« Suis-moi et obéis. »
L'ordre était simple. Zen'kan opina, détachant sa ceinture pour sauter au bas de la vieille jeep de son oncle qui, dans un claquement sec de son long manteau de cuir brun, fit de même de son côté du véhicule, rangé sur le côté du grand hangar de bois qui constituait le bâtiment principal des employés de la réserve.
Un panneau sur le côté de la structure expliquait que le bois qui le constituait provenait de la réserve et avait été récolté dans le respect de l'écosystème. A côté, un compteur numérique indiquait fièrement la production électrique des panneaux solaires installés sur le toit.
D'un geste de la main, Markus salua deux femmes qui fumaient une cigarette à côté d'une petite maison de pierre ancienne, de l'autre côté de la cour de gravillons.
« Jennifer et Yvette. Elles s'occupent de la paperasse et organisent les visites groupées de la réserve » nota-t-il sans même ralentir.
Zen'kan subodora que la trentenaire devait être Jennifer et la sexagénaire, Yvette. Quoi qu'il en soit, les deux femmes rendirent le salut de son oncle. Avec un demi-sourire crispé, il leur offrit un bref mouvement de tête avant de galoper sur quelques pas pour rattraper la gigantesque foulée du traqueur.
« Les engins de chantier sont dans le garage à gauche. Ne va pas y traîner. » siffla ce dernier.
Il opina encore.
Son oncle ouvrit une porte sur le côté dudit garage et s'effaça pour le laisser entrer dans un couloir sombre et frais de béton nu. Tout au bout, une porte semblable portait un écriteau proclamant « infirmerie »
« Là, c'est le centre de soins à la faune sauvage. Tu iras le visiter quand le vétérinaire sera là. Ici, tu as les vestiaires avec les toilettes, puis la réserve de petit matériel, et de ce côté-là, c'est un genre de débarras. A l'étage, il y a la salle de pause et celle de réunion. » expliqua Markus, le précédant dans l'escalier.
Il suivit, jetant un regard nouveau aux photos laminées vissées au mur, auxquelles il n'avait jamais prêté attention lors de ses visites précédentes. C'était son nouveau lieu de travail à présent, après tout.
Tout l'étage, dont le toit en pente s'élevait haut au-dessus d'eux, était ouvert. Un espace tout de bois et de béton, avec quelques chaises solides, trois grandes tables groupées ensemble, un tableau noir et un autre blanc couverts de mystérieuses inscriptions sur un mur, des étagères pleines de livres écornés sur la nature sous les fenêtres, et dans un coin, une kitchenette avec frigo et micro-ondes.
L'odeur à la fois naturelle et industrielle du lieu était accueillante, tout comme sa température qui, loin d'être étouffante en cette chaude journée d'été, avait quelque chose d'épais et pesant qui invitait à la paresse.
Deux hommes, en pantalons de chantier à bandes réflectrices crottés, les saluèrent, l'un un café à la main, l'autre un demi-croissant en bouche.
Une fois encore, son oncle les salua d'un geste de la main.
Il était évident que les deux hommes étaient curieux de sa présence, mais aucun ne fit mine de s'approcher, ni même de désirer engager la discussion.
« Si tu veux du café ou du thé, sers-toi. » nota Markus en désignant la kitchenette.
Plus pour s'occuper l'esprit qu'autre chose, il partit examiner le choix, et opta au hasard pour une capsule bleue qu'il introduisit dans la machine, avant de généreusement sucrer le liquide. Il peinait à boire le café noir et sec, comme le faisait sa mère.
« Le lait est dans le frigo. » ajouta platement son oncle.
Hochant la tête, il en ajouta une généreuse rasade, puis presque timidement, vint s'appuyer contre une étagère au côté de ce dernier.
Les minutes s'écoulèrent en silence, les deux hommes occupés par leur smartphone, son oncle parfaitement immobile, le regard fixé quelque part sur la sylve dehors, et lui sirotant distraitement son café.
Des bruits de pas et d'une discussion amicale vinrent briser le silence, alors qu'une femme aux larges épaules et un homme tout en nerf aux yeux légèrement exorbités et au crâne à moitié dégarni – malgré sa relative jeunesse – arrivaient.
Les deux saluèrent à la ronde, terminant leur discussion devant la machine à café avant de se séparer, la femme partant discuter avec le mangeur de croissant pendant que l'homme venait droit sur Zen'kan, s'arrêtant juste trop près de lui pour que ce soit une distance confortable.
« Hey ! Salut ! Tu dois être le pt'it nouveau. Le neveu de Lanthian, c'est ça ? Je suis David. David Bavastro. Et toi ? » lui demanda-t-il, postillonnant vaguement tout en lui tendant une main noueuse.
Se retenant de feuler, il parvint à lâcher un « Zen'kan Giacometti » tout en serrant avec réticence la main de l'homme – qui la lui secoua comme s'il espérait en faire tomber des prunes.
Enfin, il put récupérer ses doigts, alors qu'une autre personne grimpait les marches, attirant l'attention de David et des autres.
« Cet humain n'a aucun instinct de préservation. Et pas plus de notion de l'espace personnel. » nota mentalement son oncle.
Il ne put qu'acquiescer. La plupart des gens, malgré les hologrammes, sentaient qu'ils n'étaient pas humains. Beaucoup gardaient toujours une pointe de méfiance, et la plupart ne tenait pas à s'approcher d'eux plus que nécessaire. C'était instinctif. Mais il y avait des exceptions. Toujours.
Et le fait que son oncle ait quelque chose à redire sur la notion de distance sociale de quelqu'un n'augurait rien de bon. Markus semblait toujours être soit un peu trop près, soit un peu trop loin de ses interlocuteurs pour que la conversation puisse être réellement confortable...
Le dernier arrivant était un homme imposant et grisonnant, un début de bedaine sur une musculature sculptée par le travail au grand air tendant sa chemise rouge à carreaux.
Zen'kan l'avait déjà vu auparavant, comme certains autres employés de la réserve mais il n'avait jamais pris le soin de même lui demander son nom.
Ayant terminé les salutations matinales, l'homme s'avança vers lui, d'un pas ferme et décidé, lui offrant une poignée de main calleuse mais franche.
« Je suis Gérard Durieux, responsable des équipes techniques de la réserve. Enchanté de te rencontrer, jeune homme. » le salua-t-il.
« Enchanté, monsieur. »
« Pas de monsieur. Appelle-moi Gérard. On se tutoie, d'accord ? »
« Heu... d'accord. »
« Je vois que tu as déjà trouvé le café. C'est bien. Vous avez déjà fait les présentations ? » demanda l'homme, semblant adresser davantage la question à son oncle qu'à lui.
Markus n'eut qu'un vague grondement à offrir en guise de réponse.
Gérard soupira, pas l'air surpris du tout, et d'un geste l'invita à s'approcher des autres employés qui observaient la scène avec attention.
« Je vous présente donc Zen'kan Giacometti – je le prononce juste ? –, le neveu de Markus, et notre nouvel apprenti. »
Quelques saluts en vrac l'accueillirent, alors que Jennifer et Yvette montaient subrepticement l'escalier.
« Voici donc Manuel, notre expert en débardage (l'homme au croissant salua), Jean-Pierre, notre responsable biodiversité (celui au café leva sa tasse), David, l'homme à tout faire (l'intéressé agita inutilement la main) et enfin, mon Dieu, j'ai de mauvaises manières : Aurélie, zoologiste, qui veille sur nos petits protégés et aide le Dr Zermillot quand on a des animaux blessés à l'infirmerie.
Ah ! Et puisqu'elles sont là, je te présente aussi Yvette et Jennifer, qui s'occupent du secrétariat.
(Elles saluèrent timidement.) Yvette était la femme de l'avant-avant dernier directeur de la réserve. Ça fait, quoi ? Quarante ans que tu es là ? »
« Quarante-quatre. » corrigea-t-elle.
« Voilà. En bref, c'est la mémoire vivante de la réserve. »
Il opina, étrangement satisfait d'avoir deviné juste à propos des deux femmes.
« Bien, maintenant que les présentations sont faites, passons au planning de la journée. Un promeneur nous a signalé un nouveau foyer de renouée du Japon non loin de la Pierre d'ours.
D'après lui, les plants se trouvent à une centaine de mètres au nord de la pierre, un peu à gauche du chemin. Jean-Pierre, tu peux aller voir l'étendue des dégâts ? »
L'homme opina, sans partir encore, et commença à réunir ses affaires.
« Des gosses ont encore fait les cons sur l'aire de pique-nique de la jonchère et ont explosé les lampadaires. David, va faire tes miracles. »
L'intéressé eut un soupir dramatique, puis entreprit de bruyamment siphonner son thé. Ce que tout le monde ignora royalement.
« Aurélie, c'est quoi ton programme aujourd'hui ? »
« Je vais aller nourrir les pensionnaires de la clinique, puis je vais aller recenser les nichoirs occupés par les huppes fasciées. Si j'ai le temps cet après-midi, je vais essayer d'avancer sur l'exposition de cet automne. » expliqua-t-elle.
Gérard opina.
« Quant à nous, le front de coupe nous attend. » termina-t-il en frappant dans ses mains, signant la fin de réunion.
Tandis que chacun se levait, débarrassant tasses et miettes, Gérard s'approcha de lui.
« Je te propose de nous suivre. J'ai cru remarquer lors de tes précédentes visites que tu aimes bien le travail physique. Mais si tu préfères, tu peux accompagner David à la jonchère. »
La perspective d'être seul avec l'homme trop familier ne l'enthousiasmait pas du tout.
« Non. Je vous accompagne. »
« Bien. On se retrouve dans la voiture dans cinq minutes, alors. »
.
Le pantalon tout neuf était encore un peu rigide, ses bandes réflectives pas encore assouplies par le mouvement, tout comme ses chaussures de sécurité à coque, si étrangères à ses pieds.
Les vêtements de travail dormaient dans son armoire depuis des semaines déjà, achetés par Milena qui l'avait traîné dans un magasin spécialisé dès que son inscription comme apprenti avait été confirmée.
Assis sur la banquette arrière d'un quatre-quatre encore plus pourri que celui de son oncle, une caisse à outils métallique lui rentrant douloureusement dans la cuisse et qu'il ne pouvait même pas repousser – sauf en l'enfonçant dans la jambe de Manuel assis à côté –, il n'avait rien d'autre à faire que regarder la forêt défiler en attendant d'arriver à destination.
Enfin, Gérard se gara en bordure du chemin de terre et tout le monde descendit, chacun partant récupérer dans la benne veste et gants renforcés, lunettes et casque de chantier.
Il reçut les siens, qu'il revêtit maladroitement.
Gérard et Manuel prirent chacun une tronçonneuse et s'éloignèrent en direction de plusieurs arbres marqués à la bombe de peinture. Son oncle, qui avait fini de s'équiper, se pencha dans la benne, pour en ressortir une grande cognée et une énorme pince coupante.
Zen'kan dut avoir l'air déçu, car Markus pouffa.
« La tronçonneuse attendra que tu sois plus expérimenté, larve. » siffla-t-il avec un rictus amusé.
« Je vais faire quoi, alors ? »
« Tu vas m'aider à ébrancher les arbres abattus. »
« A quoi ? »
« A ébrancher. (Markus tendit le bras en direction de deux arbres déjà abattus.) Tu vois leurs branches ? Va falloir toutes les couper pour qu'il ne reste plus que le tronc. »
« Oh. OK. »
Un peu perplexe, il prit la pince qui lui était tendue.
« Il vaudrait pas mieux que je prenne aussi une hache ? »
Son oncle rit.
« Ne sous-estime pas cette chose. Ça peut couper des branches de la taille de ton bras. »
« De mon bras ?! »
« Absolument. Maintenant cesse de parler. On a du travail. »
Il opina.
Markus le retint un instant.
« Garde un œil sur les autres. Normalement, l'arbre ne devrait pas tomber par ici, mais mieux vaut être prudent. Et tu restes à ma droite. Je n'ai pas envie que ta mère essaie de me tuer parce que tu t'es pris un coup de hache accidentel. »
« ...OK. »
Un instant, il sentit l'esprit de son oncle le sonder, puis, satisfait de ce qu'il avait vu en lui, ce dernier enfila son casque d'un geste preste et partit abattre vigoureusement sa hache sur des branches assez larges pour être des troncs.
Zen'kan le suivit, prenant garde à le contourner au large pour aller cisailler les branches infiniment plus fines du sommet de l'arbre. Inspirant à fond, il tâcha de s'immerger dans la tâche, afin de ne pas ruminer l'humiliation de se voir confier une pince, comme s'il était incapable d'utiliser un vrai outil.
.
« Alors cette première journée ? » demanda Ilinka, perchée sur la barrière en bois de son jardin, occupée à tresser un bracelet de pâquerettes.
S'étirant, il grogna, tous ses muscles douloureux.
« Crevant, et j'ai des ampoules. »
L'inquiétude de son amie le percuta de plein fouet, le faisant chanceler.
Il rougit, lui tendant ses mains aux ongles noircis de terre.
« Faut pas t'en faire. Regarde. » nota-t-il, désignant les quelques endroit où sa peau avait cédé sous le frottement incessant du manche de la cisaille.
« Oh non! Je suis désolée ! » s'exclama-t-elle tout de même, serrant ses mains dans les siennes, le faisant grimacer de douleur. « Oups ! Pardon ! Pardon ! » s'écria-t-elle, le lâchant précipitamment.
Il se força à sourire.
« Héhé. C'est pas grave. C'est le métier qui rentre, je suppose. Et pour mes pieds, faut juste que je forme mes chaussures. »
« N'empêche. Je vais demander à papa d'y aller plus mollo avec toi ! » lâcha-t-elle, faisant mine de descendre de son perchoir.
Il la retint par les épaules.
« Non ! Surtout pas ! »
Son ton avait dû être plus dur qu'il ne le pensait car elle le fixait à présent avec surprise.
« Je veux pas qu'on me ménage. Je suis sûr que je peux être à la hauteur. »
Une ombre passa dans le regard de son amie, qui eut un grand sourire.
« Bien sûr que tu seras à la hauteur. » déclara-t-elle, pleine de pitié.
Détournant les yeux, les poings serrés, il grogna, luttant contre des émotions glauques qui menaçaient de remonter à la surface.
Lui saisissant le visage à deux mains, elle le força à la regarder en face.
« Zen, tu arrête ça tout de suite ! » siffla-t-elle, impérieuse.
Il aurait bien voulu lui obéir. Pourquoi ne pouvait-elle pas le dire sur ce ton terrifiant auquel il ne pouvait contrevenir? Engloutir ses émotions aussi facilement qu'elle l'avait figé ?
« Zen. Arrête ça tout de suite ! » répéta-t-elle. « Personne ne doute que tu sois capable de faire ton travail. Et je n'ai pas pitié de toi. Je t'interdis de croire une chose pareille ! » gronda-t-elle, cognant doucement son front contre le sien pour marquer ses paroles.
Il opina, reconnaissant malgré la vague sombre qui montait toujours, menaçant de le submerger.
« Hé ! Hé ! Ça suffit ! Regarde ! » siffla Ilinka, assortissant cette fois ses paroles de petites tapes sur ses joues.
Elle le relâcha et, se redressant, il obéit, l'observant ainsi que les alentours, perplexe. Qu'était-il censé remarquer ?
« Regarde mieux ! » exigea-t-elle, se désignant d'un geste large.
Docile, il s'exécuta.
« Ta robe est jolie. » nota-t-il, effleurant du bout des doigts le coton rose.
« On s'en fout de ma robe ! »
« Ah. »
« Zen ! Je suis assise sur la barrière ! »
« Heu, oui... »
« Comme ce matin quand tu es parti ! » s'impatienta-t-elle.
Il opina sans comprendre où elle voulait en venir.
Son amie eut un grincement exaspéré.
« Zen ! Jusqu'à aujourd'hui, c'est toujours toi qui étais là, à nous regarder partir. Plus maintenant. »
Oh. C'était donc ça.
« Je suis juste allé dans la réserve. Rien d'exceptionnel. »
Elle lui reprit les mains, le faisant grimacer.
« Tu as les paumes en charpie. Je sais pas exactement ce que tu as fait, mais sérieusement ?! Tu as genre un centimètre de corne à force de grimper partout tout le temps, et tu t'es fait des cloques ! C'est pas simple de faire ça ! »
Ça sonnait presque comme un reproche, mais il se sentit réconforté, alors que la marée noire refluait lentement en lui.
Avec un sourire, il sauta au-dessus de la barrière, et vint s'asseoir à côté de son amie.
« Alors, je te raconte ma journée ? »
« Oui ! »
