gencives.

« Oh...Zen... »

Il y avait tant de pitié, tant de tristesse dans sa voix qu'il eut instantanément envie de se faire très mal. Pour se punir d'être la cause de la peine de son amie.

Il allait refermer le poing sur sa dent, afin de se la planter dans la paume, mais qu'il ait lu dans son esprit ou anticipé son geste, Rory l'en empêcha d'un geste vif, lui jetant un regard lourd d'avertissement.

Ils se défièrent du regard, puis la pulsion passa et il se sentit juste très vide, très nul et très triste.

L'instant d'après, il avait le souffle coupé par Ilinka, qui venait une fois encore de le serrer de toutes ses forces dans ses bras. Rorkalym resta à côté, l'air calme, mais il lui ouvrit largement son esprit, l'invitant à se noyer dans l'océan paisible et sombre qu'il était, empli de certitudes que lui n'avait pas sur l'avenir et le présent.

Il accepta l'invitation avec reconnaissance. Il ne voulait plus être seul face à lui-même. Il ne s'en sentait pas capable.

.

Ils avaient pris le temps qu'il fallait pour être sûr que Zen aille bien. Il leur avait assuré qu'ils ne devaient pas s'inquiéter : le massacre de la source datait de presque un an auparavant. Il allait mieux maintenant.
Mais ils étaient quand même restés là près d'une heure. Jusqu'à ce qu'ils se remettent à discuter de tout et de rien, et que son esprit soit redevenu clair.

Alors seulement, ils s'étaient remis en route. L'après-midi était déjà bien avancé, et s'ils voulaient avoir la moindre chance de poursuivre leurs recherches le lendemain, ils devaient absolument rentrer avant que leur absence ne se remarque trop.

Ils décidèrent donc de redescendre en direction des fermes, en faisant un crochet par l'étang que Rory avait repéré plus tôt, puis de terminer par le déversoir pluvial en bordure de la réserve. Ce n'était pas exactement isolé, mais c'était un point d'eau facilement accessible, et il n'était pas rare de pouvoir y observer cerfs, chevreuils, et même sangliers.

Au bord de l'étang, ils découvrirent de nombreuses empreintes, mais aucune correspondant à celle qu'elle avait vu.

Bredouilles, ils partirent en direction du collecteur pluvial, saluant poliment les promeneurs qu'ils croisaient.

Le bassin de débordement du collecteur était envahi d'une herbe grasse, et un petit animal détala entre les tiges à leur approche. Ils explorèrent toute la zone, suivant le ruisseau canalisé et cherchant des zones écrasées, mais en dehors des reliquats de la couche d'un chevreuil et d'un poisson rouge abandonné dans l'eau par un indélicat, ils ne trouvèrent rien d'intéressant.

Escaladant le talus du déversoir, ils prirent le chemin du retour.

Alors qu'ils traversaient un des nombreux ponts piétons enjambant les différents ruisseaux de la réserve, un rauquement aussi familier qu'inconnu pour Ilinka retentit au loin.

Ils se figèrent tous trois, à l'affût.

« Vous avez entendu ? » murmura Zen dans leurs esprit.

« Bien sûr. » répondirent-ils en chœur.

« C'est la bête ? » demanda Rory.

« Je crois. » souffla-t-elle d'une pensée.

Le silence s'éternisa, puis le cri retentit à nouveau.
« Par-là ! » gronda Zen, s'élançant en avant.

Rory lui emboîta la pas de sa longue foulée.

Elle hésita un instant. Il était déjà tard et ils devraient se dépêcher de rentrer.

Ses amis ne semblaient toutefois pas partager ses doutes. Aussi, elle se lança à leurs trousses.