Assise sur un tabouret, sous le regard méfiant de Selk'ym, Ilinka attendait, anxieuse, l'oreille aux aguets.
De la chambre, elle entendait les murmures furieux et inquiets de Milena, entrecoupés de quelques « Maman, ça va ! » et autres « Mais arrête ! Je vais bien ! » exaspérés de Zen, tandis que la porte d'entrée toujours défoncée ne lui offrait que le relatif silence nocturne pour se distraire.
La créature s'était enfuie, sa progéniture sous le bras, bien avant que leurs parents ne reviennent, et si son père, après s'être assuré qu'elle était indemne, s'était lancé à ses trousses, sa mère avait aussitôt foncé s'enfermer dans son atelier pour passer d'importants coups de fil, la laissant sous la surveillance de Selk'ym qui – bien qu'impassible comme à son habitude – n'était guère ravi de ce qu'elle avait fait à son fils.
Elle était désolée d'en avoir été réduite à de telles extrémités, et s'était aussitôt et profusément excusée, mais il lui en voulait, et c'était normal.
Les garçons étaient restés prisonniers de leur corps à cause de son seul ordre mental, et il avait fallu qu'elle vienne leur ordonner de la même manière de recommencer à bouger pour qu'ils puissent enfin retrouver leur liberté.
Frissonnant dans l'air pas vraiment froid, elle serra piteusement ses bras autour d'elle. On lui avait raconté ce que pouvaient faire les reines wraiths. Leur puissance terrifiante. Comment, d'une simple pensée, elles pouvaient forcer le plus fort des guerriers à s'égorger avec sa propre lame, ou persuader son pire ennemi qu'il a toujours été le plus fidèle de ses serviteurs.
C'était des contes. Des histoires romancées pour leur apprendre leurs origines. C'est ce qu'elle s'était toujours dit. Certes, ils étaient télépathes contrairement aux humains, mais un tel pouvoir entre les griffes d'une poignée de femelles seulement ? C'était dément.
Et pourtant. Pourtant. Elle était encore à des années-lumière de pouvoir étendre son esprit à travers tout un système comme semblaient le faire tous les wraiths adultes qu'elle avait jamais rencontrés, mais elle avait fait ça. Ce n'était pas la première fois qu'elle persuadait quelqu'un de faire quelque chose pour elle, mais là, ce n'était pas la même chose. Elle n'avait pas persuadé ses amis de faire quelque chose qu'ils auraient fait d'eux-mêmes si elle le leur avait demandé. Elle n'avait pas mis un peu en avant une idée dans leur tête. Elle les avait purement et simplement privés de leur libre arbitre, les enfermant dans leur corps sans qu'ils aient leur mot à dire.
Elle frissonna de plus belle, alors qu'une certitude glaçante la saisissait. Elle n'aurait pas eu plus de difficultés à les forcer à se faire du mal qu'elle n'en avait eu à les figer.
Finalement, ce fut le retour de sa mère qui apporta une distraction bienvenue à ses ruminations.
« Merci d'avoir gardé un œil sur elle, Selk'ym. Comment vont les garçons ? »
L'ancien moine haussa les épaules en se relevant.
« A ton avis ? »
Sa mère fit une grimace.
« Désolée. Tiens-moi au courant. OK ? »
Un grondement neutre lui répondit, alors que Rosanna l'entraînait vers la porte. Ilinka résista.
« Maman, attends ! Je peux pas partir comme ça ! Je... »
« Tu rien du tout. Tes amis ont besoin de se reposer, et toi et moi, on doit avoir une sérieuse discussion. »
Elle cessa de se débattre, résignée. Zen et Rory lui avaient fermé leur esprit. Sans doute ne voulaient-ils de toute manière pas la voir. Elle suivit sa mère en traînant les pieds. Les quelques centaines de mètres entre les fermes lui parurent une éternité.
Ce ne fut que lorsqu'elle se laissa mollement tomber sur son lit que sa mère rouvrit la bouche.
« Écoute, mon cœur. Il est tard, et il faut absolument qu'on s'occupe de ces créatures avant que quelqu'un ne tombe dessus par accident et qu'il y ait des morts, mais j'ai besoin de savoir. Pourquoi tu as fait ça ? »
Elle fit défiler les événements de la journée dans sa tête. Organiser tout ça en un récit cohérent était une tâche trop lourde, aussi tendit-elle ses mains. Sa mère les prit, les serrant doucement en une réassurance silencieuse.
Par le lien télépathique, elle lui montra leur escapade et tous les événements suivants, mais également ses émotions, ses raisonnements, tout.
Plusieurs fois, l'esprit de l'artiste scintilla de colère, mais cela ne la dissuada pas pour autant de tout lui montrer. Que ça soulageait, de vider ainsi son sac ! Et elle méritait bien cette colère. Ils avaient désobéi sciemment. Et c'était bien parce qu'ils avaient désobéi, parce qu'elle n'avait pas réfléchi – à plusieurs reprises – que Selk'ym s'était retrouvé à lutter pour sa vie avec un monstre alien bien décidé à le dépiauter.
Quand elle eut terminé son grand déballage télépathique, l'âme de sa mère eut un éclat satisfait.
« Au moins, tu es consciente de ce que tu as fait de mal. C'est bien. Est-ce que tu veux savoir ce qu'ont vécu Zen'kan et Rorkalym ? »
Elle opina.
« Très bien. Debout. Écarte un peu les jambes. Voilà. Plie un peu les genoux. Lève le bras gauche. Tête droite. Voilà, ne bouge plus d'un poil. » lui ordonna sa mère d'un fil de pensée solennel et dur. Elle obéit docilement et attendit quelques secondes dans cette étrange posture de yoga, perplexe, se demandant ce qui allait se passer, puis Rosanna lâcha sa main droite et elle se retrouva seule dans sa tête, incapable de seulement ouvrir la bouche pour lui demander qu'est ce qui était censé se passer.
Elle l'entendit bouger, quelque part à la limite de son champ de vision, avec l'horrible impression d'être en train de regarder non au travers de ses yeux, mais au travers d'un écran de télévision très haute définition.
Un bruit de moteur retentit dehors.
« Ah, les militaires ont dû arriver. Je te laisse un moment, mon cœur. Ne t'en fais pas. Tu ne risque rien. Je reviens bientôt. »
Elle voulut opiner. Au moins tourner la tête pour regarder la porte. Mais elle était figée. Aussi incapable de bouger que l'avaient été ses amis quelques heures plus tôt.
Les minutes s'écoulèrent, et son bras levé commença à la lancer. Puis ses jambes. Ses genoux se mirent à trembler, sans qu'elle ne puisse rien faire pour les soulager, complètement impuissante, prisonnière de sa psyché. Pendant un moment, son esprit s'emballa sur la pente glissante de la panique, et elle fut sérieusement tentée d'appeler son père à l'aide, puis elle parvint à se reprendre. Sa mère allait revenir. Elle n'avait qu'à patienter. De toute manière, c'était une bonne leçon qu'elle était en train d'apprendre là. Et puis, ça faisait quoi ? Cinq ? Dix minutes qu'elle était comme ça ? Zen et Rory étaient restés figés plus de quarante minutes. S'ils avaient tenu le coup, elle le pouvait aussi.
Autant mettre ces instants à profit pour réfléchir aux excuses qu'elle leur devait, et à comment regagner leur confiance.
.
« Rosanna, Ilinka n'a toujours pas bougé. »
« Je sais. »
« Ça va bientôt faire deux heures. »
« Je sais. »
« Tu ne penses pas qu'il serait temps d'aller la chercher ? » grommela le traqueur, tâchant de ne pas perdre la trace qu'il pistait.
L'esprit de son humaine scintilla doucement, également à moitié tourné vers sa propre piste.
« Non. Elle finira bien par se rendre compte que la seule chose qui l'empêche de bouger, c'est elle-même. »
« C'est une toute petite larve ! Elle n'a que quatorze ans ! C'est encore presque un bébé ! » protesta-t-il, choqué de la cruauté de sa compagne.
Il sentit par le Lien, cette dernière s'arrêter.
« Markus. Ilinka a QUATORZE ans. Ce n'est plus un bébé. (D'une pensée, elle l'empêcha de protester.) Notre fille est une jeune reine avec bien plus de pouvoir que tu ne sembles le croire. (Une fois encore, elle l'empêcha d'objecter.) Elle n'a pas juste suggéré à un gosse qui avait déjà un peu peur d'elle, d'avoir carrément la pétoche. Elle a figé – et je parle bien de totalement figer – deux jeunes mâles qui seraient prêts à donner leur vie pour elle sans hésiter, tout ça pour se précipiter au-devant d'un danger mortel. Elle ne les a pas gentiment encouragés à faire quelque chose qu'ils songeaient déjà à faire. Elle a totalement outrepassé leur instinct et leur volonté pour les forcer à faire quelque chose qu'ils ne voulaient pas. Ce n'est plus une gamine, Markus ! »
Elle se remit en route.
« Elle n'a que quatorze ans... » répéta-t-il, presque en une supplique.
Ilinka était sa fille. Sa vie. Son trésor. Ça allait trop vite. Beaucoup trop vite. Juste quatorze ans. Les wraiths n'étaient adultes qu'autour de leur premier siècle. Elle était encore une larve. Un bébé. Son bébé.
« Markus. Arrête ça tout de suite ! Tu ne peux pas admettre que Zen'kan doit être traité comme le guerrier en devenir qu'il est, et refuser d'envisager Ilinka comme la reine qu'elle sera. »
« Ce n'est pas pareil ! C'est un mâle, et il est plus âgé.»
A l'éclat gris de l'esprit de sa compagne, il devina son soupir exaspéré. Même lui ne pouvait ignorer la faiblesse de son argumentaire. Il grogna, effrayant un des trois militaires avec lunettes de vision nocturne qui l'accompagnaient - le ralentissant plus qu'autre chose.
Après quelques longs instants, il n'y tint plus, bien trop conscient d'être ridicule.
« Ça fait quand même deux heures, ma lumineuse humaine... » supplia-t-il, se maudissant intérieurement de sa nature même.
« Elle s'en sortira très bien toute seule. Laisse-la se débrouiller. »
Il gronda, la poitrine serrée, alors que sa volonté luttait contre l'injonction. En vain. Tout au fond de lui, il savait que sa compagne avait raison. Sachant cela, impossible de lutter contre sa volonté. Elle était sa femelle. Sa reine. Il était wraith. Conçu et créé pour obéir. Tout comme sa fille. C'était cette terrible leçon que Rosanna était en train de lui enseigner. Car sa lumineuse humaine n'était que ça : humaine. Elle avait appris à se comporter comme une reine wraith. A en avoir la prestance et l'autorité, mais jamais elle n'aurait les capacités télépathiques de forcer quiconque à faire quelque chose contre sa volonté profonde.
Elle n'avait pas figé leur fille par la force. Aucune coercition. Elle avait juste subtilement manipulé Ilinka pour que cette dernière décide de lui obéir de son plein gré. Elle avait fait appel à cette part atavique et primale de leur fille, qui ne désirait qu'obéir aveuglément à sa reine. La même part qui l'empêchait à présent de contacter cette dernière pour tout lui expliquer.
C'était vicieux. Retors. Et ça le rendait fou. Mais c'était comme ça. Ils n'étaient pas toujours d'accord sur leurs méthodes éducatives, mais ils élevaient Ilinka ensemble, et s'ils pouvaient – dans le privé – avoir des avis divergents, face à elle, ils faisaient front.
Il gronda, faisant une fois de plus sursauter son escorte.
L'esprit de Rosanna se radoucit, de fines zébrures peinées venant un instant en ternir l'éclat.
« Désolée de te faire ça. Vraiment. »
« Tsssh. Ce n'est pas parce que je n'aime pas ça que tu n'as pas raison. » siffla-t-il à contrecœur. « Je ne suis pas objectif avec Ilinka, et je le sais très bien. » ajouta-t-il avec encore plus de peine.
Rosanna l'enlaça en une tendre embrassade mentale.
« Aucun bon parent n'est réellement objectif avec sa progéniture. »
Il opina, un peu soulagé.
« Et crois-moi : ça ne me fait pas non plus plaisir de la savoir coincée comme ça. » nota sa compagne. « Mais au moins, on sait qu'elle n'est pas en train de faire des bêtises pendant ce temps. » ajouta-t-elle, ironique.
Il eut un rauquement amusé qui provoqua une levée d'armes en pagaille derrière lui.
Avec un soupir, il se retourna.
« Messieurs. Calmez-vous. Je vous signalerai quand on s'approchera de la cible. »
.
«Hey, Rory, tu dors ? »
« Mmmh. »
« Tu dors ? »
« A ton avis ? »
Zen'kan remua doucement à côté de lui, se retournant pour lui faire face.
« Tu crois qu'Ilinka va bien ? »
« T'as qu'à lui demander. » gronda-t-il, posant son avant-bras sur ses yeux.
Le silence retomba.
« Tu vas me trouver lâche, mais j'ose pas. » grommela si bas son ami qu'il dut en deviner la moitié.
Il soupira.
« Non. Je te comprends. »
D'un coup de pied rageur, Zen'kan vira son duvet... et le sien dans le même élan.
« Merde, pourquoi elle a fait ça ?! »
Se redressant à peine, il récupéra son dû et se rallongea.
« Elle voulait aider Père, et savait qu'on ne la laisserait pas faire. »
« Mais merde ! Je pouvais pas bouger ! Je pouvais pas bouger ! » s'énerva son ami.
« Je sais. J'y étais aussi. »
« Grrrmpffff ! »
Le silence retomba, et il était sur le point de se rendormir lorsque, une fois de plus, il fut tiré des limbes par Zen'kan.
« Comment elle va, à ton avis ? »
Avec un sifflement grincheux, il s'enroula étroitement dans son duvet. Maudite soit cette créature qui avait défoncé la porte de son appartement, le forçant à partager la chambre de son ami et ses interrogations nocturnes.
.
« Ne tirez pas ! Je répète : Ne. Tirez. Pas ! »
D'un coup d'œil, elle s'assura que les trois soldats allaient lui obéir. Elle se retint de soupirer. Que les troupes entraînées du SGC lui manquaient... Les trois hommes semblaient prêts d'exploser de stress. Si au moins le brigadier Schmidt avait eu le temps de lui envoyer un détachement de ses hommes à lui, habitués à interagir avec l'Utopia et son équipage alien... Mais non. Tout ce qu'ils avaient eu, c'était un détachement des forces spéciales romandes pour traquer les créatures, et tout un régiment de miliciens pour clôturer la forêt et s'assurer que personne ne vienne y traîner. Les « spécialistes » en aliens de l'Armée suisse arriveraient d'ici une heure ou deux, le temps pour eux de venir depuis leur caserne suisse-allemande.
D'ici-là, ils n'avaient que ceux-là pour les aider. Et elle avait débusqué sa cible plus tôt que prévu.
Ils ne s'étaient pas trompés. Il y avait en tout cas trois individus. Le petit, et deux adultes.
Celui qui se tenait devant elle, portait un genre de manteau en fourrure à peine tannée et plusieurs colliers d'os et de crânes plus ou moins abîmés, et n'avait rien à envier au guerrier wraith moyen en terme de carrure.
« Ne tirez pas, je vais essayer de communiquer. » répéta-t-elle d'un ton apaisant à destination des soldats derrière elle.
L'alien qu'elle avait acculé au pied d'une dérupe terreuse l'observa avec méfiance, un grondement sourd roulant dans sa poitrine.
Tendant les mains en signe de paix, bougeant lentement pour qu'il ait bien le temps de voir le moindre de ses mouvements, elle sortit avec mille précautions un carnet de croquis et un crayon de son sac. Ses gestes provoquèrent un rugissement furieux et quelques sursauts de sécurités qu'on lève dans son dos.
« Tout va bien. Ne tirez pas ! »
Rassurée à propos du danger derrière elle, elle avança d'un pas, puis d'un autre.
« Est-ce que vous me comprenez ? »
L'alien pencha sa grande tête écailleuse couronnée de petites cornes de côté, la fixant avec intensité de ses yeux de prédateur.
Une vague de nostalgie la submergea. Pas de barreaux d'énergie pour la séparer du monstre, cette fois. Mais elle avait déjà vécu une situation similaire, vingt ans plus tôt, dans une autre vie, dans une autre galaxie.
« Je ne sais pas si vous me comprenez, mais je m'appelle Rosanna. Rosanna. » expliqua-t-elle, répétant son nom tout en se tapotant le torse.
L'alien rugit, toutes griffes dehors, dressé de toute sa hauteur en une vaine tentative d'intimidation.
« Ne tirez pas. » répéta-t-elle de son ton le plus calme. « Je n'ai pas peur de vous. » poursuivit-elle à l'attention du monstre. « Je veux vous aider. Je m'appelle Rosanna. Rosanna. Et vous ? » poursuivit-elle de la même voix, se désignant à nouveau, avant de désigner la créature.
L'alien rugit encore, se balançant un peu de gauche à droite, semblant jauger ses chances d'échapper aux tireurs derrière elle.
« Rosanna. Et vous ? »
« Tch'ana. »
Elle tendit la main dans sa direction.
« Tch'ana ? »
Un grondement lui répondit.
« Bien. On progresse. »
Elle prit son carnet, y dessina un bonhomme-bâton et le lui montra, avant de se désigner de la pointe du crayon. « Rosanna. » Elle en ajouta trois autres avec trois casques. « Les soldats. » expliqua-t-elle en les désignant de la même façon. Elle en dessina un quatrième, avec des cornes sur la tête. « Tch'ana. »
« Ah ! Tch'ana. Tch'ana !» sembla-t-il approuver en se frappant le torse.
Elle ajouta deux autres personnages, un petit et un grand, également cornus, et lui montra le dessin.
Un gémissement inquiet échappa à l'alien.
« Nay A ! Ko no Nay ! Kaylek ! Nay A ! »
Inspirant à fond, elle reprit son carnet. Elle allait devoir raconter des salades à cet alien en dessin.
Tout en gribouillant, elle tendit son esprit vers Markus.
« Grouille-toi de retrouver les deux autres, sinon ce cher Tch'ana que je viens de rencontrer ne va pas accepter très longtemps de me suivre docilement. »
Avec un sourire encourageant, elle tendit son carnet à l'alien, lui montrant le dessin naïf d'une maison et d'humains souriants tenant la main à la version bâton de ses congénères.
