« Beurk... »

« Quel cri du cœur ! » se moqua gentiment Rorkalym.

« Tu veux t'en occuper à ma place ?! » riposta-t-elle, tendant aimablement le manche du couteau de chasse maculé de tripaille qu'elle était en train de manier.

« Non, non. Tu t'en charges parfaitement bien. » répondit son ami, en levant les mains en l'air.

Avec un grincement acide, elle se remit au travail.

Tch'ana leur avait amené le tapir quelques heures plus tôt, peu avant que Rorkalym et Selk'ym ne reviennent de leur safari photo, trois cartes-mémoires pleines à craquer de photos plus ou moins floues de toutes sortes de créatures.

Si sa mère s'était occupée, d'abord seule, puis avec l'aide de l'ancien moine de dépecer, puis débiter la carcasse, elle s'était bien vite retrouvée avec la tâche de dénerver et couper menu le cœur, le foie et un beau morceau de viande grasse afin d'en faire un genre de hachis que Utak pourrait manger.

C'était une tâche ingrate, salissante et chronophage, mais nécessaire, et elle n'avait personne à qui la refiler. Autant s'y appliquer de son mieux.

Rosanna, accroupie à côté du feu, surveillait les pièces de viande qu'elle y avait mises à griller sur de larges pierres, et quelques brochettes.

« Quand tu étais toute petite et qu'on était encore dans Pégase, il n'y avait bien sûr pas de petits pots pour bébé. Fallait tout préparer à la main. Tu n'avais que quelques semaines. Zen'kan était assez grand pour pouvoir commencer à manger des choses solides, mais pas toi. Et on n'avait pas de ruche qui aurait pu produire de la bouillie. Alors, on a dû improviser. (Sa mère pouffa pour elle-même.) Tu avais un don pour avoir faim au moment le moins pratique possible, quand on n'avait rien de tout prêt et pas moyen de préparer quelque chose facilement. Nous n'avions pas trente-six solutions... »
Ilinka décida de faire comme si elle n'entendait rien, guère ravie de cette évocation de son enfance qui sentait l'anecdote humiliante.

« Qu'est-ce que vous faisiez ? » demanda Rorkalym, autant décidé à l'embêter qu'à connaître la suite.

« On prémâchait la nourriture pour elle. Plutôt moi que Markus d'ailleurs. Non pas qu'il ne le voulait pas, mais j'avais trop peur qu'il se casse une dent sans s'en rendre compte et que l'éclat ne blesse Ilinka... » expliqua sa mère, lui faisant piquer un fard monumental.

Elle était vraiment obligée de raconter des choses pareilles ?!

Rory se mit à rire, moqueur.

« J'ai fait pareil pour toi, tu sais ? » nota platement Selk'ym, sans même relever le nez des photos qu'il consultait.

Rorkalym vira également pivoine et ce fut à son tour de rire.

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« Silence !» l'ordre mental était impérieux.

Ce n'était pas comme s'il comptait se mettre à jouer un solo de guitare non plus ! Mais ce n'était pas de sa faute, si le sous-bois de cette foutue jungle était si bruyant. Et si Markus voulait engueuler quelqu'un, pourquoi ne pas s'en prendre au gros lézard qui piétinait allégrement à même pas quinze mètres de là ? Ah, oui : parce que ledit lézard n'était pas télépathe, bien sûr...

Opinant, Zen'kan tâcha d'avancer encore plus délicatement.

Markus, qui ouvrait la marche, se figea soudain, leur faisant signe de s'arrêter. Tous s'immobilisèrent puis, de quelques gestes codés, il communiqua ses intentions à Milena, avant de réexpliquer d'une manière bien plus primale ses intentions aux deux Unas, qui opinèrent gravement.

A croire qu'il existait un langage des signes universels pour les prédateurs – langage auquel il n'avait pas compris grand-chose, si ce n'est qu'ils étaient censés se séparer.

D'un tapotement sur l'épaule, sa mère attira son attention, le désignant du doigt avant de se désigner elle, articulant silencieusement « Tu restes avec moi ! ».

Mais il voulait participer ! Il jeta un regard suppliant à son oncle, qui lui lança un regard éloquent avant de se remettre en marche.

« Markus, laisse-moi venir. » supplia-t-il quand même télépatiquement.

« Non. Tu obéis à ta mère. »

Se dégonflant un peu, il signifia d'une grimace à cette dernière qu'il obéirait.

Qu'il était frustrant de ne pouvoir manifester son avis à haute voix, au risque de faire fuir la proie !
« Bienvenue dans le monde de la traque. » ironisa mentalement Markus, devenu invisible dans la semi-obscurité de la nuit tombante.

Avec un haussement de sourcil agacé, il questionna silencieusement Milena : « Et maintenant quoi ? »

Cette dernière lui fit signe de le suivre, un doigt sur les lèvres.

Ravalant un soupir exaspéré, il obéit.

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N'ayant pas de tâche précise à accomplir, Rorkalym s'était vu confier la surveillance d'Utak. Non pas que ce fût complexe. L'enfant avait trouvé une fourmi sur une branche, et cela suffisait amplement à l'occuper tout entier. En plus, le petit Unas était solide. Sa peau écailleuse le mettait à l'abri des insectes piqueurs, et de pas mal des désagréments qui auraient gêné un petit humain du même âge – mais qui étaient à peine remarquables pour lui.

Malgré tout, il trouvait déconcertante la facilité avec laquelle Morgal le leur avait abandonné, alors qu'elle avait été prête à les tuer pour le protéger à peine quelques semaines plus tôt.

Tant par curiosité que pour faire la conversation, il énonça ses interrogations à haute voix.

Ni son père, ni Rosanna ne semblèrent particulièrement surpris.

« Quand tu vis dans des conditions difficiles, loin de chez toi, au milieu du danger, tu apprends très vite en qui tu peux avoir confiance ou pas. » nota cette dernière, retournant adroitement avec sa dague plusieurs pièces de viandes.

« Oui, mais justement, ne devraient-ils pas encore plus se méfier et ne pas vouloir le quitter d'un œil ? »

« Savoir quelle situation est trop dangereuse pour une larve et prendre ses précautions pour ne pas l'y exposer est une des clés de la parentalité. » déclara placidement Selk'ym.

Rosanna approuva du menton.

Voilà qui était intéressant.

« Donc, Morgal et Tch'ana ont jugé que Utak était plus en sécurité avec toi qu'avec eux ? »

L'artiste haussa les épaules.

« Je leur ai précisé que je ne comptais pas participer à la chasse... »

Il hocha la tête, songeur. Est-ce que ... ?
« Père ? »

« Oui, fils ? »

« Est-ce pour cela que vous m'avez laissé dans ce laboratoire ? Car c'était, malgré tout, moins dangereux que de m'emmener ? » demanda-t-il, passant du français au wraith (1), comme si cette langue rendait l'échange plus personnel encore.

Ilinka et Rosanna firent soudain mine d'être totalement absorbés par leurs corvées culinaires.

L'ancien moine eut une étrange expression.

« C'est ce que j'aime à penser, mais... tu es sans doute à présent assez mature pour l'entendre... c'était aussi un calcul. Je pouvais tenter de sauver une quinzaine de cobayes, qui se trouvaient dans une partie moins gardée du complexe, ou... »
« Ou les abandonner pour tenter de me sauver ? » termina-t-il à sa place.

Selk'ym opina, navré.

Rory prit le temps d'intégrer cette information, nouvelle mais guère surprenante.

« Je crois, père, que je préfère qu'il en soit ainsi. »

L'hybride lui jeta un regard reconnaissant, qui lui fit l'effet d'un coup de poing dans le ventre. Jamais il ne l'avait vu si vulnérable. Il se força à poursuivre.

« C'est sans doute lâche, car je sais que seuls Drysse et vous avez survécu, mais je suis néanmoins heureux de savoir que ces pauvres gens ne sont pas morts par ma faute. »

Selk'ym opina, le regard voilé par des souvenirs abjects.

« Ça n'aurait pas été de ta faute. » La pensée l'effleura, aussi douce qu'un murmure.

« Tu sais très bien ce que je voulais dire. »

Ilinka opina, le nez toujours baissé sur sa viande.

Forçant un sourire sur ses lèvres, Rory s'efforça de réchauffer l'atmosphère.

« Et puis, rien ne dit qu'on ne serait pas tous morts, si vous aviez essayé de me sauver immédiatement. Et aujourd'hui, je suis ici, heureux et en bonne santé. Alors je n'ai pas de quoi me plaindre. »

Son père lui jeta un regard reconnaissant, tandis que son amie et sa mère opinaient, pas dupe de sa manœuvre.

Le bruit distinctif d'Utak souillant ses langes mit fin à la discussion.

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« J'suis plus un bébé ! Je veux participer ! » grinça-t-il tout bas à l'oreille de sa mère qui, agenouillée derrière son P-90 posé sur une souche, fixait obstinément le ruisseau devant eux (2).

« Si tu veux participer, ferme-la et mets-toi en position.» siffla cette dernière.

Agitant le minable petit blaster qu'on lui avait donné, Zen allait argumenter lorsque d'un geste preste, et sans même bouger sa propre arme, elle lui saisit le poignet et, d'une traction sèche, le força à s'agenouiller à côté d'elle. Il tomba durement sur les genoux, ravalant par fierté un cri de douleur.

« Silence ! Doigt sur la détente. Main stabilisée. Yeux sur la cible. » gronda-t-elle, positionnant sa main dans un creux du bois qui en épousait parfaitement la forme.

« Mais... »

« C'est un ordre. »

Il frémit et opina, ravalant ses protestations. Ce n'était plus sa mère qui lui parlait, mais le capitaine Giacometti de l'US Marine Corps.

L'attente ne fut pas longue. Il avait déjà sursauté deux fois, focalisé qu'il était sur l'autre rive, la première fois lorsqu'un singe dégringola le long d'un arbre aux racines baignées de boue, puis la seconde, lorsqu'un oiseau sortit des fourrés pour venir s'abreuver.

A chaque fois, d'une main ferme posée sur le canon de son blaster, Milena l'avait empêché de bouger.

La troisième fois, elle ne l'empêcha pas de se redresser, alors qu'il appuyait frénétiquement sur la gâchette, maudissant la cadence poussive de l'arme énergétique.

Le fauve qui avait jailli des taillis, le poil hérissé, tous crocs dehors, pourchassé par des prédateurs bien plus mortels que lui, s'était jeté dans l'eau boueuse, faisant de lui une cible parfaite – qu'il ne parvint toutefois pas à toucher directement. Un de ses tirs s'écrasa néanmoins tout prêt de lui, faisant courir des étincelles sur l'eau et le faisant couiner de souffrance, alors qu'il tentait d'échapper au choc électrique.

Le jaguar rugit, mordant le vide comme si cela pouvait chasser la douleur, ses grandes pattes griffues battant l'eau avec désespoir, faisant jaillir de grandes gerbes brunâtres.

L'animal l'avait vu, debout à moins de dix mètres de lui, et pourtant, après un regard fou de terreur en direction des taillis desquels il avait jailli et que deux Unas rugissant étaient en train de piétiner, il choisit de poursuivre sa traversée du petit cours d'eau.

Zen'kan continua à tirer, fermant un œil pour tâcher de mieux viser, le sang battant à ses oreilles, ivre de l'excitation de la chasse.

Deux nouveaux projectiles touchèrent l'eau, faisant frémirent le fauve, qui un instant disparut dans un gargouillis misérable sous l'onde avant de reparaître, luttant de toutes ses forces pour sa vie.
Avec un sursaut désespéré, le jaguar parvint à traverser la rivière et à retrouver pied. Aussitôt, acculé, il partit en avant. Droit sur ce qu'il estimait, à raison, être l'origine de sa souffrance. Lui.

Zen'kan n'hésita pas, et il lâcha son blaster, bandant ses muscles pour se préparer à encaisser l'impact du fauve.

L'animal bondit, propulsé avec grâce par sa puissante musculature, sa queue battant l'air pour le stabiliser.

Le claquement assourdissant de la balle résonna sec et clair dans la sylve, terrorisant tous les êtres vivant à un kilomètre à la ronde. Le silence retomba, presque aussi brutalement que le cadavre de ce qui avait été un tueur d'hommes, le crâne éclaté par un unique projectile.

Un instant Milena resta en position, prête à un second tir, puis, certaine que l'animal était mort, elle se redressa, réengageant la sécurité de son arme d'un geste automatique, alors qu'elle s'approchait.

Ivre d'adrénaline, Zen la fixait sans comprendre, vaguement furieux de s'être fait voler son adversaire. Sèchement, sa mère ramassa le blaster qu'il avait lâché, et le lui remit durement en main.

« Si on te donne une arme, c'est pour que tu t'en serves ! La prochaine fois, si tu ne t'en sers pas correctement, c'est moi qui l'utilise sur toi. C'est clair ?! »
« Je m'en suis servi! » siffla-t-il avec véhémence, furieux et frustré.

« Comme un pied ! Tu ne l'as même pas touché ! Non seulement tu l'as fait souffrir inutilement, mais en plus, il aurait pu te tuer ! Tu te rends compte ?! Zen'kan, il aurait pu te tuer ! » rugit-elle, tremblante.

Témoins silencieux de la scène, les deux Unas eurent la décence de ne pas intervenir. Contrairement à Markus qui, d'un bond monstrueux, sauta au-dessus de la rivière, atterrissant souplement, avant de venir poser une main apaisante sur l'épaule de l'Américaine.

«Milena Giacometti. C'est assez. » gronda-t-il, inflexible.

« Mais... je... Non ! »

« Milena Giacometti. Arrêtez. »

« Non ! Zen'kan aurait pu se faire tuer ! »
Le traqueur opina.

« C'est exact. Mais il va bien. »
« Pas grâce à lui ! Grâce à moi ! »

Markus eut un étrange sourire.

« C'est exact : grâce à vous. Zen'kan est encore jeune. Il aura encore longtemps besoin de vous. Mais ce soir, pour la larve qu'il est, il s'est extrêmement bien débrouillé. Vous devriez plutôt le féliciter de n'avoir pas reculé devant un tel ennemi. »

Milena se gonfla de colère.

« Ah, pour ne pas avoir reculé, il n'a pas reculé ! Il allait essayer de se le faire à mains nues ! A mains nues ! »

Son oncle lui jeta un regard surpris.

« Voilà qui est très brave ! »

« Mais allez pas l'encourager, espèce de grand malade ! »

Markus eut un grondement mauvais, puis, il soupira avec réticence et se tourna vers lui.

« C'est une conduite digne d'un guerrier wraith, mais tu ne régénères pas encore : c'était donc extrêmement imprudent. » lâcha-t-il, clairement dégoûté d'avoir à dire une telle chose.

Zen'kan opina, plus pour la forme qu'autre chose, trop heureux d'avoir réussi à impressionner son traqueur d'oncle.

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« Wow, il est énorme ! » s'extasia Ilinka devant le jaguar que Morgal avait délicatement déposé à côté du feu.

Comme pour appuyer son propos, le flash de l'appareil de Rory éblouit tout le monde.

« Ouais, t'as vu. Et il allait me saut... » fanfaronna Zen'kan, sa voix perdant de sa superbe sous le regard assassin de Milena. «...er dessus. » acheva-t-il, dans un murmure piteux.

Visiblement, il s'était passé quelque chose pendant la chasse. Mais ce n'était clairement pas le moment de poser des questions. Ilinka reprit son examen du corps.

« Ses pattes... elles sont tellement grandes ! » nota-t-elle, appuyant sur les coussinets pour en faire jaillir les griffes, comme elle le faisait parfois avec Pipeau.

Rory prit un autre cliché.

Elle examina ensuite la fourrure, douce et encore tiède, la longue queue souple, puis, prudemment pour ne pas mettre de sang ou de cervelle sur ses vêtements, le crâne, partiellement explosé.

Les crocs étaient aussi longs que son pouce, et terriblement pointus.

Un instant, elle fut sincèrement désolée qu'une si magnifique créature ait été abattue. Puis, coincée entre les dents, elle aperçut un petit bout de cuir, auquel était encore accroché une graine taillée en perle, et elle se rappela que l'animal avait tué et probablement dévoré plusieurs personnes, dont des enfants. Surtout des enfants. Soudain, devant elle, ce n'était plus un sublime animal qu'elle détaillait, mais une machine à tuer. Un monstre sanguinaire, totalement étranger à des concepts de bien ou de mal. Elle se sentit nauséeuse.

Se relevant, elle eut le besoin pressant de s'éloigner. De bouger.

C'était juste un animal, tenta-t-elle de se raisonner. Il n'avait pas conscience de ce qu'il faisait. Ne pouvait pas se rendre compte qu'il tuait des gens. Ce n'était pas comme s'il avait eu la possibilité de discuter avec ses proies... Dans un spasme douloureux, une gorgée de bile remonta. Elle ne se sentait pas mieux. Pas du tout.

Avec une reconnaissance coupable, elle accepta volontiers l'étreinte que lui offrait sa mère, et nulle autre. Sa propre nature prédatrice était déjà infiniment trop horrible à supporter en cet instant. Elle n'aurait pas supporté qu'un autre monstre l'approche.

« Qu'est-ce qui ne va pas, ma chérie ? » susurra Rosanna dans son esprit, quand instinctivement, elle vint chercher la chaleur éblouissante de son âme.

« Comment tu fais ? »

« Comment je fais quoi ? »
« Tu m'aimes, hein ? »
Une onde de peine traversa l'esprit de sa mère, comme un éclair douloureux, puis une vague immense et puissante d'amour la submergea.

« Oui. Je t'aime, Ilinka. Je t'aime et je t'aimerai toujours.»

« Comment tu fais ? »

« Pour t'aimer ? » demanda-t-elle, sincèrement perplexe.

Elle opina. « Et papa. »

« Je suis désolée, ma chérie, je ne suis pas sûre de comprendre ce que tu me demandes. »

Elle n'osa pas formuler sa question. A peine si elle osait la penser.

Sa mère la serra de toutes ses forces, une main enfoncée dans ses cheveux, traçant des cercles apaisants sur son crâne.

« Je t'aime parce que tu es toi. Parce que tu intelligente, gentille, généreuse. Parce que tu es un rayon de soleil magnifique et une personne extraordinaire. Et que j'ai de la chance d'être ta maman ! »

« Et si je change ? »

« Oh, ma chérie. Tout le monde change. C'est la vie. Mais il y a une chose dont je suis certaine : tu ne deviendra jamais quelqu'un de mauvais. Jamais ! »

« Mais si je tue... »

« Tuer ne fait pas automatiquement de toi une mauvaise personne. Il y a autant de raisons de tuer qu'il y a d'êtres vivants. Certaines sont bonnes, d'autres mauvaises. Parfois, ce n'est ni l'un, ni l'autre... »

« Comment je saurai si c'est une bonne raison ou pas ? »
Sa mère s'écarta un peu d'elle, remettant doucement une mèche de cheveux échappée de sa tresse derrière son oreille.

« Tu le sauras si un jour, ça arrive. »

«Ça arrivera forcément. » gémit-elle.

« Non. Pas forcément. Tuer ou épargner est un choix. Souvent difficile, mais c'est toujours un choix. »

Elle opina, guère rassérénée.

« C'était quoi le choix, ce soir ? » demanda-t-elle, pas sûre de vouloir savoir.

« Laisser les chasseurs se débrouiller avec le jaguar, au risque qu'ils soient blessés ou tués durant la traque, ou qu'il leur échappe et fasse d'autres victimes, voire même qu'ils chassent le mauvais animal. On pouvait aussi les aider. On aurait pu simplement les mettre sur la piste du jaguar. Ils auraient sans doute été reconnaissants, c'est vrai. Mais là, on l'a chassé pour eux. Ils ont une dette envers nous. Et ils croiront d'autant plus facilement que nous sommes des genres d'esprits. Cela devrait garantir leur discrétion. Et donc notre sécurité... »

« Tous les choix d'adultes sont aussi vicieux ?»

« Non, pas tous. »

« Combien ? »

Elle sentit la compassion de sa mère.

« Beaucoup. »

« Mais tu m'aimeras toujours ? »
« Toujours. »
« Même si tu as le choix ? »
« Surtout si j'ai le choix ! »


(1) Si la première partie de la discussion a été lancée en français par Ilinka, et poursuivie dans cette langue, Rorkalym passe au wraith à partir de là, autant car c'est sa langue natale, que parce que Selk'ym lui a appris à ne discuter de toute chose touchant au Secret que dans cette langue pour des raisons de discrétion. En revanche, comme le mot « père » n'existe pas en wraith, le plus proche étant géniteur, il le dit toujours en français ou plus couramment en anglais (« Father », et non pas « Dad »).

(2) Pour continuer sur les langues, tout cet échange entre Milena et son fils est bien entendu en anglais. C'est leur langue maternelle à tous les deux, et celle qu'ils parlent quand ils sont ensemble. Idem lorsqu'ils sont avec Tom, qui ne parle absolument pas le français, mais l'anglais et le wraith (en langue maternelle).

Enfin pour en finir avec les langues. La langue maternelle d'Ilinka est le français. Elle a grandis en entendant bien entendu parler wraith et anglais pégasien, mais Rosanna et Markus, ont pris l'habitude depuis l'époque de la traque de communiquer soit télépathiquement soit en français, afin de ne pas risquer d'être compris par autrui.

Comme ils sont venus s'installer en suisse des années avant qu'Ilinka n'apprenne à parler, c'est tout naturellement qu'ils ont mis cette langue en avant. En terme de niveau de langue, elle a pour l'instant donc, le français, l'anglais à l'oral, mais pas à l'écrit, puis le wraith.

Les trois adolescents ne parlent pour ainsi dire jamais entre eux en wraith. C'est plus généralement de la télépathie, du français ou à la rigueur de l'anglais. Il n'y a que avec Selk'ym, Markus et parfois Rosanna qu'ils parlent wraiths.

Cela provoque d'ailleurs une variation de leur lexique. Leur parlé wraith est beaucoup plus rigide et guindé que dans d'autres langues. Rory pour qui c'est la langue natale a d'ailleurs un langage un peu plus soutenu que les deux autres. Le pire étant sans doute Zen, qui bouffe les doubles négations systématiquement (elles n'existent pas en anglais).

Milena n'est toujours pas capable de comprendre ou de dire plus que quelques mots clés en wraith.