Rosanna toussa un peu, agita la main pour chasser le nuage de poussière qui s'élevait du pelage du percheron puis, reculant d'un pas, s'essuya le visage.

« C'est gentil à toi de m'aider à panser Oswald. Je sais pas où est-ce qu'il est allé se rouler, mais il est vraiment poussiéreux. Merci. »

Zen'kan agita son étrille au-dessus du dos de l'animal qui le cachait entièrement, en un geste signifiant « de rien ». L'artiste se remit au travail de son côté.

Au bout d'une minute, l'adolescent brisa le silence.

« Ilinka est toujours fâchée, hein ? »

Elle sourit, laissant sa main reposer contre le flanc chaud de l'animal.

« Oh, elle boude toujours, c'est vrai. Mais ne t'inquiète pas. Elle n'est pas rancunière. »

Zen'kan poursuivit son travail quelques instants, puis s'interrompit aussi, l'air malheureux.

Avec un soupir, Rosanna largua l'étrille dans la caisse contenant les accessoires de soins d'Oswald, qu'elle contourna au large. Le cheval était placide, mais ce n'était pas une raison pour lui passer derrière les sabots. Comme pour lui donner raison, ce dernier piaffa, rendu inquiet par l'attitude du jeune wraith, qui la suivit docilement lorsqu'elle le poussa doucement vers la porte de l'écurie.

Une fois dehors, elle lui fit face, le tenant fermement par les épaules.

Elle ne put retenir un demi-sourire de fierté à la vue de son propre travail. Tout comme l'hologramme de Markus était ce dont il aurait l'air sous forme humaine, sans même avoir besoin de le voir, elle percevait les traits du jeune alien sous sa création. Et il ne faisait aucun doute qu'il partageait avec son mari les traits altiers et puissants des fils de Silla. Traits actuellement troublés par l'inquiétude qui le rongeait.

« Hey. Regarde-moi. (Il obéit.) Tu aimes Ilinka, n'est-ce pas ? »

L'hologramme rougit, et elle sentit presque la chaleur qui émanait de son visage.

« Oui... oui bien sûr... C'est ma meilleure amie... » bafouilla-t-il.

Elle opina.

« Tu sais ce qu'elle est ? »
« Heu... ta fille ? » lâcha-t-il, l'air de se demander s'il devait s'inquiéter pour lui-même.

Elle ne put s'empêcher d'opiner en pouffant.

« Oui. Mais c'est surtout une jeune reine. Et je vais te confier quelque chose : j'ai rencontré une multitude de wraiths dans ma vie. Des gentils, des méchants. Des braves et des lâches. Des loyaux, et des traîtres. Souvent un étrange mélange de tout cela. Mais je n'ai jamais, jamais rencontré une reine qui ne soit pas orgueilleuse. Delleb est trop vieille et trop dévouée à sa cause pour laisser son orgueil se mettre bien longtemps entre elle et ses objectifs, mais cela ne l'empêche pas de gâcher bien trop de temps, de ressources et d'énergie à cause de lui. Et elle est la plus « humble » des reines que j'aie jamais rencontrées. »
Il opina, attentif. Elle poursuivit.

« Ilinka est adorable (il ne put s'empêcher d'inconsciemment hocher la tête) et souvent, sa gentillesse lui évite de blesser son orgueil, car il est rare qu'elle se mette en situation de l'égratigner.
Actuellement, son ego a pris un joli coup. Mais c'est tant mieux. Elle est maligne. Elle sait toujours tirer des leçons de ce qui lui arrive. Mais pour ça, il faut lui laisser le temps et l'opportunité de pouvoir les apprendre. Tu comprends ? »

« Donc, tu veux que je l'ignore ? »

« Non ! Bien sûr que non. Mais ne t'aplatis pas devant elle. Ne la supplie pas. Et ne te laisse pas ronger par ses caprices. Tu t'es excusé profusément, je n'en doute pas. Maintenant, passe à autre chose. Toi et Rorkalym n'avez rien fait de mal. C'est elle qui n'a pas écouté quand je lui ai dit que j'allais faire ce remplacement. Et c'est elle, toute seule, qui s'est ridiculisée devant toute sa classe. Vous n'êtes pas responsables, et il ne faudrait surtout pas qu'elle le croie. Hein ? »
« Mais... je déteste la... sentir... comme ça... »

Prise d'un élan de compassion, elle serra l'adolescent dans ses bras.

« Je sais. Je sais. Il n'y a rien de pire au monde que de lire la souffrance dans l'âme de quelqu'un qu'on aime, et d'être impuissant. »
Il opina, doucement.

Elle relâcha son étreinte.

« Et puis... Sois plus malin que ton gros bourrin d'oncle et prends soin de toi aussi. »

Il allait objecter, mais elle le fit d'un taire d'un geste.

« Il n'y a rien de plus égoïste que de se négliger au point de forcer les autres à prendre soin de soi. »

Clignant des yeux, il médita ses paroles, puis opina à leur sagesse.

« Bon. Il est dix-huit heures douze. Si on se dépêche de finir de panser Oswald, vous devriez être juste à l'heure pour la séance de dix-neuf heures. »
« Séance ? » demanda-t-il, perplexe, alors qu'avec une petite tape encourageante sur l'épaule, elle le renvoyait à l'écurie.

« De cinéma. Ils passent ce nouveau thriller là, avec Jason Smith... le truc avec le gardien de phare et sa fille... »

« Mais heu... maman... »

« T'occupe pas de ta mère. Je m'en charge. Tu préviens Rory ? »
Récupérant son étrille avec un air euphoriquement incrédule, il opina.

.

Secouant sa main endolorie, Rory grimaça.

« T'as de la poigne, ma chère. » nota-t-il en faisant jouer ses longs doigts.

« Oups... désolée... » s'excusa son amie, la mine contrite. « N'empêche que ce retournement de situation ! L'oncle télépathe, je l'avais pas vu venir ! » s'extasia-t-elle.

Zen opina, tâchant d'ignorer sa propre main douloureuse. Rory ne mentait pas : Ilinka avait de la poigne. Mais plutôt mourir que de le reconnaître. Il avait été bien trop heureux que, trop prise par le film, elle ait oublié ses rancœurs pour s'accrocher à eux, comme s'ils pouvaient changer quoi que ce soit à l'intrigue complexe projetée sur l'écran devant eux.

« J'appelle Père ? » demanda Rory.
« Non. J'ai prévenu papa au générique. Il sera là dans deux minutes. »

« OK. »

Assis sur le muret de la rampe handicapés du petit cinéma rural, ils observèrent en silence les autres spectateurs s'égailler dans la nuit fraîche.

« C'est bientôt l'automne. » nota Ilinka, fixant les étoiles tout en battant l'air de ses jambes.

Suivant son regard, il opina, pensif. Bientôt, l'Utopia serait de retour, et avec lui son frère. Frère à qui il devait des excuses...

Le gros quatre-quatre de Markus le tira de ses pensées d'un grincement de freins protestataire, et ils grimpèrent à bord alors qu'Ilinka, décidément déridée par le film, se mettait à révéler absolument tous les points clés de l'intrigue à son père.

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« Toujours mal ? » demanda Zen, alors que Rory pliait et dépliait sa main pour la centième fois au moins.

Après le film, Zen l'avait invité à venir lui mettre la pâtée sur sa console, et très vite, les manettes oubliées, ils s'étaient laissé aller à fixer le plafond, échangeant sporadiquement une pensée ou une autre.

Rory opina.

« T'es douillet, mec ! Elle serre fort, mais quand même... » se moqua gentiment son ami.

« Hé, je suis pas un futur guerrier badass, moi... » ironisa-t-il, tâchant de dissimuler son inquiétude, passant et repassant son pouce sur sa paume endolorie.

Zen'kan, après avoir ricané d'un aboiement sec, redevint brusquement sérieux.

« Tu es sûr que ça va ? »
« Oui. Bien sûr. »

Sa réponse ne sembla pas le convaincre, alors que son ami jetait un regard inquiet à sa paume, qu'il frottait toujours sans y penser.

« Elle est en train de s'ouvrir ? »
Un frisson glacé le parcourut. Rory se força à sourire.

« Non. T'inquiète. C'est juste Ilinka qui y est allée comme une brute. »

Un instant, il pensa tendre sa main à son ami. Lui faire sentir sa paume. Mais il y renonça. Zen'kan n'était pas subtil, mais il n'était pas idiot. Il sentirait fort bien la bosse dure des cartilages calcifiés sous la protrusion de son Schiitar chaque jour un peu plus sensible. La fente nourricière n'était pas encore ouverte, mais elle ne tarderait pas à l'être. Ce n'était plus qu'une question de mois. Peut-être d'années. Guère plus.

Zen'kan le fixa quelques instants, sondant ses intentions, puis quoi qu'il ait vu en lui, il se détourna. « On se fait une dernière partie ? »
Il accepta.

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Assis sur son lit, à la seule lumière de sa lampe de chevet, Zen détaillait sa main, tripotant avec une certaine curiosité la paume.

S'il excluait la couleur verte de sa peau, et ses ongles plus épais et plus sombres que ceux d'un humain, l'apparence n'était pas très différente de celle des adolescents terriens de son âge.

Ce qui un jour deviendrait son Schiitar n'était pour l'heure qu'une simple fente barrant verticalement sa paume, et il lui fallait y fouiller du pouce pour sentir les indentations cartilagineuses de ses métacarpes, desquelles pousseraient les crochets à enzyme, le jour venu.

Lentement, du doigt, il suivit la ligne du Schiitar, puis descendit sur son poignet, juste dans le creux entre les os, effleurant à peine ce point qu'il savait si sensible. Il ne produisait encore aucune enzyme, mais la glande était déjà là. Fragile, fortement innervée, et si attirante quand il désirait se faire du mal.

Il contempla ses mains, les tournant et les retournant dans la faible lumière de sa lampe de chevet. C'était terrifiant, et en même exaltant de penser à ce futur. Au pouvoir qu'il aurait en ses mains.

Avec un grondement sourd, il s'allongea et éteignit la lumière.

Rory lui avait menti, c'était certain. Mais il n'allait pas le blâmer. Il comprenait pourquoi.
Rory était l'aîné. Il s'écoulerait sans doute encore longtemps avant que les
Schiitars d'Ilinka ne s'ouvrent. Quelques années en tout cas pour les siens. A la place de son ami, lui non plus ne voudrait pas quitter tout ce qu'il avait toujours connu pour partir dans une galaxie étrangère, tout seul, à cause de ça. Zen'kan ne serait plus le seul à redouter l'arrivée de l'Utopia, à présent – même si ce ne serait pas pour les mêmes raisons.

.

« J'en sais rien ! » siffla Tania, se rejetant sur sa chaise, l'air furibond.

« OK. OK. Attends, je vais trouver. » murmura Ilinka, jetant un regard inquiet au professeur qui relisait des copies à son bureau.

Il ne broncha pas. Elle se recentra sur le devoir.

Chaque tablée de deux était censée remplir ensemble un questionnaire pointu d'histoire, avec quelques analyses politico-économiques.

Sa voisine, rétive au possible, ne lui était d'aucune aide, et les dates se mélangeaient dans sa tête.

A quand remontait la fondation de l'Empire austro-hongrois ? 1867 ou 1876 ? Elle ne se souvenait pas.

Un instant, elle envisagea sérieusement de poser la question à Rorkalym, plus versé qu'elle en histoire, mais le devoir était noté. Il refuserait sans doute de lui répondre.

Zen'kan n'aurait pas tant de scrupules, et elle ne doutait pas qu'il chercherait volontiers pour elle toutes les informations possible et imaginables sur le Net. Mais elle ne pouvait s'y résoudre. Pas après avoir refusé tant de fois de lui donner la réponse quand il ne savait pas.

Un coup de coude la sortit de ses considérations.

« Hé, débile. C'est 1867. » murmura Tania, son livre ouvert sur ses genoux.

Scandalisée, Ilinka la dévisagea, avant de jeter un regard terrifié au prof, qui n'avait pas bougé.

« Note ! » siffla la jeune femme.

Lui faisant frénétiquement signe de ranger le livre proscrit, elle s'exécuta.

Le reste du questionnaire rempli, Ilinka attendit avec impatience que leur professeur ait quitté la classe pour se tourner vers sa voisine de table.

« Tu m'as fait tricher ! » gronda-t-elle furibonde, la voix rendue plus grave et vibrante encore par la colère.

Tania la dévisagea, l'air peu impressionné, contrairement à deux de leurs camarades qui interrompirent brusquement leur discussion et s'éloignèrent, l'air inquiet.

« Tu devrais me remercier. Grâce à moi, tes jolies moyennes toutes propres vont rester impeccables. »
« Mais je m'en fiche de mes notes ! C'est... mal, de tricher ! »
Roulant des yeux, Tania soupira.

« T'as quel âge, bordel ?! On dirait un bébé de maternelle ! »

Un feulement furieux lui échappa, faisant fuir les deux filles de la table juste derrière la leur.

Un instant, Tania la dévisagea, puis à la plus grande surprise de la jeune wraith, lui feula dessus en retour.

« Pas de ça avec moi, petite Blanche. » conclut-elle, émettant un étrange son flûté (1) qui la laissa pantoise.

Le cours suivant commença sans qu'elle n'ait trouvé quoi répliquer, ni que la vague impression de s'être fait insulter se soit dissipée.


(1) Il s'agit d'un « tchip ». C'est une espèce de « succion » des dents qui émet un genre de sifflement, utilisé dans de nombreuses cultures afro-américaines et caribéennes, et signifiant globalement la désapprobation et/ou le mépris.