Rosanna fut sur ses pieds dans la seconde, sa machette à la main, lui faisant signe de ne pas faire de bruit.

Scrutant les bois, sa mère retira habilement Utak de son dos, le lui confiant avant de s'avancer entre les fourrés, aussi silencieuse qu'une ombre.

Ilinka frémit. Elle n'avait pas entendu l'homme qu'elle avait entraperçu, pas plus qu'elle n'entendait sa mère en cet instant. Pourtant le sol était recouvert de feuilles mortes et de brindilles. Jetant un coup d'œil craintif alentour, elle serra l'enfant Unas contre elle, alors que ce dernier remuait un peu, à moitié réveillé par son changement de porteuse.

Tâchant de le bercer tout en le dissimulant de son mieux sous les longs pans de l'écharpe de portage, elle réfléchit.

Retourner au Jumper ? Ce serait le plus prudent, mais Rosanna l'avait verrouillé, et elle n'avait pas le gène : le vaisseau ne s'ouvrirait pas pour elle. Aller se cacher quelque part ? Elle ne se faisait guère d'illusions. Ses compétences dans le domaine ne risquaient pas d'égaler celles de gens vivant au cœur de la jungle.

Rester là, et attendre le retour de sa mère – ou de quelqu'un d'autre? Instinctivement, elle tendit son esprit vers celui de son père, qui l'accueillit machinalement, entièrement focalisé sur une piste qu'il suivait. Elle fut tentée de le prévenir. Mais se ravisa. Rosanna n'avait pas jugé bon de le déranger. La menace ne devait pas être aussi grave qu'elle le croyait.

Tentant de respirer profondément pour se calmer, Ilinka se rassit sur le tronc, continuant à bercer le petit Unas, qui à son plus grand dam, semblait avoir terminé sa sieste.

Les minutes s'écoulèrent sans que son anxiété ne retombe, puis, semblant se matérialiser de la sylve même, Rosanna reparut.

« Je vais avoir besoin de toi ma chérie. » lui lança cette dernière, les traits tendus.

Bondissant sur ses pieds, elle s'empressa de la rejoindre, la boule au creux de son ventre lourde et étouffante. Sa mère lui offrit un sourire tordu qui devait se vouloir réconfortant, mais ne fit que l'angoisser encore plus, puis sans un mot, elle récupéra Utak, le replaça dans son dos et, lui faisant signe de la suivre, s'enfonça dans le sous-bois dense.

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« Chhhht. Plus de bruit maintenant. » souffla Rosanna, un doigt sur les lèvres.

Tentant vainement de ne pas faire crisser les feuilles mortes, Ilinka opina, avançant pas à pas.

Une quinzaines de mètres plus loin, qui lui parurent des kilomètres, Rosanna leva une immense feuille et lui désigna un éclaircissement qui s'ouvrait sous un arbre gigantesque devant elles.

Accroupis autour d'un petit feu, se trouvaient une demi-douzaine de personnes, qui semblaient en plein milieu d'une discussion agitée.

Son arc en bandoulière, Ilinka crut reconnaître l'homme qu'elle avait vu plus tôt.

Lui faisant signe de reculer, sa mère l'emmena à couvert d'un tronc abattu.

« Je crois que ce sont des nomades amazoniens. Ils ne devaient pas avoir allumé leur feu lorsqu'on on a scanné la zone, ce matin. »

« Qu'est-ce qu'on fait ? »

« Je ne sais pas. Ces gens sont probablement juste une expédition de chasse ou quelque chose comme ça, faisant partie d'une tribu plus grande. Mais ce n'est pas parce qu'ils n'ont pas l'air d'avoir de contact extérieur qu'ils n'en ont pas. Ou qu'ils ne sont pas dangereux. Le plus sage serait de repartir de suite... (A son expression, Ilinka devina qu'elle tendait son esprit vers celui de Markus.) Mais ton père et les autres sont à presque six heures de course d'ici, et dans une zone trop dense pour que le Jumper puisse les atteindre. »

Elle prit l'initiative de tendre son esprit vers celui de Rorkalym.

« Rory et Selk'ym sont à environ trois heures de marche au sud. » indiqua-t-elle « Tu veux que je leur demande de revenir ? »

Rosanna hocha négativement la tête.

« Non. On va essayer de gérer ça toutes seules, comme des grandes. T'en penses quoi ? »
Ce qu'elle en pensait ?! Que c'était une très très mauvaise idée !
Elle opina.

Rosanna sourit, prête à se redresser.

« Parfait. On va aller leur parler alors. »

D'une main, Ilinka la retint.

«M'man, tu parles leur langue ? »
« Pas du tout. Mais toi, tu peux leur parler. » répliqua sa mère, lui prenant la main pour la tirer en avant.

Avec une certaine horreur, Ilinka réalisa que sa mère ne lui avait demandé son avis que pour la forme. Son plan était déjà établi quand elle était venu la chercher. Un goût amer en bouche, elle lui emboîta le pas.

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Sa mère lui avait raconté sa première rencontre avec les Iräns. Comment elle avait passé des heures à dessiner dans un grand bac de glaise pour communiquer avec eux. Elle lui avait raconté comment elle avait fait avec Tch'ana et Morgal. La voir faire était encore autre chose. Rosanna n'était pas télépathe. Elle n'en avait pas besoin. En moins de quinze minutes, elle avait convaincu une des femmes du groupe de lui donner la main. Mieux, ou pire, dur à dire, mais elle avait réussi à lui faire comprendre que ça leur permettrait de communiquer d'esprit à esprit. Sa mère était terrifiante.

Très soucieuse de ne pas faire de mal à la femme, qui n'était sûrement pas préparée à un contact télépathique, Ilinka tendit son esprit vers le sien, alors que cette dernière lui tenait délicatement les doigts.

« Bonjour... ? »

« Ooooh ! Je te comprends ! Je te comprends ! » s'extasia la femme, jetant des regards émerveillés à ses camarades. « Tu parles ma langue ! »

Ilinka eut un hochement de tête négatif.

« Non. Je comprends vos pensées. »

La femme eut un mouvement de recul perplexe qui interrompit le contact physique et donc télépathique. Cela ne l'empêcha pas de poser une question incompréhensible.

« Non, non ! Je dois vous toucher. Vous toucher. Vous comprenez ? » supplia-t-elle, en vain.

Avec un soupir et de grands gestes apaisants, Rosanna récupéra la main de la femme, et la reposa dans la sienne.

« Je suis désolée. Il faut que je vous touche pour que ça marche. » précisa l'adolescente.

« Comment ? Comment tu fais ça ? C'est de la magie ? »

Ilinka, indécise, se tourna vers sa mère qui suivait discrètement l'échange, une main doucement posée sur son épaule.

« Prudence. On ne sait pas si la magie est bonne ou pas pour eux. » lui souffla l'artiste.

Opinant mentalement, elle envoya en guise de réponse une onde apaisante à la femme.

« La chose verte. C'est quoi ? Un esprit malfaisant ? » demanda cette dernière, suffisamment rassurée pour ne plus tourner autour du pot.

Pendant une brève seconde de pure panique, elle crut que la femme parlait d'elle, puis elle comprit qu'elle parlait d'Utak, qui mâchonnait une noix dans le dos de Rosanna.

« Non ! Non ! Utak est très gentil ! » s'écria-t-elle.

La présence scintillante de sa mère sembla s'immiscer dans l'esprit de la femme, se servant d'elle et de son contact télépathique comme d'un pont.

« Calme-toi, femme de la terre. Tout va bien. »

Les pensées de l'artiste étaient hiératiques et imposantes, leur tonalité semblant résonner en échos dans son âme.

« Qui es-tu ? Qui êtes-vous ? » s'inquiéta la femme, sans doute plus paralysée de peur qu'autre chose.

« Nous sommes des non-humains. »

Une vérité, mais si large qu'elle laissait beaucoup de place à l'interprétation.

« Vous êtes des esprits ? Vous allez nous faire du mal ? »

« Seulement si vous voulez nous en faire. »

La femme frémit.

« Non ! Non ! Noble esprit, nous respectons toute chose qui court sur la terre. »

Un instant, Rosanna resta marmoréenne et indifférente, toute la brillance inhumaine de ses origines pesant sur l'esprit de la malheureuse.

« Bien. Va donc parler à tes semblables, femme de la terre. »

Celle-ci, avec un genre de courbette, s'empressa d'obéir.

« Pourquoi tu l'a appelée comme ça ? » demanda Ilinka à sa mère, qui n'avait elle, pas rompu le contact télépathique.

« Femme de la terre ? Je sais pas. Ça sonnait bien. Un truc qu'un esprit amazonien pourrait dire, quelque chose du genre. »

« Tu veux nous faire passer pour des esprits ? »
« Toute science trop avancée s'apparente à de la magie. » nota Rosanna, philosophe.

« Mais on est pas des esprits, ou des dieux, ou je sais pas quoi ! »

« Pendant des millénaires, les Goa'uld, les Anciens, les Asgards, plein d'aliens se sont fait passer pour des dieux auprès des hommes. »

« Mais c'est pas bien. »

Sa mère haussa les épaules.

« Ce n'est pas le moyen qui importe le plus , mais le but. Est-ce vraiment un problème si cela permet de faire le bien ? »
« Quel bien on fait, là ? » s'offusqua-t-elle, alors que le groupe de locaux échangeait frénétiquement.

« On tâche d'expliquer à ces gens la présence d'extraterrestres dans leur forêt sans que cela ne bouleverse toute leur existence, ni ne les mette en danger. »

« En quoi ça les mettrait en danger ? »
Rosanna lui jeta un étrange regard, terrifiant de froideur.

« Sur les dix que nous sommes, il n'y en a que quatre qui n'essaieront probablement pas de les tuer s'ils se montrent agressifs. On n'a pas besoin d'être plus que deux pour tous les exterminer. »

Un instant, son esprit fut comme vidé par la violence de cette réponse, puis il redémarra.

« Hey ! Attends ! Quatre ?! Tu comptes qui ? Moi, Zen, Rory et Selk'ym, c'est ça ? »
« Non. Toi, Rory, Selk'ym et le petit. Il est trop jeune pour faire du mal à qui que ce soit. »

« Zen ferait jamais de mal à quelqu'un ! »

« Ma chérie, on en a discuté tout à l'heure. Zen'kan est un jeune guerrier. Je ne dis pas qu'il le ferait avec joie, ni que cela ne le briserait pas ensuite, mais je te garantis qu'il est capable de tuer. Sans doute plus facilement que lui-même ne le pense. »
Se retenant de dégager son épaule de la main de sa mère, elle ne put retenir un sifflement outré.

« Tu ne le connais pas comme je le connais. Tu as tort ! »

Le sourire plein de compassion que sa mère lui offrit en retour la rendit plus furieuse encore, aussi douloureux et humiliant qu'une gifle en plein visage.

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Ravalant avec peine un grognement d'excitation, Zen'kan tâcha de s'aplatir en haut de sa butte.

Il se sentait comme un fauve en chasse. Un loup au sein de sa meute.

Il était, avec Tch'ana, le moins discret du groupe. Ils s'étaient donc tous deux embusqué au sommet d'une petite gorge terreuse, pendant que Morgal, Milena et Markus rabattaient le gibier vers eux.

Les deux Unas avaient de courtes sagaies en bois brûlé, et un grand couteau de cuisine chacun. Lui, s'était vu confier par son oncle un blaster et une machette. Il avait ajouté à son petit arsenal une grosse branche en guise de gourdin.

Dans une cacophonie jacassante, un groupe de singes détala dans les frondaisons au-dessus d'eux, puis dans un concert de blatèrement terrorisés, un tapir déboula, faisant pleuvoir humus et feuilles mortes dans son sillage, poursuivit avec encore moins de discrétion par une Morgal aux fourrures pleines de brindilles.

Avant qu'il ait vraiment eu le temps de comprendre ce qu'il se passait, Tch'ana jaillissait de sa cachette, bondissant droit sur le pauvre animal qui s'effondra, tué net par la sagaie qui avait traversé son poitrail de part en part.

Dans un concert de rugissements, les deux Unas se félicitèrent pour leur prise, terminant leur petit concert sauvage par un langoureux front contre front qui lui fit détourner le regard aussi sûrement qu'un baiser hollywoodien.

« Ils ont eu le tapir. » signala-t-il à son oncle qui, de toute évidence, n'était plus avec Morgal.

« J'ai entendu.» nota ce dernier.

« T'es où ? »
« Sur la piste d'une autre proie. Un félin... »

« Un jaguar ? Je te rappelle qu'on est pas censé en chasser. Ils sont en voie d'extinction. » rappela-t-il.

Sa tante avait été plus que claire lors du briefing de la veille. Même les deux Unas n'avaient aucune excuse. Elle leur avait fourni des échantillons d'images mais aussi de cris des différents animaux qu'ils ne devaient sous aucun prétexte chasser.

« Je sais, larve. Je sais. Mais celui-là à une odeur étrange. »

Sa curiosité piquée, il ne put s'empêcher de presser le traqueur qui, ne trouvant pas les mots, lui fit sentir l'odeur qu'il avait captée.

Penchant instinctivement la tête, Zen tâcha d'analyser le souvenir olfactif. Ça sentait le fauve. Indubitablement. L'odeur caractéristique des cages du zoo. Mais il y avait autre chose. Quelque chose de moins sauvage. Fermant les yeux, il tâcha de voir, de ressentir ce que lui évoquait cet autre parfum. Des images fugaces le traversèrent : un feu, des peaux mal tannées ornées de crânes, des écailles brunes, de courtes cornes.

Pourquoi pensait-il aux Unas ?

Il allait poser la question à son oncle – qui avait suivi ses pérégrinations mentales sans lâcher sa piste – lorsqu'il comprit, en même temps que ce dernier.

« Meeeeerde... » lâcha-t-il.

Son oncle opina mentalement, tendant immédiatement son esprit vers celui de son épouse.

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Pendant un quart de seconde, elle avait senti l'esprit de son père au travers de celui de sa mère, puis cette dernière avait levé ses barrières mentales pour garder leur échange privé.

Puis, brutalement, elle était à nouveau là, dans son esprit à elle.

« Merde. Ma chérie, il faut que tu ailles leur demander pourquoi ils sont ici. Est-ce qu'ils auraient eu un problème avec un jaguar ? »

« Hein ? Pourquoi ? »
« Ilinka, s'il te plaît, le temps presse. »

Elle opina, s'avançant doucement vers le petit groupe qui interrompit sa discussion à mi-voix pour la fixer avec une certaine crainte.

Finalement, la même femme revint vers elle et lui prit la main.

« Je... Ils ne me croient pas totalement... je... »
« Ce n'est pas grave. Mais j'ai une question : est-ce que vous auriez eu un problème avec, heu... un jaguar ? » demanda-t-elle, assortissant ses pensées d'une image de l'animal.

La femme opina, aussi surprise qu'effrayée de ce qui lui apparaissait comme de la voyance.

« Oui ! Oui ! Une vraie bête (1) attaque notre village depuis quelques mois. Il a emmené des chiens, des chèvres, et quatre enfants. Il y a trois jours, il a emporté une femme. Les vraies bêtes sont sacrées, mais le chamane a fait un rituel. Pour qu'on puisse chasser celle-ci. Un mauvais esprit la possède. Ce n'est plus un animal. »

Soudain la femme se figea, les yeux écarquillés.

« Vous êtes là parce que notre chasse est sacrilège ?! »

« Heu... Je ne sais pas... Un instant, s'il vous plaît. »

Elle fit signe à sa mère de la rejoindre. Dès que cette dernière eut posé la main sur son épaule, elle lui résuma la situation. Un sourire victorieux apparut sur le visage de l'artiste.

« Non. Nous sommes là pour vous aider. Il y a d'autres non-humains dans la forêt. Ils ont trouvé la vraie bête. Ils vont la chasser. »
« Vous allez nous aider ? »
« Bien sûr. »

« Merci ! Merci ! »

La femme partit porter la bonne nouvelle à ses amis.

« On va vraiment aller chasser un jaguar mangeur d'hommes ? » ne put s'empêcher de demander Ilinka, plus que dubitative.
« Pas nous, ma chérie. Pas nous. »

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« Sérieux ? On va chasser un jaguar mangeur d'hommes ?! Trop déliiiireee. »


(1) Yaguarté signifie, en guarani, « Vraie Bête ». Beaucoup de peuples amazoniens appellent le jaguar LE Tigre, ou LA Bête, LE Chien, etc. Il est vraiment perçu comme le seigneur de la forêt.