Avec un sourire et un salut de la main, Ilinka brandit son bouquet de fleurs.

L'ayant reconnue, Tch'ana s'effaça pour la laisser passer. Se faufilant entre la massive carrure de l'alien et le chambranle, elle descendit l'escalier jusqu'à la cave, tant bien que mal réaménagée pour l'accueillir avec sa famille.

Assise au bord du lit en palettes que ses parents avaient bricolé, Morgal la salua d'un geste de la main, lui faisant signe de ne pas faire trop de bruit, Utak somnolant sous ses caresses lénifiantes.

Hochant la tête, elle dégaina une fois encore son bouquet. Puisqu'ils ne pouvaient pas sortir, autant essayer d'amener un peu d'extérieur à eux.

Retroussant les lèvres en ce qu'elle avait fini par identifier comme un sourire amical, Morgal l'invita à venir s'asseoir à ses côtés, et à lui montrer son présent.

« A ka... Merci... » souffla cette dernière, examinant avec attention le menu présent.

« De rien. »

Tch'ana, qui était redescendu, prit à son tour le bouquet et le détailla avec soin, avant de le poser avec mille précautions sur une étagère, hors de portée du petit.

Cachant sa peine, elle détailla le local obscur, sans fenêtre, à peine éclairé par deux lampes, tout juste assez grand pour accueillir les deux géants et leur enfant, un lit, un réchaud à gaz, une petite table et les chaises assorties.

Au moins, Utak avait-il à présent une profusion de langes propres, et des jouets pour s'amuser avec.
Apercevant sous le corps du bambin la patte d'un âne en peluche qui lui avait appartenu, elle sourit.

« Oh. Il l'a adopté. » nota-t-elle, désignant le jouet de la main.

« Oh... Sha... A ka... Ilinka ko... A ka... » approuva Morgal

Elle sourit. Ils ne parlaient pas la même langue, mais certaines choses étaient sans doute universelles. La reconnaissance, entre autres.

« De rien... Il ne me servait plus à grand-chose de toute manière... » chuchota-t-elle, remarquant avec une pointe d'amusement que Milena avait gardé, avec un étrange sentimentalisme, bien plus des anciens jouets de bébé de Zen'kan qu'il n'aurait été raisonnable - d'autant plus que la plupart étaient des jouets à mâcher pour chien, plus ou moins détruits par les dents aiguës de son ami.

Et pourtant, voilà que soudain, ils étaient à nouveau utiles, pour un autre petit alien aux dents pointues. L'ancienne militaire aurait-elle eu un pressentiment ? Elle pouffa à cette pensée.

A présent sûre que Utak dormait, Morgal déplia son immense stature, trop grande pour les poutres du plafond, qui la forçaient à se tenir légèrement pliée.

Rosanna lui avait dit que, de ce qu'elle avait compris, chez eux, il était normal - comme chez beaucoup de reptiles - que les femelles soient plus grandes que les mâles, et parfois de beaucoup.

Morgal était presque aussi grande que son père, et quasiment une fois et demi plus large. Markus avait été horrifié d'apprendre que c'était elle qui était venue récupérer Utak à la ferme, et pas son compagnon, qui faisait bien trente centimètres de moins qu'elle.

Elle ne pensait pas que ça aurait changé grand-chose. Tous deux avaient la force et l'endurance de gens habitués à vivre des existences rudes au grand air. Elle n'aurait pas fait le poids dans tous les cas.

Quoi qu'il en soit, la géante se déplia, et d'un geste l'invita à venir partager un plat de viande crue savamment mélangée à des fruits et des herbes en un genre de carpaccio.

Elle accepta l'invitation, impressionnée de ce qu'ils arrivaient à se préparer avec des ingrédients qui leur étaient inconnus. Et curieuse de découvrir les saveurs incongrues que promettait le plat. Elle avait déjà pu goûter un genre de rôti de truite aux cerises salées, ainsi que des brochettes de pommes de terre à la confiture de fraises, saupoudrées de romarin et de noisettes moulues.

Cette spécialité-là était un peu aigre-douce, la viande fraîche et fondante sous la langue.

La bouche pleine, elle marqua son approbation d'un sourire et d'un son appréciateur qui lui valut des hochements de tête enthousiastes.

Ses parents avaient décrété qu'il serait formateur pour elle d'apprendre par ses propres moyens à communiquer avec leurs invités. Ils ne lui avaient donc donné que le strict minimum d'informations.

Ils appelaient leur race Unas, vivaient une vie primitive mais heureuse avec leur tribu sur un lointain monde inconnu, duquel ils avaient été arrachés par des esclavagistes venus du ciel, et avaient profité de ce que sa mère avait déduit être une avarie du vaisseau des kidnappeurs, qui avait forcé ces derniers à se poser, pour s'enfuir.

Il y avait donc probablement un vaisseau alien caché quelque part dans la région, ce qui n'était pas leur problème mais celui du brigadier - Rosanna avait été plus que claire là-dessus.

Pour le reste, à elle de se débrouiller. Outre la barrière de la langue, elle avait découvert que même la télépathie était complexe. Bien sûr, elle pouvait toucher leurs esprits, et échanger sentiments et émotions, mais leur manière de penser était si différente de la sienne, conditionnée par leur culture quasi préhistorique et leur manière de voir le monde - tout en vision thermique et vibrations dans le sol - qu'ils ne pouvaient pas fluidement discuter comme elle l'avait toujours fait avec ses amis et sa famille.

Leurs échanges ressemblaient plutôt à un genre de jeu de Pictionnary, chacun essayant de deviner ce à quoi l'autre pensait, et renvoyant sa version de la chose pour confirmation.

En trois jours, elle était tout de même parvenue à apprendre quelques petites choses sur leurs hôtes.

Tch'ana venait d'une tribu vivant près d'un océan froid aux plages couvertes de galets ronds qui roulaient en chantant sous les vagues, et Morgal d'une tribu voisine, dont le territoire s'arrêtait là où les hautes falaises boisées s'effritaient en rochers de plus en petits, usés et polis par les vagues.

Tch'ana était - de ce qu'elle avait compris - un pêcheur au harpon hors pair, et souvent, lorsque ses pas la menaient sur les hautes falaises, Morgal avait délaissé sa chasse pour l'observer, concentré sur sa tâche, le bras levé haut, dans l'eau jusqu'à la taille, insensible aux vagues et aux embruns.

Elle était tombée sous son charme, et avait tenté - un peu maladroitement - de le séduire, lors d'une fête intertribale. Elle lui avait montré ses souvenirs mortifiés de ce moment. Ce jour là, elle avait réussi à capturer une magnifique proie, qui évoquait à Ilinka un genre de tatou croisé lévrier, et elle s'était dit que l'offrir à Tch'ana serait un bon moyen de lui signaler son intérêt. Mais à la dernière minute, elle avait paniqué, et lui avait plus ou moins jeté son trophée au visage avant de s'enfuir.

Tch'ana, de son côté, se souvenait surtout de sa perplexité inquiète, après s'être à moitié fait assommer par une inconnue dont il ignorait tout. Sans doute l'avait-il froissée d'une manière ou d'une autre ? Soucieux de ne pas détériorer l'amitié entre leurs tribus respectives, il avait été offrir ses plus beaux poissons du jour à celle qu'il avait offensée, et qui en retour, en signe de pardon, lui avait donné un de ses brassards en cuir. Il avait donc scellé cette paix en lui offrant un des siens en échange.

Ce n'était que le lendemain qu'il avait réalisé la méprise, lorsque toute la tribu vint le féliciter de s'être trouvé une femelle.

Le quiproquo aurait pu mal finir. Ombrage aurait pu être pris. Mais ça n'avait pas été le cas. Quelqu'un avait du suggérer à Tch'ana d'essayer de mieux la connaître. Quoi qu'il en soit, ils avaient commencé à se voir, à passer du temps ensemble. Il avait essayé de lui apprendre la pêche au harpon. Elle lui avait montré comment poser des collets et récolter certaines herbes.

Ils avaient appris à s'aimer. Tout doucement, au fil des saisons.

Ilinka n'arrivait pas trop à savoir s'il s'agissait d'un équivalent Unas au mariage, mais chacun avait soigneusement fabriqué pour l'autre un collier en os. Un genre de ras-de-cou, aux perles longues et plates, qui couvrait la nuque et la gorge. Ils se les étaient offert par un soir d'été, et depuis ne les avaient plus jamais enlevé. Ces colliers étaient très importants pour eux. Elle ne comprenait pas très bien pourquoi. Mais tous les deux avaient la certitude que sans eux, ils subiraient un sort pire que la mort. Elle avait aussi compris pourquoi Utak avait paniqué lorsque Selk'ym avait essayé de le baigner. Ses parents avaient aussi une peur bleue de l'eau douce, et toutes sortes de rituels étranges la concernant. Ils refusaient de boire de l'eau dans un récipient qui ne soit pas transparent, et uniquement après l'avoir soigneusement examinée. Tout contenant plus grand qu'un bol était traité avec méfiance et crainte, comme s'il pouvait receler des dangers cachés.

Elle avait trouvé ça bizarre, surtout pour Tch'ana, qui était pêcheur. Mais apparemment, il ne craignait pas la mer. L'eau salée ne recelait pas d'autre danger que de se faire pincer les orteils par un crabe.

Coincés dans la cave, les deux Unas, faute de pluie pour se laver, recouraient donc à des lavettes humidifiées avec prudence. De toute évidence, ils n'arrivaient pas à décider si l'eau de la douche était dangereuse ou pas, et avaient visiblement déjà bien transmis leurs craintes à leur progéniture.

Utak était né quelques heures après qu'ils aient été enlevés. C'était leur premier enfant. Morgal avait accouché en silence, dans un coin de leur cellule, pendant que les autres captifs la dissimulaient au regard de leurs tortionnaires.

Ils l'avaient habillé avec ce qu'ils avaient trouvé et, pendant quelques jours, ils étaient parvenus à cacher son existence. Puis il avait été découvert, et pendant de terrifiants instants, ils avaient craint qu'on ne le leur enlève.

Mais ça n'avait pas été le cas. Morgal et Utak avaient été emmenés dans une autre partie du vaisseau, et comme il causait trop de problèmes en leur absence, Tch'ana les avaient rejoint bientôt.

Ils étaient restés parqués là une éternité, puis un jour, le vaisseau s'était mis à vibrer différemment, et quelques heures plus tard, ils avaient réussi à s'échapper.

Ils avaient fui longtemps, loin, faisant de leur mieux pour dissimuler leurs traces et ne se faire voir de personne.

Ils avaient fini par arriver dans la région, et comme ils étaient épuisés et affamés, ils avaient décidé de rester quelques jours. C'était la première forêt dense et riche en gibier qu'ils croisaient depuis longtemps.

Tch'ana était parti explorer les limites du territoire, pendant que Morgal tâchait de trouver une proie à capturer. Comme il est difficile d'embusquer un animal avec un bébé sur le dos, elle avait laissé Utak entre les racines d'un arbre, le pensant en sécurité, loin de tout. A son retour, quelques heures plus tard, elle avait découvert avec horreur la terre autour des racines piétinée, et de son petit plus aucune trace. Elle avait suivi les empreintes jusqu'à la route, puis de là, morte d'inquiétude, prenant tous les risques, elle avait remonté la piste en se cachant de couvert en couvert jusqu'aux fermes.

La suite, Ilinka la connaissait. Mais Morgal avait tenu à lui montrer sa version des faits. Sa terreur alors que son enfant, la chair de sa chair, était enlevé sous ses yeux par des monstres presque identiques à ceux qui les avaient arrachés à leur monde natal. Des monstres que son instinct lui disait plus dangereux encore que leurs kidnappeurs. Quelque chose dans leur odeur. Dans le son de leur voix. Dans leur manière de bouger. Morgal n'était pas une guerrière. Mais elle s'était battue avec toute la force de son désespoir. Pour ne pas perdre Utak en plus de tout le reste. Elle avait été surprise de la véhémence de son opposant. De la rage et de la violence qu'il mettait dans ses coups de lame. Elle n'avait pas compris que Selk'ym se battait avec autant de hargne et pour les mêmes raisons qu'elle.
Apprendre ça avait un peu réconforté Ilinka. Elle avait eu raison d'agir. Si elle n'avait pas fait ce qu'elle avait fait, ils se seraient entretué, et dans un cas comme dans l'autre, ça aurait été un drame qui aurait fait un orphelin. Elle avait - maladroitement - rendu Utak à Morgal, et cette dernière s'était enfuie, terrifiée.

Les pauvres Unas n'avaient même pas eu le temps de se rejoindre qu'ils s'étaient retrouvés traqués inlassablement par des chasseurs trop adroits pour se laisser semer par toutes leurs ruses, et si Tch'ana avait eu la chance de tomber sur Rosanna qui avait réussi à communiquer avec lui, Morgal avait croisé Markus - qui, avec tout son tact de traqueur et voyant qu'elle vendrait chèrement sa peau, s'était contenté de l'assommer à grand renfort de tirs de blaster, dont la charge résiduelle avait aussi touché Utak, lequel était resté inconscient plus d'un jour.

Ensuite, Rosanna avait déployé ses talents de négociatrice, et ils avaient accepté de rester cachés ici de longues semaines, en attendant que l'Utopia vienne, et les emmène à la recherche de leur monde d'origine - dont ils n'avaient aucune idée de l'emplacement.

Ilinka n'avait pas le prétention de se croire experte en exploration spatiale, mais retrouver une planète dans une galaxie, en ne sachant ni son nom ni ses coordonnées, spatiales ou de Porte des étoiles, lui semblait très, très compliqué. Impossible sûrement. Mais au moins, elle en était certaine, sur l'Utopia, ils n'auraient pas à se cacher, et aucun doute que Tom ferait tout son possible pour leur trouver une nouvelle maison accueillante, à défaut de leur monde d'origine.

Peut-être pourraient-ils aller dans Pégase ? Peut-être qu'ils pourraient devenir Ouman'shii ? Ils y seraient les bienvenus, non?

D'une pensée, elle tâcha de demander à Morgal ce qu'elle comptait faire, une fois sortie de cette cave.

Soit l'Unas désirait vraiment manger de la viande rôtie au feu de bois, soit elle n'avait pas compris sa question. Elle n'eut pas le loisir d'approfondir, car avec un grincement, Utak se réveilla.