« Stop ! Stop ! Stop ! » Il fallut quelque secondes pour que le silence retombe sur leur humble studio de répétition.
Sébastien, qui avait dû s'égosiller pour se faire entendre au-dessus de la batterie, se racla la gorge. « Sam, à partir de la seconde partie, tu accélères. Fais gaffe, steuplait. »
« Je joue très bien. C'est vous qui ralentissez. » siffla la jeune femme, faisant tourner ses baguettes d'un air menaçant.
« On est pas Eddie Van Halen, putain !» répliqua Arnaud.
L'adolescente jeta un regard défiant à Zen, qui haussa les épaules d'un air apaisant.
« Ils ont raison, tu accélères. » nota-t-il, doucement.
« OK, OK, j'ai compris. Je vais jouer tout doucement pour que vous puissiez suivre, les papys ! »
Ils acquiescèrent, murmurant quelques mercis, puis Sébastien marqua le rythme et ils reprirent, pour arrêter même pas vingt secondes plus tard.
« Sam, tu fous quoi ? »
« Ben quoi ?! Je joue leeeeeeentement pour que vous puissiez suivre. »
Zen gronda, Sébastien leva les bras au ciel en soupirant, Arnaud fit mine de vouloir étrangler la batteuse.
« Meuf ! T'es relou ! Arrête de faire genre. On te demande juste de ralentir à partir de la seconde partie. Pas de jouer comme une débile ! »
« C'est vous, les débiles ! »
Voyant qu'ils n'allaient pas reprendre la répétition tout de suite, Zen se laissa tomber dans le vieux canapé défoncé qui encombrait tout un côté du garage.
« Ils sont encore en train de se disputer ? »
L'esprit d'Ilinka était vif et frais, aussi accueillant et radieux qu'un ruisseau courant dans une prairie fleurie d'été. Faisant passer les hurlements des membres de son groupe et la chaleur moite et puante de leur repaire au second plan de sa conscience, il se focalisa sur sa présence si pure et délicate.
« Sam joue trop vite, comme d'hab... » nota-t-il, trop abruti de chaleur pour s'en agacer.
« Encore ? Vous lui l'avez dit ? »
« Pourquoi ils se disputent à ton avis ? »
Semblable au soleil se reflétant sur l'eau vive, le rire d'Ilinka l'éblouit presque.
Il ne put s'empêcher de sourire, heureux malgré tout.
« Et toi ? Ça va ? »
« Oui. Notre bus de retour part dans quarante-cinq minutes. Je me dépêche pour trouver tous vos cadeaux. »
« Faut pas... » nota-t-il, incapable de cacher l'étincelle de curiosité heureuse qui le tenaillait à l'idée de découvrir ce qu'elle allait ramener de sa course d'école.
Ilinka rit encore.
« Menteur... »
Sans retenir son sourire cette fois, il haussa vaguement les épaules. Il ne savait pas mentir, et tout le monde le savait.
Un coup de coude brutal le sortit de ses pensées partagées.
« Hein ? Quoi ? »
« Mec, qu'est-ce que tu fous ? » lui demanda Sébastien, qui s'était laissé tomber à côté de lui.
« Quoi ? Rien. J'attendais que vous ayez fini de discuter. »
« T'es chelou quand même. Genre, on dirait que t'es en train de discuter avec quelqu'un, mais t'es juste là, à regarder dans le vide comme un con. » nota Sam en récupérant sa bouteille d'eau tiédasse par terre.
Arnaud haussa les épaules.
« Mais non, il se repasse des discussions dans la tête. Avec ce qu'il aurait dû dire pour clouer le bec à l'autre... »
Sébastien s'esclaffa.
« Mouais... en souriant comme un crétin amoureux... bien sûr... »
Zen sentit ses joues s'enflammer.
« Hé ! Qu'est-ce que je disais ! Il rougit ! » renchérit l'adolescent.
« C'est quand même pas la grosse Sam qui te fait bander, j'espère ?! » demanda Arnaud d'un ton inquiet, se laissant tomber sur l'accoudoir du fauteuil, ignorant royalement la baguette lancée rageusement qui l'effleura avant de rebondir avec un bruit mat sur le mur capitonné derrière eux.
Sébastien ricana à son tour.
« T'es con. Il en pince pour sa cousine ! »
Zen'kan eut envie de disparaître sous terre.
« Non, pas du tout. C'est juste ma meilleure amie... »
Se tapotant la lèvre du doigt, Arnaud réfléchit.
« C'est vrai qu'elle est pas moche, Ilinka... Flippante, mais vraiment pas moche... »
Zen aurait voulu répliquer qu'elle n'était pas juste « pas moche » mais superbe, mais cela n'aurait certainement pas plaidé sa cause... Il se contenta donc de serrer les lèvres.
Sébastien, lui, n'eut pas tant de retenue.
« Arrête ton char ! Ilinka est trop badass, super classe, et ultra adorable ! »
Le jeune wraith ne put se retenir d'acquiescer vigoureusement.
« Ah ! Tu vois ! » renchérit Sébastien.
Arnaud allait répliquer quelque chose, mais sa phrase fut engloutie par un solo de batterie furieux.
Ils se tournèrent comme un seul homme vers Sam qui, rejetant une mèche d'un air innocent, demanda :
« On continue la répétition, les filles, ou vous voulez continuer à ragoter ? »
Ravi de cette parfaite opportunité d'échapper à une discussion très gênante, Zen bondit sur ses pieds, bientôt suivi de ses deux camarades.
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« Alors ce premier concert ? Vous le faites quand ? » demanda Milena, posant devant lui une assiettes de pâtes napolitaine.
Tâchant d'attraper les cornettes récalcitrantes avec sa fourchette, Zen maugréa vaguement.
« Pardon ? » lâcha sa mère, s'installant devant lui avec sa propre assiette.
Il enfourna sa première bouchée et la mâcha péniblement avant de répondre.
« Pendant le giron(1). Dans deux semaines. »
Milena se tordit le cou pour étudier le calendrier punaisé à côté du frigo.
« Oh. Avec un peu de chance, ton frère sera là. »
« Parle pas de malheur » bougonna-t-il, chassant plus furieusement encore ses pâtes.
Milena soupira, mais ne dit rien, ce dont il fut reconnaissant. Pas la peine de recommencer pour la centième fois – au moins – cette discussion qui n'allait nulle part !
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«Vous aller enfin faire un concert ! C'est trop cool ! Bravo ! » s'enthousiasma Ilinka, le serrant joyeusement dans ses bras.
«C'est quand ? »
« Samedi dans deux semaines. »
« Trop bien ! Tom pourra sûrement venir ! »
Il ne put retenir un grincement exaspéré. Son amie le détailla avec curiosité.
« Je suis sûre qu'il sera ravi de venir te soutenir. Tout comme moi. »
« Pfff, non. Toi, je veux bien, mais y aura déjà ma mère, ce sera suffisamment la honte comme ça. Pas besoin de mon frère en plus. »
« Mais non. Ce sera génial, et vous allez assurer, j'en suis certaine ! »
Avec une grimace, il ravala un grondement défait. Ses propres doutes n'allaient certainement pas démonter l'enthousiasme d'Ilinka.
« De toute manière, même s'il est là, Tom pourra pas venir, il a pas d'hologramme. » siffla-t-il, à titre de maigre victoire.
« T'en fais pas. Maman lui a préparé une apparence humaine au cas où, quand on est venus vivre sur Terre. Je suis sûre que papa ou Selk'ym seront d'accord de lui prêter leur pendentif pour la soirée... » déclara-t-elle, d'un ton qui se voulait consolant.
Avec un grondement défait, il s'éloigna. A quoi bon essayer ? Le sort s'acharnait sur lui. Avec une chance comme la sienne, il était à parier que pour une fois, l'Utopia serait parfaitement à l'heure, ni en avance ni en retard, et qu'il n'aurait donc aucune excuse pour s'éviter cette humiliation.
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Assise au fond de l'auditorium, Ilinka écoutait distraitement l'animatrice du planning familial détailler les différentes parties des organes reproducteurs humains. Rien de nouveau depuis les cours de biologie du secondaire. Toujours autant de rires gras.
« Attends qu'elle sorte les bananes. » nota ironiquement Rory dans son esprit.
Se retenant de se passer la main sur le visage, Ilinka tâcha de repérer lesdits fruits, qu'elle découvrit dépassant d'une petite caisse contenant d'autre accessoires.
Une question incongrue la traversa subitement.
« Au fait, ça ressemble à quoi un pénis de wraith ? C'est comme celui des humains ? (2) »
Rory mit un moment à répondre.
« Non, pas vraiment. »
« Ah. A quoi ça ressemble ? » demanda-t-elle, curieuse.
« Difficile à expliquer... Mmh, excuse-moi, faut que je suive mon cours. » éluda-t-il, lui fermant son esprit avant qu'elle ait même pu répondre.
Un peu déçue, elle se tourna vers Zen, qui comme d'habitude fut ravi d'interrompre son travail pour discuter avec elle.
« Dis, Zen, ça ressemble à quoi un pénis de wraith ? »
« Un quoi ?! Mais j'en sais rien, moi ! » bafouilla-t-il, plus que gêné.
« Tu sais bien à quoi ressemble le tien ! » répliqua-t-elle, s'agrippant à son âme, au cas où il déciderait, comme Rory, de se claquemurer.
« Oui, bien sûr, mais comment tu veux que je t'explique ça ?! »
« J'en sais rien ! Si tu peux pas, t'as qu'à me montrer. »
« Mais je vais pas te montrer ma teub ! »
Réalisant ce qu'elle venait de demander, elle battit précipitamment en retraite.
« Bien sûr. Désolée. Vraiment désolée. »
Zen se radoucit.
« Pas de souci. Écoute, là, comme ça, je sais pas quoi te dire en dehors de verte et bizarre. Mais je vais y réfléchir et je te redis. Ça te va ? »
« Oui. Merci beaucoup ! »
Son sourire télépathique la rassura sur la sincérité de ses sentiments.
« C'est rien. En échange, tu me raconteras ce cours d'éducation sexuelle. Je sais que Rory, en gros coincé, a censuré tous les bouts croustillants. »
« Promis ! Je peux déjà te dire qu'on va avoir droit à des bananes... »
« Non ? Sérieux. Trop gênant... »
Elle opina, se retenant de pouffer, puis, tandis que Zen retournait à son travail harassant sous le soleil estival, elle tâcha de se concentrer sur son cours, histoire de pouvoir remplir sa part du contrat.
« A quoi sert la masturbation ? » demanda l'animatrice. Quelques mains se levèrent, au milieu des rires omniprésents.
« A se faire plaisir. Oui, c'est tout à fait vrai. » poursuivit cette dernière, reprenant tout haut la réponse donnée à mi-voix par une fille du premier rang. « Autre chose ? Se détendre, c'est exact. Quelqu'un d'autre ? S'endormir ? Oui, ça peut. Autre chose ? Non ? Personne ? Et pourtant... Se masturber, ça sert aussi à connaître son corps. Savoir ce qu'on aime et ce qu'on aime pas. Ah, oui, toi, qu'est-ce que tu ajouterais ? Oui. Tu as raison. Ça peut aussi calmer la douleur. C'est exact. Non, ne riez pas, messieurs. L'orgasme libère de l'ocytocine. Ce qui peu aider à calmer les crampes menstruelles, entre autres... Là, une autre proposition ? Les filles ne peuvent pas se masturber ? Ahah... toi, tu n'as pas écouté ce que je disais tout à l'heure... » L'animatrice fit réapparaître à l'écran le graphique d'un sexe féminin. « Est-ce que quelqu'un peut me dire ce que c'est que ça ? » demanda-t-elle ensuite, cerclant au laser une zone précise. « Le clitoris, c'est exact. Qui, je le rappelle, a pour seul but de donner du plaisir... donc ne riez pas trop, jeunes gens... »
Dans un débordement de rage silencieuse qui attira tous les regards, Tania se leva brusquement de sa place et, claquant la porte, sortit en coup de vent.
Échange de regards et murmures interrogateurs emplirent la salle, jusqu'à ce que l'animatrice redevienne le centre de l'attention en demandant à la cantonade ce qu'était l'orgasme, tandis que le prof de biologie qui supervisait le cours se glissait discrètement à la suite de Tania.
Après une très gênante séance d'enfilage de préservatifs sur bananes, le cours se termina enfin, et l'amphithéâtre se vida dans un joyeux brouhaha.
« Ilinka ! »
Un peu perplexe, elle s'approcha du professeur qui venait de l'appeler.
« Tu es amie avec Tania, non ? »
« C'est ma voisine de table, monsieur. » répondit-elle prudemment.
« Bien. Alors prend ses affaires. Tu les lui rendra. » lui ordonna-t-il, désignant le bloc-note et la trousse abandonnés au troisième rang.
Grimpant rapidement les marches, Ilinka s'exécuta puis, tout aussi prestement, partit les déposer dans leur classe avant de descendre rejoindre Rory, qui s'employa avec un soin maniaque et un peu ridicule à parfaitement esquiver tout sujet pouvant avoir trait de près ou de loin à leur gênante discussion précédente.
En passant aux toilettes avant la fin de la récréation, elle entendit très distinctement l'occupante de la cabine voisine qui pleurait.
« Tout va bien ? » demanda-t-elle, toquant à la porte.
Aucune réponse, outre une inspiration retenue à la hâte.
« Est-ce que je peux aider ? »
« Casse-toi, salope babtoue ! »
« Tania ?! Qu'est-ce qu'il t'arrive ? »
« Dégage, connasse ! »
« Hé, c'est Ilinka. Qu'est-ce qui ne va pas ? »
« Je sais que c'est toi, avec ta putain de voix de vieux pervers Chatroulette ! Dégage ! Maintenant ! »
La patience était une vertu, que Tania venait subitement d'épuiser en elle.
Tirant un violent coup de poing dans la porte, qui fit audiblement sursauter l'adolescente de l'autre côté, elle se pencha jusqu'à avoir la tête presque collée contre le battant.
« Très bien. Je m'en vais, espèce de sale petite raciste égocentrique. Pas étonnant que tout le monde te déteste avec ton caractère de merde. Sache que j'ai vraiment pitié pour ta famille, qui n'a rien et pourtant se saigne aux quatre veines pour une ingrate dans ton genre, pas capable de se rendre compte quand quelqu'un essaie d'être gentil avec elle ou de l'aider. Et je te souhaite de t'étouffer avec ton racisme puant comme l'ordure que tu es. Car c'est tout ce que tu es : une petite ordure pitoyable, pleine de haine et de rage. Ne t'inquiète pas. Je ne te parlerai plus. A mes yeux, tu n'existes plus. »
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La colère d'Ilinka était montée très vite. Une colère brûlante. Vive. Comme un incendie de forêt, elle s'était embrasée, avait tout brûlé, et s'était évanouie. Le temps que son amie ait atteint la porte de sa classe, elle était calmée. Vidée. Lessivée. Le premier instinct de Rory était d'être là pour elle. De quitter sa classe pour la rejoindre, trois étages plus haut. Mais en faisant ça, il ne ferait sûrement que l'énerver à nouveau en s'affichant devant tous ses camarades. Pour la soutenir, il y avait mieux à faire. Il se leva de sa place, croisant le prof qui arrivait à la porte.
« Où tu vas ? » demanda ce dernier.
« Désolé, Monsieur. Je crois que mon téléphone est tombé de ma poche pendant la pause. Je vais vite voir si je le trouve. »
« OK, mais dépêche-toi. »
Opinant, il fit mine de dévaler les escaliers. A mi-palier, il s'arrêta et remonta prudemment. La porte de sa classe était fermée. Rassuré, il partit au petit trot en sens inverse. Direction les toilettes des filles du cinquième. Comme il s'y attendait, une seule cabine était occupée.
S'approchant silencieusement, il toqua contre le battant.
« Putain ! Ilinka, dégage ! » gronda une voix, sauvage malgré les sanglots qui l'entrecoupaient.
« Je ne suis pas Ilinka.» nota-t-il sobrement.
« T'es qui toi ?! C'est les toilettes des filles ! Casse-toi ! » grinça son interlocutrice.
« Je suis Rorkalym Lanthian et je ne vais pas partir de suite. »
Il recula d'un pas lorsque la porte s'ouvrit brutalement, laissant apparaître l'adolescente teigneuse qui avait partagé la colle d'Ilinka, les cheveux plus en bataille que jamais et des sillons brillant de larmes plein les joues.
« Bordel, qu'est-ce que tu me veux ?! Fous-toi de ma gueule et je te défonce, l'Übermensch !»
Il ne put retenir un rauquement amusé. Cette fille ne lui faisait pas peur. Il savait se battre, et commençait à être sérieusement plus fort qu'un humain de même carrure que lui. Carrure qui lui donnait presque deux têtes de plus qu'elle.
« Je ne suis pas là pour me moquer. Mais pour te prévenir. Je considère Ilinka comme ma petite sœur. Et bien qu'en général, elle n'ait pas besoin d'aide ou de protection, je sais que sa gentillesse peut fort bien la prendre à revers. Je ne sais pas trop ce qui se passe entre vous deux, mais laisse-moi te prévenir... (Il se pencha, la dominant de toute sa hauteur, laissant un sourire mauvais étirer ses lèvres. Même si un hologramme lui donnait apparence humaine, en cet instant, il se savait parfaitement dans « l'uncanny valley » (3), ses mouvements trop fluides, cette immobilité trop prononcée. Tant de choses qu'il avait appris à contrôler consciemment, pour avoir l'air plus humain, plus normal pour une société terrienne.) « Si tu continue à être une nuisance pour elle, je vais très vite devenir une nuisance pour toi. Et ce ne sera pas agréable... Et si malgré tout, tu persévères, je te préviens : je n'aurai pas besoin de faire ou dire quoi que ce soit pour que Markus, son père, intervienne... »
Après un recul initial, Tania s'était courageusement ré-avancée, jusqu'à ce qu'ils soient presque front contre front. Aussi agacé qu'impressionné, il envoya quelques timides ombres argentées courir aux coins de sa vision. Un instant, elle tenta de les suivre de yeux, puis toute son attention et sa rage revinrent vers lui, tellement tangibles qu'il pouvait presque en sentir l'odeur.
« Qu'est-ce qu'il va faire, son père, hein ? Me gronder ? Essayer de me faire peur ? (Elle planta brutalement un doigt accusateur dans son plexus solaire, et se mit à marteler chaque mot.) « Y'a rien qu'il puisse faire qui soit pire de ce que j'ai vécu ! Y a rien qu'un Blanc puisse me faire qui soit pire que ce que j'ai DÉJÀ vécu ! »
Plus que son doigt, plus que la fureur dans ses paroles, ce fut son regard qui le fit reculer, pas à pas. Il connaissait ce regard. Cette pulsion de vie, plus forte que tout, qui pousse celui qu'elle possède à se relever et à avancer, encore et toujours, malgré les pires souffrances et les pires avanies.
Il avait grandi sous ce regard. Le regard des survivants. Des rebelles. De ceux dont l'âme a été forgée dans le feu des plus sombres enfers. Il avait appris à respecter cette force, mais aussi à avoir pitié de ceux qui la portent, car – il ne s'en rendait que trop bien compte – c'était un immense fardeau.
Instinctivement, il s'inclina, tendant son esprit vers cette âme invisible dans la Toile, en une vaine tentative d'apaisement.
« Je ne sais pas qui tu es. Ni ce que tu as vécu, c'est une vérité. Et je ne doute pas que tu as les plus légitimes raisons d'être en colère. Néanmoins, Ilinka ne mérite pas d'en être l'extrémité receveuse. Ce sont tes bourreaux qui la méritent. Au centuple, sans doute. Mais pas Ilinka. Et tu as le droit de savoir qu'elle a une famille prête à tout pour elle. Vraiment tout... »
Ce n'était pas une menace. Mais un sincère avertissement. Pour l'avoir vu, encore et encore, il connaissait toute l'inutilité, la dangerosité même, de menacer une telle personne.
Quoi qu'il en soit, ses paroles semblaient, à défaut d'avoir apaisé la colère de Tania, lui avoir donné un point sur lequel méditer. Le silence s'étira, sans qu'elle ne cille un seul instant.
Puis d'un geste autoritaire, elle ouvrit en grand la porte de la pièce.
« Tu n'as toujours rien à foutre là. Casse-toi ! »
Inclinant la tête en guise d'acquiescement, il sortit. Le message était passé, il en était certain.
(1) Fête organisée par les groupements de jeunesse paysannes en Romandie. Genre de bal de campagne où se produisent des groupes de musiques amateurs, et où l'alcool coule à flot. Tend à se mélanger aux abbayes, concours de tir sur cible régionaux.
(2) Les lecteurs attentifs objecteront que, lorsqu'ils étaient enfants, ils prenaient des bains ensemble. Ce qui est vrai. Mais les hologrammes ne sont pas totalement parfaits, et Rosanna n'a jamais « programmé » les zones génitales desdits hologrammes, qui sont donc « vides ». Et même si les trois adolescents ont un peu expérimenté ensemble sans leurs pendentifs, ils ne se sont pas exactement amusé à jouer à touche-pipi...
(3) « La vallée de l'étrange ». Terme qui désigne cette gêne que l'on ressent devant quelque chose d'humain – mais pas tout à fait. Un androïde, un maquillage étrange, ce genre de chose. La gêne de notre cerveau qui nous dit « C'est pas ce à quoi ça veut ressembler, attention, danger ! »
