« Ah, ça va être trop cool ! »
L'enthousiasme de Zen'kan était flagrant, aussi piquant et vivifiant qu'une bourrasque ensoleillée au sommet d'une montagne.
Tout en nouant soigneusement les lacets de ses chaussures de randonnée, Ilinka tenta de s'imprégner de son euphorie. Elle se sentait plutôt angoissée par la situation, et tous les risques que cela impliquait.
« Tu es prête, mon cœur ? » demanda sa mère, passant la tête par la porte de la cuisine.
Elle opina, se redressant en faisant grincer la vieille chaise en osier qui accompagnait le rack à chaussures dans le couloir.
« Tiens, voilà ta gourde. Tu as ton sac ? » approuva Rosanna en lui tendant le contenant en métal, qu'elle enfonça dans la poche dédiée en guise d'acquiescement.
Visiblement satisfaite, sa mère enfila son propre sac, dont la bandoulière avait été rapiécée plus d'une fois, puis, lui faisant signe de lui passer devant, lui tint la porte de devant, où un militaire faisait toujours le planton.
« Bonjour, soldat. Il fait un temps splendide, n'est-ce pas ? » le salua joyeusement sa mère, tandis qu'elle se dépêchait de le dépasser, le nez bas.
« Mmmh, m'dame. » offrit l'homme en retour, alors que cette dernière poursuivait son chemin, primesautière.
Le militaire sembla finalement remarquer leur accoutrement.
« Vous allez quelque part, madame ? »
« Absolument ! »
« Puis-je savoir où ? »
Sa mère s'arrêta, faisant crisser le gravier sous ses semelles alors qu'elle se retournait.
« Certainement pas, soldat... Mmmh, Berthoud. Mais vous pouvez vérifier nos sacs si vous le désirez, afin de vous assurer qu'on n'y cache pas un de nos... invités. »
Il sembla sérieusement envisager la possibilité un court instant, puis hocha la tête de gauche à droite.
« Bonne journée, madame. Mademoiselle. »
D'un geste du menton, Rosanna approuva son choix.
« Bonne journée à vous. »
Elles se remirent en route, grimpant dans la vieille jeep, qui prit bientôt la route de la réserve.
« Tu es bien sombre, ma chérie. Quelque chose ne va pas ? » demanda sa mère, la regardant en coin.
« Je... ça ne me rassure pas tout ça... Si quelqu'un découvre quelque chose, on pourrait avoir de très gros problèmes... et je comprends pas... Vous nous avez toujours dit qu'on doit se faire discrets. Faire profil bas. Préserver le Secret. Alors pourquoi on fait ça ? »
Insensiblement, Rosanna ralentit l'allure, se donnant le temps de formuler sa réponse.
« Tu as raison. Cette sortie est risquée. Des gens pourraient voir des choses. Mais c'est un risque calculé. Pour la préservation de notre Secret, il vaut justement mieux que des gens voient des choses aujourd'hui très, très loin d'ici, que demain ou dans quelques semaines ici. Tu comprends ? »
Elle opina. Elle comprenait. Ce n'était pas pour autant qu'elle n'était pas inquiète.
Une fois encore, elle tâcha de trouver du réconfort dans l'esprit de Zen'kan, qui brûlait de joie à la perspective de cette escapade. Assister par son intermédiaire aux tentatives malheureuses de Milena pour le canaliser et le faire se concentrer sur la préparation de ses affaires était divertissant, et avant qu'elle s'en rende compte, sa mère faisait obliquer la jeep sur une piste de terre utilisée seulement par le personnel de la réserve.
Le moteur se tut dans un râle sonore, et soudain, le calme des bois la frappa de plein fouet.
« On y va ? » suggéra Rosanna.
Opinant, elle sauta de son siège, et la suivit, se laissant guider jusqu'au Jumper occulté.
Moins de cinq minutes plus tard, ils se posaient derrière la ferme de Milena et Selk'ym, où ils durent attendre un peu que l'Américaine ne finisse à la va-vite de prendre les affaires de son fils, trop dissipé pour le faire lui-même et déjà installé dans le vaisseau invisible, tout piaffant d'impatience.
Ils avaient ensuite fait un saut de puce acrobatique, se positionnant en vol stationnaire sur le toit de leur ferme, afin d'embarquer en toute discrétion Markus et les trois Unas qui les attendaient dans le grenier.
Tous ses passagers à bord, le petit vaisseau s'était alors élevé haut dans le ciel, avant de plonger, un océan plus loin, sur la mer de jade de l'Amazonie.
.
Ils s'étaient posés dans un semblant de clairière, au cœur de la jungle, loin de toute trace de civilisation.
Les deux Unas, tout comme Markus et Zen'kan, semblaient prêt à bondir.
A peine la porte du Jumper s'était-elle ouverte, qu'ils étaient déjà tous les quatre dehors, nez au vent et œil rivé au sol à la recherche de traces.
Bientôt, Morgal levait une piste, et refilant sans cérémonie son fils à Rosanna, elle s'élançait.
C'est à peine si Rosanna eut le temps de crier un « On se retrouve ici à la nuit ! Je m'occupe de monter le camp. » avant qu'ils ne disparaissent, Milena – bien décidée à surveiller son fils – sur les talons.
« Si tu veux participer, tu devrais te dépêcher de les suivre. » nota doucement sa mère, ajustant le poids d'Utak sur sa hanche.
« Je suis obligée ? » demanda-t-elle, presque suppliante.
« Non, mais ce que je vais faire ne sera pas très intéressant, tu sais ? »
« Tu peux venir avec nous, si tu veux. » proposa Selk'ym « On va aussi chasser, mais pour un safari photo. » nota-t-il, agitant son appareil numérique.
Elle soupira. Elle n'avait pas envie de courir dans une jungle inconnue, loin de tout, tout en sachant que trois aliens sans le moindre camouflage s'y promenaient aussi et que, à des milliers de kilomètres de là, chez elle, des soldats risquaient à tout instant de découvrir le pot-aux-roses.
« Je crois que je préfère rester avec toi, maman. »
Selk'ym haussa les épaules et, avec un salut de la main, partit dans la direction opposée à l'expédition de chasse. Avec une caresse mentale et un dernier regard navré, Rorkalym lui emboîta le pas.
« Ça va vraiment pas fort, le moral, hein ? » nota sa mère, l'attirant à elle pour un câlin, un peu maladroit du fait du petit qu'elle portait toujours.
« Je suis inquiète. »
« Tu ne devrais pas. Tout va bien se passer, et même si ce n'est pas le cas, ce n'est pas à toi de t'en soucier. C'est notre problème d'adultes. D'accord ? »
Elle opina vaguement.
« Tu peux même enlever ton collier si tu veux, tu sais ? »
Elle dut avoir l'air suffisamment épouvanté pour que sa mère n'insiste pas.
« Bon. Déjà, aide-moi à attacher ce petit crocodile sur mon dos, qu'on puisse se mettre au travail. »
Elle obéit avec joie, soulagée de passer à autre chose.
Une fois Utak solidement sanglé sur le dos de Rosanna, cette dernière étudia les alentours.
« Pas moyen de monter un camp ici. On va cercler un peu autour du Jumper pour trouver un coin plus propice. »
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Se redressant pour essuyer la sueur qui lui coulait dans les yeux, Ilinka contempla leur travail. En quelques heures, elles avaient nettoyé de son sous-bois un petit cercle plane, au centre duquel sa mère avait disposé un rond de pierres pour le futur feu. Elles avaient ensuite péniblement tiré des troncs morts pour en faire des bancs, puis, en guise de pause, elles étaient parties à la recherche d'un ruisseau où remplir leur gourdes. Ruisseau au bord duquel elles avaient pique-niqué, améliorant leurs sandwiches d'un petit poisson capturé à mains nues par sa mère, et de quelques fruits sauvages ramassés plus tôt.
Elles étaient ensuite revenues à leur campement, et dès lors s'étaient employées à réunir assez de bois pour faire un feu qui durerait toute la nuit.
« Ça va, mon cœur ? »
« Ouf. Oui. Mais je pensais pas que ce serait aussi dur ! » souffla-t-elle, avalant quelques longues gorgées d'eau.
Sa mère rit.
« Ah, j'ai jamais dit que ce serait facile. Juste pas très intéressant. »
Elle opina.
« Pourquoi on fait tout ça ? (D'un geste de sa machette, elle désigna le campement.) Si on reste jusqu'à demain, pourquoi ne pas dormir dans le vaisseau ? »
Rosanna se redressa à son tour, rajustant sur son dos Utak qui roupillait comme une bûche, malgré toute l'agitation environnante.
« Parce que quitte à dormir dans la jungle, autant vraiment y dormir. Et aussi pour Tch'ana et Morgal. Ça fait des semaines qu'ils n'ont pas mis le nez dehors. Je ne crois pas qu'ils aient envie de dormir serrés dans le Jumper. »
Elle acquiesça. Elle aussi serait au bord de l'explosion après des semaines à ne pas voir le soleil. A ne pas sentir le vent sur sa peau. L'herbe sous ses pieds.
« On reste combien de temps ? »
« On repart demain matin. Une trop longue absence serait vraiment suspecte. »
Se remettant au travail, elle opina.
Même pas une minute plus tard, elle se redressait.
« Pourquoi maintenant ? »
Sa mère l'imita, faisant la grimace.
« C'est vrai, tu n'étais pas là. Hier, Tch'ana a à moitié défoncé l'escalier. J'ai même pas compris pourquoi il se disputait avec Morgal. Mais s'il y a bien une chose que j'ai apprise, c'est que laisser des prédateurs extraterrestres surhumains ruminer leur frustration sans avoir de possibilités de se défouler, c'est la recette absolue pour une grosse catastrophe. (Un instant, elle sembla hésiter à poursuivre son explication. Finalement, avec un soupir, elle enchaîna :) Tch'ana et Morgal n'en peuvent plus de rester enfermés, à la merci de notre bienveillance, incertains de leur avenir et de celui de leur fils. Ton père se retrouve à devoir s'occuper de Zen'kan à la réserve, tout en s'inquiétant à chaque instant de ce que la présence de nos invités pourrait provoquer. Et Zen... même s'il va beaucoup mieux, il reste un adolescent plein d'énergie et de beaucoup trop d'émotions pour qu'il puisse toutes les gérer... »
Elle comprenait bien ça... mais...
« Pourquoi est-ce que Rory et moi... Pourquoi c'est plus facile pour nous ? »
Sa mère eut un sourire triste.
« Je ne suis pas certaine que ce soit plus facile pour vous deux, tu sais. Je crois juste que chacun a sa manière de ressentir et d'exprimer ses émotions. »
« J'ai sondé l'esprit de Zen, et j'ai jamais été aussi triste. Je me suis jamais détestée comme lui peut le faire. »
Rosanna se frotta le visage d'un air las.
« C'est un peu glauque, mais je suis ravie de t'entendre dire ça, ma chérie. »
« Et quand toi tu es en colère, ton esprit est pas comme celui de papa quand il est fâché... Tu n'explose pas comme lui. »
Sa mère eut un rire bref.
« Tu ne m'as encore jamais vraiment vue en colère ! Mais tu as raison, on ne se fâche pas de la même façon. Tu sais, ton père et Zen se ressemblent beaucoup. Ce sont tous deux des fils de Silla. Mais ils sont aussi des guerriers : ils ont été conçus pour être remplis de rage combative. Pour haïr avec férocité, et désirer avec fougue. Les guerriers wraiths ont été sélectionnés depuis des milliers d'années pour aimer le combat et la violence. Pour ne pas reculer devant le sang et la mort. Ils voient souvent le monde d'une manière sans doute un peu simpliste, mais franche. Presque duale parfois. Il y a le bien et le mal. La ruche et les ennemis. La joie et la tristesse. Peu de nuances. Ainsi, ils ne se posent pas trop de questions. Désigne-leur une cible, et ils iront l'abattre – ou mourir en essayant. C'est une de leurs plus grandes forces, et une de leurs plus terribles faiblesses. C'est une force lorsque les circonstances ne permettent plus de questionnements internes et de tergiversations. C'est une faiblesse lorsque le temps se fait long, et qu'il faut s'arrêter et réfléchir. »
« Et Rory et moi, on est pas pareils ? »
« Non. Je soupçonne que Rory soit un scientifique. Je pense que le géniteur de Selk'ym se l'était procuré dans le but d'en faire son nouvel assistant, et peut-être son successeur, quand il est devenu évident que Selk'ym ne reviendrait pas le servir. » expliqua Rosanna, se laissant lourdement tomber sur un des bancs-troncs.
« Tu dis ça juste parce qu'il a été trouvé dans ce labo ? »
« Pas que. Il aime faire travailler sa tête. Étudier et découvrir. Il est curieux. Il est grand, mais pas très musclé, et s'il excelle a établir des plans, il n'est pas particulièrement doué quand il s'agit d'improviser sur le terrain. Ce sont des caractéristiques qu'on retrouve bien plus chez les scientifiques et les pilotes que chez les guerriers. »
« Donc il pourrait être un pilote ? »
« Possible, mais je pense que si un scientifique fou devait se choisir un successeur, il essaierait de le prendre de sa caste, tu ne crois pas ? »
« Tom aurait dû devenir un scientifique. Mais il est capitaine et pilote. » nota-t-elle, en s'asseyant aussi.
Sa mère sourit en opinant.
« Tu as raison. Tom est la preuve que le destin de personne n'est tout tracé. »
« Et moi ? »
« Tu es une reine. Il n'a jamais importé que les reines excellent au combat. Qu'elles soient fortes physiquement. Leur... votre domaine, c'est plutôt l'esprit – au sens large du terme. Les reines sont les guides des wraiths. Il n'est pas bon qu'un guide soit impétueux et irréfléchi. (Rosanna haussa les épaules tout en faisant une grimace.) Ça ne veut pas dire que toutes les reines soient des leaders posés et calmes. Mais aucune reine ne peut espérer vivre plus d'un ou deux millénaires sans être capable de réfléchir, d'anticiper ce qui va se passer, et de contrôler ses émotions. Tout comme pour la plupart des seigneurs humains, c'est l'hubris qui a mené la plupart des reines à leur tombe. »
« Qu'est-ce qu'Ubris vient faire là-dedans ? » demanda Ilinka, perplexe, tâchant de s'imaginer la gentille AI de l'Utopia en tueuse de reines.
Un instant, Rosanna sembla aussi perplexe qu'elle, puis se mit à rire.
« Ah ! Non. Je ne parle pas d'Ubris. Mais de l'hubris, avec un h. C'est synonyme d'orgueil ou de vanité. »
« Oh... Je ne savais pas... Mais alors pourquoi elle s'appelle comme ça ? C'est pas très gentil comme nom. »
Sa mère eut un doux sourire.
« Je crois que Léonard l'a appelée ainsi car, avec l'Utopia, c'est sa plus belle réussite. Sa plus grande fierté, et sa seule vanité. Quoique je ne suis pas certaine qu'on puisse l'accuser d'orgueil. C'est un fait incontestable que sans son travail acharné, l'Utopia serait toujours en train de pourrir dans la jungle, et que Ubris ne serait rien de plus qu'un programme inactif dans ses cristaux défaillants. Il y a une idée de démesure et de folie dans le terme hubris. Ce qu'il a accompli là est aussi fou que démesuré. Il a le droit d'en être fier. »
A son tour, elle sourit.
« Tu as raison, ça lui va bien comme nom. »
Elles opinèrent de concert, en un instant complice.
Puis avec un cri effrayé, Ilinka bondit sur ses pieds, manquant de trébucher sur le tronc.
« Quelqu'un nous espionnait ! Juste là ! Je l'ai vu ! »
