Je m'excuse si ce chapitre et le suivant sont un peu courts. C'était à l'origine un seul et même méga-chapitre, que j'ai séparé en deux pour le rendre plus digeste.

Bonne lecture.


« Tu as toujours mal ? »

La question résonna dans son esprit, teintée de l'inquiétude sincère de son ami, alors qu'elle massait distraitement son épaule endolorie.

Elle le rassura d'une onde apaisante. C'étaient juste des courbatures.

Comment pouvait-il ne pas lui en vouloir après ce qu'elle lui avait fait ?

Levant le nez de sa rédaction pleines d'arguments et de contre-arguments creux à propos d'une bataille spatiale s'étant déroulée quinze millénaires plus tôt dans une autre galaxie, elle sourit à Zen'kan qui, se donnant l'air de réfléchir à son propre travail, l'observait par en-dessous avec inquiétude.

Le raclement de gorge autoritaire de Selk'ym leur fit aussitôt baisser le nez.

Elle termina tant bien que mal son passage, estimant mentalement combien de paragraphes il lui faudrait encore pondre pour arriver à la page recto-verso exigée par l'ancien moine, puis, jetant un regard plein de pitié à Zen'kan et aux pauvres cinq lignes qu'il était parvenu à faire depuis le début de l'exercice, elle s'accorda une petite entorse au règlement.

« Tu devrais parler du problème de trajectoire de la flotte d'Anciella et de l'impact que ça a eu sur la suite des combats et sur les accords de paix qui ont suivi. » lui souffla-t-elle télépathiquement.

« Attends ! Les quoi, de quoi ? Par qui ? Antannella ? Mais elle est pas morte genre des plombes avant, elle ? J'y comprends rien ! Dis-moi ce que je dois écrire ! »
Elle lui glissa un sourire désolé. Elle l'avait aidé. A lui de faire le reste.

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Rorkalym avait fini de remplir le verso de sa seconde feuille depuis longtemps, et se relisait soigneusement, alors qu'elle-même en était à sa troisième relecture – celle de trop, où elle commençait à se demander si elle corrigeait des fautes ou en rajoutait – lorsque, d'une voix raide, Selk'ym leur annonça qu'il ne leur restait qu'une minute. A cette annonce, Zen'kan jeta son stylo sur la table et, avec un grognement défait, se pencha dangereusement en arrière sur la table. Il avait à peine écrit une demi-page.

Enfin, l'ancien moine ramassa leurs copies. Puis les parcourut rapidement.

« Mmmh. Pertinente remarque à propos de la possible influence des ondes gamma de la supernova d'Ultan, Rorkalym. Et excellente analyse du déroulé de la bataille. Ilinka, attention à l'espacement de tes mots. Tu as tendance à trop les accoler. On écrit tschi'annh, quand on parle d'une trajectoire de vaisseau. Avec un N long. Sinon, il s'agit plutôt de la course d'interception entre un prédateur et sa proie. Tu as bien fait de parler du commandant en second Juvian'mar. Sans lui, il est en effet fort probable que cette guerre aurait duré quelques décennies de plus. (Arrivant à la troisième copie, il soupira.) Zen'kan... Tu as enfin écrit bellshian correctement. C'est bien. Par contre, la rédaction était à propos du conflit territorial entre les reines Anciella et Gian'shi, et pas à propos d'une guerre entre une certaine Antannella et les « Gerudos », qui que soient ces gens. »

« T'as trop joué à Zelda, toi... » murmura Rorkalym avec une grimace mi-amusée, mi-désolée.

« Je me disais bien que c'était pas ça... » siffla l'intéressé d'un air grincheux.

« Heu... Selk'ym, pendant que tu relis, on peut faire une pause, s'il te plaît ? Juste sortir se dégourdir les jambes. Dans le jardin, et pas ailleurs ! » demanda-t-elle, d'un ton sans doute plus suppliant qu'elle ne l'aurait voulu, car ce dernier la fixa d'un air presque inquiet.

D'un geste de la main, il les congédia, et ils se dépêchèrent de sortir, grimpant rapidement à l'étage, pour avoir une meilleure vue sur la ferme voisine, toute entourée de camions bâchés de kaki.

« Vous croyez qu'ils s'en sortent comment ? » demanda Rorkalym, une main en visière au-dessus des yeux.

« Je suppose que sa mère doit être en train de tous les terrifier. » nota Zen en la désignant du menton.

Elle opina, bien forcée d'approuver.

Leurs parents avaient retrouvé les extraterrestres reptiliens et étaient parvenus, avec un usage plus ou moins modéré de la force, à les ramener à la ferme très tôt dans la matinée. Aussitôt, le brigadier Schmidt avait exigé qu'ils lui soient remis, et Rosanna s'y était catégoriquement opposé, enfermant les trois aliens dans sa cave, dont la porte était gardée par son père et une Milena armée jusqu'aux dents. Sa mère n'avait pris que le temps de venir lui coller une taloche derrière la tête pour la sortir de son immobilisme douloureux, et de l'envoyer immédiatement, avec un bisou dans les cheveux, à la ferme de ses amis avec ordre de ne pas revenir avant qu'ils viennent la chercher.

Selk'ym l'avait accueillie chez Milena comme s'il était chez lui, et l'avait pilotée jusqu'au lit de cette dernière, où elle avait cru ne jamais pouvoir s'endormir, mais avait néanmoins sombré même pas deux minutes après que sa tête ait touché l'oreiller.

Lorsqu'elle avait terminé sa grasse matinée, elle avait retrouvé ses deux amis, envers qui elle s'était profusément excusée une fois de plus, puis l'ancien moine s'était mis en devoir de les tenir occupés à grand renfort de cours, malgré leur objections. Visiblement, le fait qu'ils soient techniquement en vacances ne comptait pas en de telles circonstances.

Ils étaient trop loin pour deviner plus que de petites silhouettes kaki s'agitant parfois entre les camions, mais cela ne les empêchait certainement pas d'observer, espérant peut-être capter une bribe de pensée de Markus qui leur en apprendrait plus sur la situation.

« Hé, les jeunes ! Vous savez ce qui se passe au juste ? » les héla un homme en chemise à carreaux, son chien furetant avec curiosité autour de lui.

Ils échangèrent un bref regard. Au moins, sur le sujet, ils étaient au clair. Garder le secret. Toujours !
Ils haussèrent les épaules, faussement décontractés.
« Il paraît qu'y aurait un fauve qui se serait échappé de quelque part et rôderait dans la forêt. Du coup, l'armée est venue donner un coup de main pour fermer l'accès à la réserve et quadriller la zone. » lança-t-elle, agitant le bras en direction du déploiement militaire et de la sylve au-delà.

« Un fauve. Genre, un lion ou un tigre ? » demanda l'homme, soudain inquiet, tout en sifflant son chien, dont les errances l'emmenaient de plus en plus loin de lui.

Ils hochèrent la tête d'un air neutre, laissant l'homme choisir s'ils approuvaient ou pas sa supposition.

« Oh ben quand je vais dire ça à mon voisin ! Faut surtout que je prévienne ma sœur, elle aime bien aller se promener dans la cariçaie avec ses gamins. Trois et six ans ! Sont adorables... mais c'est des gosses, quoi ! Bon, ben... bonne journée à vous, et soyez prudents, hein ! »
« Merci, à vous aussi ! » le salua-t-elle en agitant la main. « Oh non, en voilà un autre... » nota-t-elle, avisant un autre curieux plus bas sur la route.

« Grrrmpf... Venez, on va dans ma chambre... » grommela Zen en faisant demi-tour, bientôt suivi par Rorkalym. Elle observa un instant les deux villageois discuter et gesticuler avant de les imiter.

Il n'y avait qu'à espérer que ça n'irait pas plus loin que quelques locaux curieux.

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«Hey ! Jeunes gens ! Il paraît que vous auriez vu le prédateur dans la réserve ! Vous pourriez nous dire ce que vous avez vu ? C'est pour la télévision ! »

Avec un soupir, elle tira les rideaux occultant du salon de Milena.

La télévision était venue. Il y avait les chaînes sérieuses, qui s'étaient contentées d'un reportage au large des camions, et il y avait les autres.

Et voilà qu'ils se retrouvaient à se cloîtrer dans l'appartement de Milena, pendant que Selk'ym, méfiant, montait la garde à l'entrée de son appartement ravagé, afin de s'assurer que personne n'aille y fureter.

Se laissant tomber sur le vieux canapé au cuir lacéré, elle accepta volontiers la tasse de thé que lui tendait Rorkalym.

« Voyons les choses du bon côté. Au moins, on a plus cours. » nota-t-elle, tout en jetant un regard assassin à la sonnette de la porte, qui résonnait pour la vingtième fois au moins.

Sentant leur agacement, Rory se leva souplement.

« Ta mère range toujours ses outils dans le tiroir à côté du frigo ? Je vais voir si je peux la débrancher. »

« Besoin d'un coup de main ? » demanda-t-elle, lorsque leur ami reparut pour prendre une chaise en guise d'escabeau.

« Je crie si j'ai besoin d'aide. »

Elle opina.
Un silence relatif retomba sur le salon.
« J'espère qu'ils vont bientôt partir... Je doute que l'Utopia puisse tout les emmener, comme il l'a fait avec ce monsieur là – Mulet-Ko, ou quelque chose comme ça. Je me rappelle plus de son nom. » murmura-t-elle, tâchant de se rassurer en sirotant son thé.

Zen'kan eut un rauquement sinistre.

« L'Utopia sera pas là avant des semaines. S'ils arrêtent pas, c'est pas au-delà des étoiles qu'ils vont aller. C'est dans l'au-delà tout court. »

Elle le dévisagea, choquée.

Une fois encore, il ricana sinistrement.

« Tu crois vraiment que nos parents vont laisser des fouineurs nous mettre en danger sans broncher ? »
« Non, bien sûr que non ! Mais les tuer ?! Tu es fou ? »

Son ami sembla se dégonfler, et il se mit à tripoter distraitement un bout de cuir déchiré sur l'accoudoir.

« Non. J'aimerais bien... mais non. Je crois juste que je... commence à prendre la mesure de ce que je suis... De ce que... on est ? »

Il lui offrit une petite grimace tordue.

Serrant plus fort sa tasse, elle tâcha d'en tirer autant de chaleur et de réconfort que possible.

« J'aime pas ce que tu insinues.» souffla-t-elle.

« Déso... »

« Voilà, sonnette déconnectée ! Suffisait de retirer une fiche sous le cache. Un vrai jeu d'enfant ! » claironna Rorkalym, revenant avec sa chaise dans les bras et un tournevis entre les dents.

Posant sa chaise un peu sèchement, il les rejoignit, les sourcils froncés.

« Il s'est passé un truc ? » s'enquit-il, jetant des regards alarmés en direction des fenêtres masquées.

Ilinka se força à lui sourire.

« Non. Tout va bien. J'espère juste qu'ils vont bientôt laisser tomber... »

Avec un hochement de tête grave, Rory s'assit à côté d'elle, et d'un grand geste l'attira contre lui pour un câlin.

« T'en fais pas. Ils vont vite se lasser. Y a rien à voir à part trois adolescents sans rien de spécial qui veulent pas avoir affaire à eux. »

Elle opina sans vraiment y croire.
« Et si on se regardait un film en attendant ? »
Elle acquiesça avec bien plus de conviction.

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« Heu... Pardon. Excusez-moi... »

Le soldat sursauta un peu puis, l'ayant reconnue, s'écarta pour la laisser entrer.

Elle s'empressa de se faufiler dans le couloir frais et de refermer la lourde porte derrière elle, s'y appuyant presque comme si elle craignait que l'homme ne tente de la suivre.

Markus – qui, à en juger par la faible odeur de ses habits, revenait de l'atelier de tannage – lui offrit un large sourire qui se voulait rassurant, mais donnait plutôt l'impression qu'il était en train de planifier l'assassinat sanglant du soldat. Ce qui n'était pas du tout improbable.

« Ne t'en fais, ma princesse. Ce guerrier est un des hommes de Schmidt. Il était déjà là, la dernière fois qu'un « extraterrestre » non autorisé a séjourné ici. Il sait à quoi s'en tenir. »
Elle opina faiblement.

« Mais ça me stresse. A cause du Secret, tout ça. »

Son père eut un rire bref.

« Ma petite reine, cet humain sait parfaitement ce que je suis, et il sait tout aussi bien tout ce que tu représentes pour moi. Tu ne risques rien. Mais ce n'est pas une raison pour faire n'importe quoi, compris ? »
« Oui. Promis. »

Elle assortit ses mots d'un ruisselet de sincérité. Elle n'avait aucune envie que les choses deviennent encore plus compliquées.

Satisfait, son père repartit vaquer à ses occupations. Reprenant le fil de son propre programme, elle partit fouiller le buffet à la recherche d'un vase pouvant convenir aux fleurs qu'elle avait cueillies dans le jardin, puis, son bouquet arrangé, elle toqua une petite rythmique de quatre notes sur la porte menant à la cave.
Bientôt, de lourds pas montèrent le vieil escalier grinçant, puis un grondement interrogateur retentit.

« C'est Ilinka. » annonça-t-elle.

La clé cliqueta dans la porte, qui s'entrouvrit sur un regard reptilien.