Le problème de maths lui résistait, et même si le cours était terminé, elle refusait de se déclarer vaincue. Avec un grondement mauvais, elle tenta une nouvelle série d'équations, bien vite interrompue par un nouveau sifflement méprisant de sa voisine.

« Quoi ? » aboya-t-elle, guère encline à laisser glisser les remarques vindicatives de cette dernière.

« T'es une bête ou quoi ? » demanda celle-ci, jetant un regard vaguement dégoûté aux deux filles de la table arrière – qui avaient à nouveau précipitamment battu en retraite vers le fond de la classe.

« Quoi ? » demanda Ilinka, sincèrement perplexe.

Tania se lança dans une imitation peu flatteuse de ses grondements et sifflements. La jeune femme ricana.

« Tu sais à quoi tu me fais penser ? »

« Ksssh... non... » grinça-t-elle en retour.

« A ce lion que j'ai vu au cirque quand j'étais petite. L'était énorme. Mais il avait peur du cerceau en feu, et le dresseur, il lui fouettait le cul pour qu'il saute. Et il faisait exactement les mêmes bruits... » poursuivit-elle, l'imitant à nouveau, des grimaces grotesques en bonus.

Ilinka vit rouge et, d'un geste rapide, elle attrapa le poignet de sa voisine, qui la fixa, défiante.

Comme si elle allait la frapper... Elle n'était pas une brute, elle ! Atteindre l'esprit de la jeune femme fut plus que facile. Y entrer, moins. Tania n'avait pas à proprement parler de barrières mentales. C'était davantage un mur d'épines. Une barricade de méfiance et de dédain. Comme si ça allait l'arrêter... Tel un rapace fondant sur sa proie, elle se rua en avant.

Avant même d'avoir ne serait-ce qu'effleuré de ses griffes de colère l'esprit de l'adolescente, elle se retrouva arrêtée net, pendouillant dans l'obscurité de la Toile d'esprit, comme accrochée à un inflexible crochet mental.

Aveuglée par la colère, elle fit volte-face, prête à affronter cet obstacle impromptu.

Face à elle, la masse mouvante et ombrageuse de l'esprit de son père, vibrant d'un dangereux avertissement silencieux, et au-delà, invisible comme le soleil derrière d'épais nuages, elle devina la mortelle lueur de sa mère.

Sa colère retomba aussi vite qu'elle était montée.

Markus ne dit rien. L'onde réprobatrice émanant de lui valait toutes les remontrances.

Ilinka se sentit honteuse. Ce qu'elle s'apprêtait à faire n'était pas très noble. Même si une part d'elle restait convaincue qu'elle ne pouvait pas laisser l'adolescente l'insulter ainsi sans réagir...

« Je suis censée faire quoi ? » cracha-t-elle à son père, aussi défiante que vaincue.
La réponse lui vint sous la forme d'une émotion. Je l'ignore. A défaut de mieux, cogne.

Elle pesa l'option un instant, puis décida qu'elle improviserait selon ce qui arriverait.

L'échange avait duré un battement de cœur. Tania, inconsciente de l'intrusion, la fixait toujours d'un air défiant. Un air qui disait « Vas-y, frappe-moi. Ose. »

Cette fois, Ilinka ne retint pas son grondement.

« Tu veux que je te cogne, c'est ça ? »
« T'osera pas, petite Blanche. Je parie que tu t'es jamais battue de ta vie. »

« Ne parle pas de ce que tu ignores. » siffla-t-elle en réponse, resserrant sa prise sur le poignet de sa voisine.

« Pas besoin de les connaître, les gens comme toi ! Tous pareils ! » cracha Tania, tâchant de libérer son bras.

Profitant de ce qu'elle tirait, Ilinka accompagna son mouvement, le guidant pour qu'elle se frappe elle-même en pleine face.

Tania hurla, davantage de rage que de douleur, et se jeta sur elle, saisissant une pleine poignée de cheveux.

Se redressant d'un bond, bousculant chaise et table, Ilinka répliqua d'une balayette qui jeta Tania à terre. Elle l'emporta dans sa chute, cramponnée à ses cheveux de toutes ses forces.

Elles échangèrent encore quelques coups, griffures et gifles, puis un « STOP ! » tonitruant les figea toutes les deux.

« Ça suffit ! Ilinka, debout ! Toi aussi ! » gronda Rosanna, d'autant plus terrifiante qu'elle avait de toute évidence couru depuis la salle d'arts visuels, au rez-de-chaussée, jusqu'à leur classe au cinquième étage.

D'un geste sec, elle les redressa toutes les deux.

Tania, qui saignait du nez, s'essuya d'un revers de main.

« Oh, tiens, y a mam... »

Elle fut interrompue par un doigt autoritaire de l'artiste.

« Silence ! »

Elle se retourna ensuite vers sa fille, qui se tassa un peu.

Certaine qu'aucune des deux n'allait plus broncher, elle jeta un regard à la ronde et désigna deux élèves qui se tenaient près du tableau.

« Vous deux, rangez la classe. Qui est le délégué ? »
« Thomas, Madame. » répondit quelqu'un, désignant l'intéressé.

« OK. Thomas, tu expliqueras à votre prochain professeur pourquoi ces deux demoiselles sont absentes. »
« Heu... je dis quoi, Madame ? »
« Qu'elles se sont battues comme des chiffonnières, et qu'une fois que je serai certaine qu'il n'y a rien de cassé, nous irons voir Monsieur le Directeur afin de s'assurer que cela ne se reproduise plus. »
« OK, Madame. »
D'un geste sec, elle les emmena toutes les deux.

« Ilinka, vas aux toilettes te nettoyer. Ensuite, au secrétariat nous annoncer. Quant à toi, jeune fille, suis-moi à l'infirmerie, il faut qu'on s'assure que ton nez n'est pas cassé. »

Avec un regard mauvais, Ilinka regarda Tania, toujours fermement tenue par Rosanna, râler avec défiance tandis qu'elle se faisait escorter à l'infirmerie.

.

« Maman ! Tu peux pas faire ça ! »
« Y a pas de maman qui tienne. Et estime-toi chanceuse que je te punisse simplement en tant que ton professeur et pas AUSSI en tant que ta mère ! »

« T'es pas ma mère, d'abord ! » cracha-t-elle comme un venin.

Un instant, un infiniment bref instant, Ilinka aurait pu jurer que Rosanna allait la gifler. La déception dans sa voix fut néanmoins pire qu'un coup.

« Je ne suis pas ta génitrice, c'est vrai, mais je suis ta mère, et en tant que telle, tu es sous ma responsabilité. Si je juge que tu dois être punie, tu es punie. Point barre ! »

« Ah ! Elle est belle ta petite théorie sur l'autotomie, la responsabilité, tout ça ! »

L'artiste eut un grondement ironique.

« Justement. Tu vas assumer les conséquences de tes actes. Et c'est bien pour ça, que tu auras juste des heures de colle, et pas autre chose. Parce que c'est en tant que membre du corps enseignant que je suis ici ! Mais si tu continues à faire des histoires, ça pourrait changer... »
« Tu me fais chier ! » cracha-t-elle.
« Ilinka ! LANGAGE ! »

Pas besoin d'être télépathe pour voir que sa mère était furieuse.

Le directeur toussota doucement, se rappelant à leur bon souvenir.

« Mmh. Donc, heu... nous disions, Mme Gady ? »
« Quatre heures de colle, au moins. A faire ensemble. Histoire qu'elles apprennent un peu à collaborer. »

« Hé ! »

la protestation était conjointe. Après la surprise première, les deux adolescentes échangèrent un regard mauvais.

« Bon, vous avez entendu votre professeur, mesdemoiselles. Vous commencez ce soir. » soupira le directeur, sortant deux feuilles afin d'y inscrire proprement la punition.

.

« Ooooh, mais ça pue ! » gémit Tania, alors qu'elles ouvraient les portes du réduit de la salle de gym.

« Mmh, c'est bien pour ça que vous êtes là. Ce local a bien besoin de ménage. » approuva Rosanna, partant s'installer sur un des bancs de bois de la grande salle vide.

Comme on pouvait s'y attendre avec elle, la punition avait été in media res. Et alors qu'avec Tania, Ilinka retournait finir sa dernière heure de cours de la journée, l'artiste avait personnellement appelé les parents de Tania pour les prévenir de la punition de leur fille, et elles s'étaient donc retrouvé collées dès la fin des cours.

« Heu... On est censées faire quoi ? » demanda Ilinka, résignée.

« Commencez par tout sortir de là. Ensuite, vous nettoierez les armoires et le sol, et enfin, vous pourrez nettoyer le reste avant de le ranger. »

« Mais ça va prendre des heures ! »
« Seulement si vous traînez... »

Avec un grincement mauvais, Ilinka se mit à tirer un des lourds tapis de gymnastique, alors que Tania jetait mollement des ballons dans la grande salle.

« Heum... les filles... si jamais... j'ai négocié avec le directeur et les parents de Tania. Votre punition, ce n'est pas quatre heures de colle. C'est le nettoyage de ces locaux. Vous devriez y arriver en quatre heures, mais si vous traînez, on continuera jusqu'à ce que vous en ayez terminé. »

« Quoi ?! Mais vous pouvez pas ! » s'insurgea l'adolescente.

Rosanna haussa les épaules, l'air de dire « on parie ? »
« Ilinka ! » cracha Tania.
« Quoi ? » demanda-t-elle surprise.

« Ta mère, c'est une sacrée salope ! »
« Mlle Ngeze, je vous passe cette insulte. La prochaine, je vous colle une autre punition. »

« Je croyais que vous étiez là en tant que prof, pas en tant que sa mère. » ironisa cette dernière.

« Continue comme ça, et tu découvriras très vite mes limites, jeune fille... »
« C'est une menace... Madame ? » siffla-t-elle, insolente.

« Non. Une simple remarque. »

Sa manière de le prononcer fit frisonner Ilinka. Cela sembla également atteindre Tania, qui se remit au travail.

Elles bossaient depuis une bonne demi-heure, suivant avec plus ou moins de réticence les commentaires sporadiques de sa mère – consistant principalement en des exhortations à un travail d'équipe – lorsque le bruit de la porte de la salle leur fit lever le nez de leur travail.

« Rory ?! » s'étrangla Ilinka.

« Hello. »
« Tu viens nous aider ? » demanda-t-elle avec espoir.

« Certainement pas. C'est votre punition. » nota-t-il, s'appuyant nonchalamment contre le mur.

« Alors qu'est-ce que tu fous là ? »
« Je te rappelle que je suis censé rentrer avec ta mère et toi... » répondit-il, l'air de rien.

Une vague de colère envahit Ilinka. Quelle idiote elle avait été de céder à la rage. Maintenant Rory était aussi puni.

Elle n'eut guère le temps de ruminer dans son coin.

« Hellooooo ! »
« Zen ?! »
« En personne ! Vous faites quoi ? » demanda-t-il, venant jeter un coup d'œil curieux.

« On nettoie ce local. »

Rosanna se racla la gorge.

«Parce qu'on s'est battues. C'est notre punition... » bougonna l'adolescente de mauvaise grâce.

« Ah. Merde. Je peux vous aider ? »

« Tthttth, non. C'est LEUR punition. » intervint Rosanna.

Zen'kan eut l'air sincèrement malheureux, et elle sembla se raviser.

« Quoi que. Si tu veux, tu peux les aider à déplacer les armoires pour aller nettoyer derrière. »

« Ok ! Allons-y ! » s'enthousiasma-t-il, retirant l'espèce de manteau en simili-cuir qu'il portait, l'abandonnant sur le cheval-d'arçons qui traînait dans la salle de gym.

« Au fait, salut ! Je m'appelle Zen'kan, et toi ? » se présenta-t-il à Tania – qui le dévisagea avec une mine dégoûtée.

« C'est qui, lui ? » demanda-t-elle à la place à Ilinka.

« Heu, c'est mon... cousin ? »
Tania eut un rire pincé.

« Le dis pas comme ça. J'en sais rien moi, si c'est ton cousin ou pas ! »
« C'est mon cousin. » réaffirma-t-elle.

« Et l'autre ? » demanda-t-elle, avec un geste vague en direction de Rory qui discutait à voix basse avec Rosanna.

« Heu... un autre cousin. »

« Z'avez pas l'air de frères... » nota-t-elle avec un regard critique à Zen'kan.

« On l'est pas. On les déplaces, ces armoires ?»

Avec un soupir las, Tania opina, venant se placer sur le côté de la première monstruosité de métal massif.

« Oufff ! Au fait, pourquoi t'es là ? » demanda Ilinka, quand ils l'eurent bougée.

« Heu... Comme t'es collée, Maman est venue chercher Rory. »

Pourquoi avoir fait toute cette route ? Aucun doute qu'il n'aurait pas été trop embêté d'attendre en lisant dans son coin...

Sa perplexité dut se voir, car Zen prit un air contrit.

« C'est sa fête d'anniversaire, ce soir... » murmura-t-il.

Quoi ?! Comment avait-elle pu oublier ?!
Ilinka se rua hors du local.

« Maman ! C'est l'anniversaire de Rory ! »

« Oui. En effet. »
« Tu peux pas me coller aujourd'hui ! Je peux pas louper ça ! »
Rosanna fit une grimace pincée.

« Maman ! »
« Ilinka. Je t'ai prévenue. Tu vas assumer les conséquences de tes actes. »
« Mais c'est pas juste ! Tu punis aussi Rory ! C'est pas juste ! »
« C'est vrai, c'est injuste. Peut-être aurais-tu dû y penser avant de te battre avec ta voisine... »

Trop outrée pour parler, comme un poisson hors de l'eau, Ilinka ouvrit et ferma la bouche à plusieurs reprises.

« Rory, dis-lui que c'est pas juste ! »

L'adolescent leva les mains, visiblement guère ravi d'être mêlé à tout ça.

« Rory ?! Zen ?! Dites quelque chose ! »
« Désolé, Lili... » marmonna ce dernier, battant précipitamment en retraite vers son aîné.

« Mais... mais... »

« Tout ce que je peux faire, c'est vous aider pour les autres armoires... le temps que Milena revienne avec son café... » offrit-il, l'air sincèrement navré.

Vaincue, elle ne put qu'accepter.

.

« Ta mère... quelle connasse... » murmura Tania, alors qu'elles profitaient d'une pause bien méritée pendant que ladite mère était partie aux toilettes.

« Pfff... Je devrais te cogner... mais je te l'accorde pour cette fois. C'est une connasse de me punir le jour de l'anniversaire de Rory. »

Il y eut un instant de silence, puis elles éclatèrent de rire.

« Hé bien, je vois qu'on s'amuse bien, ici ! Allez, debout. Il vous reste encore toutes les affaires de hockey à nettoyer et à ranger.» nota Rosanna, qui était revenue subrepticement.

Avec quelques grognement râleurs, elles s'exécutèrent.

« Bravo, les filles ! Vous avez fini, et en seulement... quatre heures vingt ! Je vous félicite. » s'extasia l'artiste quand elles eurent enfin remis les tapis en place. « Il est presque neuf heures. Tu veux que je te ramène chez toi, Tania ? » demanda-t-elle ensuite, comme si elle venait de les récupérer après une soirée cinéma, et non pas de les faire trimer pendant des heures.

« Non, merci. Je vais rentrer en bus. » grinça cette dernière.

« Entendu. Bon retour. A demain. »

« Ouais, c'est ça... au revoir. » lâcha Tania, ramassant son sac avant de partir, sans un regard en arrière.

Avec un soupir fatigué, Rosanna partit éteindre les lumières de la salle de gym.

« Allez, on se rentre, ma chérie. »

Ilinka suivit en silence. Elles étaient à mi-chemin de la maison, lorsqu'elle le brisa enfin.

« T'étais vraiment obligée de me coller aujourd'hui ? » finit-elle par demander, acide.

« A ton avis ? »
Avec un grincement mauvais, Ilinka fixa obstinément le paysage défilant par la fenêtre.

Rosanna gara la voiture dans le même silence épais, qu'elle brisa à son tour après être sortie du véhicule.

« Arrête de bouder, mon cœur. Je parie que les garçons t'ont gardé du gâteau. »

Elle n'eut qu'un regard noir en retour.