« Ilinka, dépêche-toi ! »
« Oui, maman. »

Jetant un regard à la ronde, elle repéra enfin sa trousse, vicieusement cachée sous sa commode.

D'un geste preste, elle l'enfourna dans son sac, prit deux secondes pour caresser le pelage à présent un peu terne de Pipeau qui somnolait sur son lit, puis attrapant une chemise de flanelle en guise de veste, elle se dépêcha de descendre.

« Tu as tout ? » demanda Rosanna, qui l'attendait en lui tenant la porte.

« Je crois. »

Sa mère leva les yeux au ciel en souriant, et lui fit signe de sortir.

« Tu devrais préparer ton sac le soir... »
« Je sais... »

Elle allait partir en direction de la ferme de ses amis pour y retrouver Rory et son père, qui les conduirait à la gare à temps pour leur train de sept heures trente, lorsque le bruit de la lourde porte de la jeep lui fit tourner la tête, interloquée.

« Tu viens ? » demanda sa mère, debout sur le marche-pied.

« Hein ? »

Rosanna pouffa, alors qu'elle passait de la simple surprise à la plus profonde perplexité.

Pourquoi sa mère prenait-elle la voiture si tôt ? Les magasins n'étaient pas encore ouverts. Et pourquoi était-elle si bien habillée, avec un jeans quasi neuf, et une blouse bleue pâle ?

Grimpant machinalement à la place passager, elle continua à fixer sa mère, qui jeta négligemment son sempiternel sac en bandoulière sur la banquette arrière.

« Tu es attachée ? »
Elle opina alors que sa mère démarrait sans même vérifier, s'arrêtant trois cents mètres plus loin devant Rory, qui les attendait négligemment appuyé contre la barrière.

« Salut ! Comment allez-vous ? » demanda-t-il en s'installant derrière elle.

« Il se passe quoi ?! » explosa-t-elle, voyant qu'il n'avait pas l'air plus surpris que ça de ce changement de programme.

« Toi, tu ne m'as pas écoutée, la semaine passée. » nota platement sa mère en redémarrant.

« Grrrmmmh. Qu'est-ce que j'ai loupé ? »

« Je vais faire pendant quelques semaines un remplacement en ville. Du coup, je vais vous poser en passant. Ce sera plus simple. »

Fouillant dans sa mémoire, elle tâcha de se rappeler de ce moment. Il lui semblait bien que sa mère avait parlé d'un nouveau travail, mais elle n'y avait guère prêté attention. Rosanna avait sans cesse de nouveaux contrats, en tant qu'artiste.

« Un remplacement de quoi ? » demanda-t-elle, soudain curieuse.

« Je vais remplacer une prof d'art qui est partie en congé maternité. »

« Oh, cool.» souffla-t-elle, un peu honteuse de ne pas y avoir pensé.

Après tout, sa mère avait gagné sa vie ainsi avant de partir dans une autre galaxie.

.

« Bonjour à tous. Je m'appelle Rosanna Gady, et je vais remplacer Mme Fernandez pendant son congé maternité. »

Assis à sa place habituelle dans la salle d'arts visuels, Rory l'observait avec curiosité et – ses barrières mentales soigneusement levées – une pointe d'amusement sec. Il était évident, à la discussion du matin, qu'Ilinka n'avait pas réalisé que c'était dans leur gymnase que Rosanna avait décroché son remplacement, et il était tout aussi évident que l'artiste s'était bien gardée de le faire remarquer à sa fille. S'il avait deviné juste, il n'aurait qu'à patienter jusqu'au lundi suivant pour assister télépathiquement à la réaction de son amie.

Un coup de coude le sortit de ses pensées. C'était à son tour de se présenter. D'un geste encourageant, Rosanna lui fit signe de parler. Elle n'avait donc pas l'intention de signaler qu'ils se connaissaient déjà ? Soit.

« Je m'appelle Rorkalym, et j'ai dix-huit ans. » lança-t-il.

« Très bien. Et quel genre d'art t'attire ? As-tu des artistes favoris ? »

Un instant, il fut prit au dépourvu par les questions.
« Heu... J'aime l'art militant ou messager, quelle que soit sa forme. J'aime bien certaines œuvres de Ai Weiwei, et la démarche de Banksy. Ce genre de chose. »

« Super. Plutôt art moderne, donc ? »

« Germinal n'a jamais perdu de sa puissance symbolique. » nota-t-il platement.

Elle sourit.

« C'est exact. Suivant ? »

Les présentations se poursuivirent, alors que les quelques rires discrets que ses réponses avaient soulevés se taisaient.

Certes, la plupart citaient des mangas, voir des sous-genres du type furry, mechas, et autres banalités en guise de genre artistique favori, mais au moins, ils n'essayaient pas de se rendre intéressants en citant d'obscurs expressionnistes russes ou autres pédanteries comme les quelques « M.-Mme Talent » de service.
« Merci à tous de vous être présentés. A moi maintenant de vous parler de moi. Mais avant cela, je vous ai amené quelques livres et magazines d'art. On va prendre dix minutes, et vous allez tous choisir une œuvre que vous trouvez très moche. Quelque chose qui vous faire dire « Beurk, c'est laid », ou même « C'est de l'art, ça ?! ». Quand vous avez trouvé votre œuvre, marquez-la d'un post-it avec votre nom. OK ? »

Une joyeuse cohue s'ensuivit alors que chacun venait chercher un livre, le feuilletait, le passait plus loin, notait la page où se trouvait son œuvre, puis discutait avec ses voisins en attendant la fin du délai.

Une fois que chacun eut son œuvre moche, Rosanna récupéra les livres, et s'assit sur le bureau professoral. Taquin, Rory inscrivit quelques mots sur un post-il qu'il avait gardé, et le confia à son voisin de table.

«Regarde-le quand elle aura fini de parler. » souffla-t-il, alors qu'avec un sourire, elle poursuivait sa présentation.

« Je suis peintre, et professeur remplaçant d'art et d'histoire de l'art. Je n'ai pas d'artiste favori, car chacun, petit ou grand, apporte quelque chose. Chaque œuvre que je vois me donne une inspiration, aussi minime soit-elle. Même des œuvres ou des courants qui vous paraissent moches peuvent vous inspirer. (Quelques protestations s'élevèrent alors que les plus dégourdis comprenaient où elle voulait en venir.) Et c'est ce que vous allez faire aujourd'hui : je vais vous demander de créer une œuvre originale, inspirée de celle que vous avez sélectionné tout à l'heure. Technique libre, Format libre, mais je n'accepterai pas de minuscule format sans une justification convenable. (Les protestations enflèrent.) Pas besoin de vous presser, on va consacrer deux, voire trois cours à cet exercice. Et – il sera noté. »

Un tollé accueillit ses derniers mots. Elle sourit.

« J'ai besoin d'un volontaire pour m'aider à faire les photocopies des livres ? Toi ? Antoine, c'est ça ? Merci. Les autres, vous pouvez commencer à sortir votre matériel. »

Tandis qu'elle quittait la pièce, le voisin de Rory retourna le post-it, sur lequel était inscrit : S'inspirer de l'œuvre moche.

Sa tablée entra en éruption.

« Woooooh, mec ! Comment t'as fait ?! »
« Qu'est-ce qui se passe ? »
« Rorkalym a deviné ce que la prof allait nous faire faire ! »
« Quoi ? Trop dément ! »

« T'es télépathe ou quoi ? »
« C'est malade... »

Il sourit humblement. Non, il n'avait pas deviné ça par télépathie. C'était juste de la déduction logique. Pour quelle autre raison leur faire choisir une œuvre en cours d'art, si ce n'est comme source d'inspiration ?

.

« Casse-toi, connard ! »

L'invective résonna dans la classe relativement silencieuse, faisant lever le nez à tout le monde de ses préparatifs de départ.

« Oh, calme-toi, bamboula ! Faut vraiment que t'appren... »

La fin de la phrase fut engloutie par une petite exclamation de douleur alors que Evan s'effondrait à terre, les mains sur son entrejambe,

Tremblante de rage, Tania le fixa un instant, attrapa son sac sans même prendre le temps de le refermer et, dans un demi-tour furieux, quitta la pièce.

Les amis d'Evan virent rapidement s'enquérir de sa situation, pendant que le reste de la classe se perdait en murmures excités.

Ilinka n'avait pas suivi le début de la dispute, trop occupée à trier ses manuels dans son casier, mais elle ne parvenait pas vraiment à compatir avec Evan. Il n'avait jamais osé l'embêter, mais elle avait vu comme il était infect avec les autres filles. Quoi qu'il ait dit à Tania, il l'avait sans doute largement mérité.

Ce dernier ayant évacué les lieux en claudiquant au côté de ses amis, elle revint à son bureau récupérer ses dernières affaires, seulement pour remarquer sur le siège un porte-monnaie en tissu usé jusqu'à la corde, qu'elle devina être celui de sa voisine, ainsi qu'un cahier déjà mal en point.

Ramassant le porte-monnaie, elle l'ouvrit rapidement pour en examiner le contenu. C'était bien celui de Tania, et il y avait toutes ses cartes dedans, y compris son abonnement de transports publics. Elle allait en avoir besoin pour rentrer chez elle.

Levant le nez, elle demanda à la cantonade :

« Quelqu'un a le numéro de Tania ?»

Quelques hochements de tête négatifs lui répondirent. Avec un soupir, elle termina de réunir ses propres affaires, puis se dépêcha d'aller au secrétariat avant qu'il ne ferme.

« Bonjour, j'aurais besoin, s'il vous plaît, du numéro de téléphone d'une de mes camarades de classe. Elle est partie en oubliant des affaires importantes. »

« Comment elle s'appelle ? »
« Tania... heu, je ne connais pas son nom de famille. »

« Pas de souci. Tu es dans quelle classe ? »
« La 1B2 »
« Alors, voyons voir... Tania... Tania... Ah ! Tania Ngeze. Nous avons un numéro fixe. Tu veux qu'on appelle chez elle ? »

« Heu. Non, pas la peine. Peut-être que j'arriverai à la retrouver. Elle n'est pas partie depuis longtemps. Si elle appelle ou vient ici, vous pouvez lui dire que c'est moi qui ait ses affaires ? »
« Bien sûr. Tu t'appelles ? »

« Ilinka. »

La secrétaire le nota sur un mémo, et acquiesça.

« Merci et bonne soirée. »
« Bonne soirée. »

Elle ressortit. Il n'y avait plus qu'à espérer que son irascible voisine ne soit pas partie trop loin.

Le plus probable était l'arrêt de métro. Au petit trot, elle s'y rendit, en vain.

Peut-être l'arrêt de bus ? Non plus. Un instant, elle hésita. Tenter la gare de Lausanne ? C'était immense, mais si comme elle, elle habitait loin, ce n'était pas improbable.

La gare n'était qu'à dix minutes de marche. Elle partit à fond de train. Rosanna leur avait donné rendez-vous une demi-heure après la fin des cours. Si elle se dépêchait, elle avait tout juste le temps.

Elle eut beau galoper de quai en quai, nulle trace de Tania. Elle n'avait plus qu'à garder le porte-monnaie jusqu'au lendemain. Un coup d'œil à sa montre lui apprit qu'elle avait tout juste le temps de revenir au gymnase pour ne pas se mettre sérieusement en retard.

La tresse en bataille, elle se remit en route.

Elle arrivait en vue de l'arrière du gymnase, lorsqu'elle s'arrêta net dans sa course.

« Tania ?! »

« Ilinka ? »

Le visage mouillé de larmes, sa voisine releva le nez, recroquevillée derrière un muret délimitant une arrière-cour. La surprise devint bientôt de la colère et de la honte.

« Casse-toi, salope ! Dégage ! Dégage ! » cracha-t-elle en se redressant, gesticulant pour la chasser.

Levant les mains en signe de paix, Ilinka tenta de lui envoyer une onde apaisante. En vain, puisqu'elle ne la touchait pas.

« Je te cherchais. »

« Quoi ? Qu'est-ce que tu me veux ? Tu voulais venir te foutre de ma gueule ?! Ouais, je suis une meuf black qui gueule ! Et alors, qu'est-ce que tu vas faire ? Hein ?! »

« Je... je voulais juste te rendre ton porte-monnaie et ton cahier. Ils ont dû tomber de ton sac quand tu es partie.» déclara-t-elle doucement, récupérant lesdits objets dans son propre sac.

Tania sembla désemparée.

« Mon... porte-monnaie ? »

En guise de réponse, elle le lui tendit, avec un petit sourire encourageant.

« Heu... Merci. »

L'adolescente le fourra dans sa poche, avant de reprendre son cahier.

« Mais ne va pas croire qu'on est amies maintenant. Je ne traîne pas avec les gens comme toi. » siffla Tania, à nouveau sur la défensive.

« D'accord. Mais est-ce que tu pourrais au moins me dire quel genre de personne je suis pour toi ? »
Un instant, elle crut qu'elle n'aurait qu'une bordée d'injures en guise de réponse.

« Les blancs privilégiés. Les gens comme toi, ils ont tous sur un plateau en or. Pas de problème, que des privilèges. Pas de secrets. Pas de différences. Tout facile. T'es chez toi, et tu le seras toujours. Regarde-toi, avec tes petites robes à fleurs et tes longs cheveux tout lisses. T'es Miss Parfaite. Je parie que t'as des méga-bonnes notes, et que t'as jamais eu le moindre souci à l'école ! On t'a déjà donné un surnom humiliant ? Bien sûr que non ! Tssss. Je déteste les gens comme toi. » cracha-t-elle, terminant sa tirade d'un croisement de bras assuré.

Ilinka faillit rire jaune. Mais si elle faisait ça, soit Tania croirait qu'elle se moquait d'elle, soit elle devrait expliquer des choses qui trahiraient le Secret.

« Je suis désolée pour ce qui t'est arrivé tout à l'heure. Evan est un gros con. Ce qu'il a dit était affreux, et tu as bien fait de le cogner. Je crois que tu as juste fait ce que toutes les filles de la classe rêvaient de faire sans oser. »

Tania sembla se radoucir un peu.

« Tu crois ? »
« Oui. Il fait chier tout le monde. »

L'adolescente approuva avec un sourire presque cruel.

Ilinka hésita un instant. Était-ce pousser sa chance trop loin ?

« Écoute, je comprendrais tout à fait que tu ne veuilles pas qu'on soit amies, et c'est OK, mais comme on risque d'être voisines de table toute l'année, on pourrait au moins essayer de s'entendre ? Ce serait plus simple et plus agréable, tu ne crois pas ? »

Avec une moue réticente, Tania finit par opiner.

« Ok. Mais on est pas potes et on le sera jamais, que ce soit bien clair ! »

« Limpide. »

« Bien. Maintenant, dégage ! »

« D'accord. A demain. »

Tania fit la grimace.

« A demain. »

Avec l'impression d'avoir remporté une immense victoire, Ilinka se remit à courir, signalant à Rory, qui la pressait d'une question mentale depuis de longs instants, qu'elle serait là dans moins d'une minute.