C'était terrifiant. La cour semblait immense, les bâtiments plus encore. Soudain, Ilinka n'eut plus qu'un désir : retrouver le petit jardin et les petites classes de son ancienne école privée. Une immense nostalgie, pour ce havre de paix qui lui avait permis de finir l'école obligatoire, l'envahit.

Rory, son sac négligemment jeté sur l'épaule, sentit sa crainte et, d'une pensée mentale rassurante, la poussa en avant.

Inspirant pour se donner du courage et quelques secondes de plus, elle s'avança.

« Hey ! Mais qui voilà ! Si c'est pas Môssieur Lanthian qui fait son grand retour ! »

Avec horreur, elle vit trois adolescents, tous plus grands de presque une tête et demi qu'elle, s'approcher, mains dans les poches.

Rory les salua d'un geste.

« T'as disparu où, mec ? » demanda le plus grand.

« J'ai pris une année sabbatique, pour voyager. » nota sobrement son ami.

« Ah chier ! » grogna l'un des deux autres, pendant que le troisième s'esclaffait. « J'avais parié que t'avais redoublé et que t'assumais pas. »

« T'es allé où ? » demanda le premier.

« Un peu partout. » éluda Rory.

« Cool. Faudra que tu nous racontes. C'est qui ? »

« Je vous présente Ilinka. Une amie. »
Trois saluts accueillirent son petit geste de la main, et ils se désintéressèrent d'elle, ce qui lui convenait parfaitement.

« Du coup, t'es en deuxième ou en troisième ? » poursuivit le mauvais parieur.

« Deuxième. »

« Ah. Bah, tu seras avec Théo du coup. Ce con a planté son dernier trimestre pour une meuf, et a redoublé. »

« La pétasse l'a plaqué deux jours avant la fin de l'année, en plus... » ajouta le troisième compère.

La discussion et le groupe dérivèrent sur et vers ce qu'elle devina être d'anciens camarades de classe de Rory. Son ami lui jeta un regard désolé et d'une pensée, malgré sa crainte, elle le rassura. Ils ne seraient de toute manière ni dans la même classe, ni dans la même année. Il faudrait bien qu'elle se débrouille seule. Autant commencer de suite.

Avec un dernier sourire désolé, Rory disparut entre les grappes de plus en plus nombreuses d'élèves qui se retrouvaient après les grandes vacances.

En épiant alentour, elle ne tarda pas à découvrir que de nombreux première année venaient des mêmes écoles et se retrouvaient donc, comparant leurs convocations pour découvrir s'ils étaient dans la même classe ou pas.

Sortant la sienne de sa poche, froissée à force de la consulter, elle relut pour la quinzième fois de la matinée au moins les informations inscrites dessus.

- Rendez-vous à 08h15 dans la cour du Gymnase de Montriond - (1)

- Votre professeur principal sera M. Picard, responsable de la classe 1B2 -

S'ensuivait une longue liste de matériel et de documents à apporter, et quelques autres informations utiles.

Un coup d'œil à sa montre lui apprit qu'il restait à peine deux minutes avant l'heure fatidique.

Entendant deux filles crier de joie en découvrant qu'elles seraient toutes deux dans la même classe, la 1B2, elle décida de s'approcher d'elles l'air de rien et de suivre le mouvement.

Bientôt, la cloche sonnait, et alors que la plupart des deuxième et troisième année étaient déjà entrés pour rejoindre leurs classes, les nouveaux s'agglutinèrent vers les portes.

Le directeur, un quadragénaire athlétique, fit un petit discours de bienvenue puis, se mettant sur le côté de la grande porte, appela tous les élèves de la 1B1 à suivre leur professeur – une petite femme à lunettes et chignon sévère –, et appela ensuite la 1B2 alors qu'un homme à la calvitie bien développée, portant un polo rouge, s'avançait en les saluant de la main. Quelques rires résonnèrent alors que le soleil faisait étinceler le sommet de son crâne, mais elle n'eut pas le temps d'en chercher la cause, trop occupée qu'elle était à ne marcher sur les pieds de personne tout en traversant la foule pour suivre le reste de ses nouveaux camarades.

Leur classe se trouvait au deuxième étage, comme la plupart de celles des première année.

M. Picard leur laissa cinq minutes pour se choisir une place, et très stratégiquement, Ilinka en choisit une côté fenêtre, au milieu des rangs.

Le professeur prévint qu'il n'hésiterait pas à séparer les élèves disruptifs, puis, une fois tout le monde assis, il se lança dans son propre discours de bienvenue, leur apprenant qu'il serait leur professeur d'anglais avant de leur faire faire un tour général de présentation, ce qui fut une épreuve terrifiante, mais finalement inoffensive pour elle.

Vint ensuite la distribution des emplois du temps, et une longue explication sur le règlement de l'école, et en particulier tout ce qui concernait les téléphones.

Ils eurent droit à quelques longues minutes d'un relatif silence gêné lorsqu'il partit chercher les manuels d'anglais qu'ils utiliseraient cette année, puis, avant qu'ils n'aient vraiment eu le temps de les feuilleter, c'était déjà la récréation, et elle retrouvait Rory dans la cour.

« Alors comment ç'a été, ce début d'année ? »
« On a encore rien fait. C'était la présentation. »

Son ami sourit.

«Ça va être ça la moitié de la semaine. Le temps que chaque prof se présente et tout. Y a des gens sympas dans ta classe ? »
Elle haussa les épaules.

« J'en sais rien. »

Il opina, puis d'une pensée qui lui fit ressentir la faim qui le tenaillait, il lui proposa d'aller grignoter quelque chose, ce qu'elle accepta de bon cœur. Non pas qu'elle eût spécialement faim, mais ce serait une agréable distraction en bonne compagnie.

.

« Alors, c'était comment le gymnase ? »

Ilinka ne put retenir une grimace compatissante, alors que Zen pelait soigneusement la peau flasque d'une énorme cloque crevée sur son talon.

« C'était... nouveau. » hasarda-t-elle.

Il lui jeta un regard sans équivoque.

« Oui, d'accord. Mais c'était intéressant ? T'as appris des trucs ? Sont comment, les autres ? »

« Tu sais, c'était que la première journée. Il s'est pas passé grand-chose... »

« Ah non ! » se redressant, il frappa du poing sur la table, la faisant sursauter et arrachant un sifflement mauvais à Rory qui, debout devant la cuisinière, préparait du thé glacé. « Ça fait deux semaines que je vous raconte tout ce que je fais à la réserve. Vous allez pas me la jouer « Rien de spécial ! » Je veux tout savoir ! »

Avec un petit rire, elle capitula. Autant lui faire partager son expérience le plus complètement possible.

Enlaçant l'esprit de son ami, elle se plongea dans ses souvenirs de la journée.

.

« Bon, ça suffit ! »

D'un geste agacé, M. Picard largua sa craie sur la tablette prévue à cette effet, jetant un regard furieux aux deux inséparables qui, depuis le premier jour, de leur place au fond de la classe, ne cessaient de chuchoter et de pouffer dans leur coin.

« J'en ai assez de vous entendre. Mélissa, tu vas venir à la place d'Evan, et Céline, tu prends la place de Tania. J'espère qu'au premier rang-et séparément- vous aurez moins de peine à suivre. »

Les deux filles protestèrent en vain, et rapidement l'échange fut fait.

Pourtant, cela ne ramena pas exactement le calme en classe, car de toute évidence, Evan était du genre petit plaisantin, et il ne cessait d'asticoter sa nouvelle voisine de table.

En vérité, Ilinka avait, très vite et comme toutes les filles de la classe, rangé le grand échalas dans la catégorie « nuisance à éviter ». S'il n'avait pas encore osé faire la moindre blague à Ilinka, il s'était déjà débrouillé pour tirer toutes les bretelles de soutien-gorge qu'il avait aperçues, et avait dégrafé l'attache de tous les autres en dehors du sien. Il n'était jamais à court de remarques salaces, ni de chewing-gum à coller dans les cheveux, ou de bruits grossier à faire résonner dans les couloirs.

La malheureuse Tania avait donc bravement enduré un après-midi entier à côté du parasite, mais le lendemain, à la première heure, elle levait la main pour demander son changement de place en des termes peu flatteurs pour son voisin. Avec un soupir, M. Picard eut l'intelligence de ne pas s'y opposer.

« Tu peux aller à côté d'Ilinka, la place est libre.» nota-t-il, sortant le plan de classe pour l'actualiser.

Claquement sèchement la couverture de son manuel, Tania s'exécuta.

« Salut. » offrit doucement Ilinka en guise de premier contact.

« Mmmh. »

Visiblement, sa nouvelle voisine n'était pas ravie de ce changement.

Un peu dépitée, Ilinka baissa le nez. Après tout, ce n'était pas un hasard si la seule place restée vide dans la classe était celle attenante à sa table.

Peut-être que les choses iraient mieux quand sa nouvelle voisine serait d'humeur moins orageuse.

Priant pour que le prof continue à ne pas la remarquer, elle se recentra sur le cours qui avait repris.

Elle n'avait nullement l'intention de mentir sur ses capacités mais n'était pas pressée d'être découverte bilingue par ses camarades, qui ne manqueraient pas de remarquer la moindre particularité sortant de l'ordinaire.

.

« Tiens, ton crayon. »

Ayant repêché l'instrument en question sous sa partie du bureau, elle le tendit à sa voisine qui le lui arracha des mains avec un grognement mauvais.

« J'espère que la mine est pas trop cassée. Ils n'aiment pas les chutes... » tenta Ilinka en guise de rameau d'olivier.

« Hein ? »

Un rictus hargneux lui fit face.

D'un geste timide, elle désigna le crayon.

« Les mines de plomb ont tendance à se casser quand on les fait tomber. Ça peut les rendre inutilisables. »

« Mmmh. T'es quoi ? Wikipédia ? »
« Heu, non. »
« Alors ta gueule. »

.

« Pour ce TP (2), vous allez vous mettre deux par deux. » annonça le prof de chimie, le nez dans son ordinateur.

Rapidement, les paires se formèrent, avec plus ou moins d'enthousiasme.

« Quelqu'un n'a pas de binôme ? »

Ilinka leva la main, mortifiée.

« Bon, qui est d'accord de faire un groupe à trois ? Personne ? Alors c'est moi qui choisit. Hum... Sophie, Tania, Ilinka ira avec vous. »

Piteusement, elle rejoignit les deux filles à leur paillasse.

« Je vous préviens. Je me suis fait faire les ongles hier, pas question que je les bousilles avec des produits chimiques. » lâcha Sophie, dégainant des ongles acryliques rose Barbie.

« Pas de souci. Je peux m'occuper de la partie expérimentale. Vous avez qu'à prendre les notes. » proposa Ilinka, avisant l'air pas plus motivé de sa voisine de table.

« Tssss, c'est ça. Comme ça après tu pourras aller balancer au prof que y a que toi qui a bossé, et bla bla bla, histoire de te taper une bonne note, parce que « la pauvre fifille à sa maman à dû tout faire tout seule, quel courage ! » Va te faire foutre !» siffla Tania.

Perplexe, Ilinka cligna stupidement des yeux.

« Mais... pourquoi je ferais une chose pareille ? »

Tania lui arracha presque des mains la photocopie de la démarche expérimentale.

« Parce que c'est ce que font les mademoiselle-parfaite dans ton genre. Maintenant, rends-toi utile, et va chercher des béchers dans l'armoire. »

A moitié sonnée par la hargne qu'elle sentait émaner de l'adolescente, elle obéit docilement et revint bientôt, les bras chargés de matériel pour commencer l'expérience.

« Hey, fais gaffe, bordel ! C'est trois virgule six, pas trente-six! »

Le rappel à l'ordre la fit sursauter, et elle s'empressa de remettre le carbonate de calcium dans son pot.

« Tout va bien ? » la question résonna, muette dans son esprit, en trois échos soucieux.

Secouant la tête comme si ça allait les chasser, elle tâcha de se reprendre.

« Oui, tout va bien. »

Zen sembla se satisfaire de sa réponse. Son père se détourna à regret, et sans doute sous l'impulsion de Rosanna. Seul Rory continua à se fixer sur elle.

« Tu devrais te concentrer sur ton cours. Ça a l'air compliqué. » nota-t-elle, pour tenter de se débarrasser de lui.

« Ce sont des intégrales. Rien de bien compliqué. Qu'est-ce qui ne va pas ? »

« Rien de grave. Promis. (Elle sentit néanmoins qu'il ne lâcherait pas l'affaire si facilement.) Je t'en parle à la pause, OK ? »

Avec un relent de promesse dans ses pensées, il se détourna enfin d'elle.

« Oh ! Hé ! Y a quelqu'un ? » demandait Sophie, pendant que Tania claquait des doigts sous son nez.

« Mmh. Oui, excusez-moi. Donc, trois virgule six grammes de carbonate de calcium... »

« C'est ça. » grogna Tania, tendant une main exigeante pour réclamer la poudre, tout en réglant la flamme du bec Bunsen.

Au final, elle avait davantage servi d'assistante et secrétaire à Tania, qui avait mené à grand train l'expérience, pendant que Sophie regardait peu discrètement son téléphone sous la paillasse.

Lorsque la pause de midi arriva enfin, elle était lessivée, et c'est avec une reconnaissance immense qu'elle se laissa tomber à côté de Rorkalym au réfectoire.

« Alors, il s'est passé quoi ? » demanda ce dernier, avant d'enfourner une énorme bouchée d'épinards.

« Pfff... Ma voisine de table me déteste, et je sais pas pourquoi. »

« Et tu lui as demandé ? »
« Quoi ?! Non ! »
« Tu devrais. »

« Je pourrai jamais... Elle... me fiche la trouille. »

Rory pouffa, avala péniblement sa bouchée, et lui sourit, se penchant pour murmurer en wraith :

« Ilinka, regarde autour de toi. (Elle s'exécuta.) La moitié de l'école a peur de nous et aucun d'eux n'a la moindre idée de pourquoi. Tout ce qu'ils savent, c'est qu'ils se sentent en danger en notre présence. »

Elle opina tristement.

« Tu veux dire que je devrais pas avoir peur d'elle parce qu'elle a sûrement peur de moi ? »

Il acquiesça d'un geste de sa fourchette.

Elle décida de s'intéresser à son propre repas tout en méditant ses paroles.

« Et si elle a peur de moi, je fais quoi ? » demanda-t-elle à la moitié de son assiette.

Rory finit les deux bouchées de la sienne avant de répondre.

« Rassure-la. La plupart des gens ont peur de manière instinctive. Faut les forcer à apprendre à te connaître avec leur raison, et pas leur instinct. »

« Et je fais ça comment ? »

Il haussa les épaules. « Tu ne manges pas ta salade ? »

A peine eut-elle esquissé un hochement de tête négatif qu'il la récupérait.

Il avait sans doute raison. Jetant un coup d'œil à la grande horloge murale, elle décida de tenter le coup tout de suite, tant qu'elle s'en sentait le courage. Quinze minutes avant la reprise des cours. Ça devrait amplement suffire.

« Souhaite-moi bonne chance.» gronda-t-elle, se relevant avec détermination.

Il lui sourit.

« Bonne chance. »

.

« Tania ? »

« Mmmh ? »

L'adolescente se retourna, ses yeux s'étrécissant alors qu'elle la découvrait.

« Qu'est-ce que tu me veux ? »

« Je... j'aimerais savoir pourquoi tu ne m'aimes pas. »

La jeune femme eut un éclat de rire sec.

« Nan mais t'es sérieuse ? Tu sais que le monde, il tourne pas autour de ton précieux petit nombril privilégié ?! »

« Je... je sais mais... »

« Mais quoi ? Putain, t'es chiante ! T'as papa-maman qui arrêtent pas de te dire combien t'es merveilleuse, exceptionnelle et gnagnagna, donc le monde entier doit t'aimer, c'est ça ? Ben, spoiler alert, c'est pas le cas ! »

Pourquoi avait-elle été lui parler ? Pourquoi tant d'agressivité ? Et si elle avait raison ? Était-elle égoïste et égocentrique sans s'en rendre compte ? Un instant, elle se vit, assise dans un trône vivant, superbe, sans cœur, et intéressée seulement par son propre bien-être. Elle frissonna.

« Désolée. Je ne voulais pas te déranger. Pardonne-moi, s'il te plaît, et je te présente mes plus plates excuses si j'ai fait quelque chose pour te blesser. »

Des larmes plein les yeux, elle s'enfuit.

« Ouais, c'est ça, casse-toi ! »

Au tournant du couloir, elle entra en collision de plein fouet avec quelqu'un.

« Pardon, désolé. Pardon. »

« Hé... Hé... C'est moi. Qu'est-ce qui se passe ? »

L'étreinte de Rory était familière et rassurante.

Elle enfouit juste son visage dans son T-shirt, tâchant de ne pas éclater en gros sanglots au milieu du couloir plein de monde.

« Viens... T'as besoin de prendre l'air. » statua son ami.

« Mais... les cours... recommencent bientôt... » renifla-t-elle.

« T'es pas en état de te concentrer pour l'instant. Allez, viens. »

Elle ne résista pas. Elle ne s'en sentait pas capable. Tout ce qu'elle voulait, là, tout de suite, c'était rentrer à la maison, faire un gros câlin à Pipeau et oublier toute cette horrible journée.

Rory lui passa une main réconfortante dans le dos, alors qu'elle sanglotait silencieusement dans un coin discret de la cour, insensible au soleil radieux et aux moineaux curieux en quête de miettes qui sautillaient devant eux.


(1) Le gymnase de Montriond à Lausanne n'existe pas. J'avais envie de m'amuser un peu sur la conformation des lieux. Et pour les non-romand, le gymnase est l'équivalent du lycée.

(2) TP = travail pratique