Attention, ça parle de sexe, mais aussi de violence sur enfant, de meurtre et quelques autres horreurs.
« Ilinka...Psssst, Ilinka. »
Tania n'était pas revenue en cours. Ça allait faire trois jours. Ce qui, elle devait bien l'avouer, l'arrangeait bien. C'est donc avec une certaine surprise, et guère d'enthousiasme, qu'elle découvrit sa voisine de table, embusquée derrière un buisson non loin de l'entrée latérale de l'école.
« Quoi ? »
La question était glaciale. A la limite de l'agression. Elle n'avait aucune envie de tendre une fois de plus la main seulement pour se faire cracher dans la paume.
« Je... chier... (La jeune femme sortit un peu de sa cachette, jetant un regard inquiet en direction de l'école.) Je... T'as raison... Je suis... putain ! Merde ! Je suis désolée. OK. Je t'ai mal causé, et j'aurais pas dû. OK ?! Tu me pardonnes, maintenant, hein ! »
Elle pouvait sentir la détresse de l'adolescente empuantir l'air. Une odeur de proie qui se sait acculée. Un fumet pitoyable, qui réjouissait immensément une part d'elle sur laquelle elle n'avait pas envie de se pencher.
« Tu sais que des excuses, ça se présente. A la limite, ça se demande, mais en aucun cas, ça ne s'exige ? » grinça-t-elle plutôt, pas encore prête à passer l'éponge.
«Chier ! OK. Je te présente mes putains d'excuses de merde, bordel ! » siffla Tania, visiblement au supplice.
Oh, quel doux arôme de victoire.
« C'est mieux. Tu crois que tu peux la refaire, les gros mots en moins ? » demanda-t-elle, suave.
Tania trépigna un peu, jeta un autre regard inquiet au gymnase, serra les poings, marmonna tout bas, puis très vite, sans reprendre son souffle, comme on arrache un pansement : « Jeteprésentemesexcusespourtavoirinsultée. »
Ilinka estima qu'essayer d'avoir mieux serait un peu trop tenter sa chance.
« J'accepte tes excuses. »
Le soupir de Tania en disait infiniment plus long que ses mots.
« Tu me pardonnes ? »
« Non. Mais j'accepte tes excuses. Je te pardonnerai s'il s'avère que tu es réellement en train de faire amende honorable. »
« L'amende quoi ? » demanda la jeune femme, perplexe.
« Si tu me prouves que tes excuses, c'est pas du flan. »
« Parce que j'ai une tronche à m'excuser pour rien ?! » s'offusqua l'intéressée.
Il fallait bien convenir que non. Mais cela ne changeait rien. Ilinka se contenta donc de la fixer.
« OK. C'est bon, petite Blanche. Je vais te prouver que je suis pas une bâtarde sans foi. »
« D'accord. Mais plus de petite Blanche et autres insultes racistes. Sinon, je vais te donner du « petite négresse », et on va voir si ça te plaît. »
« T'oserais pas ? Si quelqu'un t'entend, tu vas te faire démonter ! » siffla l'adolescente, à nouveau défiante.
« Tu veux parier ? »
Elles s'affrontèrent du regard, puis Tania baissa les yeux.
« OK, plus de petite Blanche. »
« Bien. Et juste par curiosité. Pourquoi tu as pété un plomb l'autre jour ? »
L'adolescente se referma sur elle-même, méfiante et prête à se battre.
« Pas tes oignons. »
Le ton était sans réplique. Mais aiguillée par la curiosité, Ilinka tendit la main, dissimulant ses intentions sous une apparence de simple geste de réconfort.
« Oui, pardon. »
Comme elle l'avait subodoré, l'esprit de Tania – bien que toujours inaccessible derrière ses barricades de ronces – n'était pas fermé, et, comme des débris portés par la tempête, des bribes d'images et de souvenirs venaient lamentablement s'échouer dans le vide de l'Esprit, où ils disparaissaient bientôt, absorbés par ce néant vivant.
Le contact n'avait duré qu'un bref instant. Juste le temps que Tania, avec un sifflement mauvais, ne recule, les épaules voûtées, l'air farouche et fier. Juste le temps pour elle de saisir une multitude d'images sombres, terrifiantes, sanglantes.
La terreur et la douleur d'une enfant maintenue, maltraitée, mutilée par des mains censées la rassurer, par des adultes censés la protéger, par des proches brisant les pactes muets de toutes les familles. Les accords millénaires portés par le sang. Par le cœur. Amour, chaleur, protection. Promesses tacites et terrifiantes, par leur portée invisible.
Elle tressaillit. Ravala un gémissement. Il fallait maintenir le Secret. Maintenir les apparences. Une longue plainte douloureuse lui échappa, miraculeusement ignorée par Tania qui, en lutte avec ses propres démons, s'était détournée, tâchant de fuir une confrontation qu'elle ne pouvait esquiver.
Ilinka, le souffle court, les mains tremblantes, s'appuya lourdement contre le lampadaire voisin, puis se laissa mollement glisser au sol.
Aux fragments incompréhensibles volés à l'esprit de l'humaine s'étaient brutalement superposées des images tout aussi fragmentés, tout aussi atroces, et à la provenance encore plus illégitime.
Peur, douleur, terreur, incompréhension, solitude, folie.
Des choses dont elle devinait parfois l'origine.
Ses mains, trop grandes, trop musculeuses, aux griffes longues et brisées, couvertes d'un sang vert et poisseux, tremblantes d'une rage rebelle que le meurtre n'avait en rien apaisé.
Terreur presque animale d'un être petit, trop faible, qui se terre dans le noir, qui souffre, invisible dans sa cachette, alors que ses frères, les innombrables autres pièces de son âme, sont anéantis, brutalement, sauvagement, après qu'ils aient tous ensembles survécu à un tsunami qui les a balayés, eux, trop insignifiants pour être emportés.
Honte, douleur, terreur, alors que l'amour de sa vie, le cœur de son univers, s'éteint. Pas de sa main, mais de son fait.
Colère, dégoût de soi, répugnance à fuir, à abandonner sa propre chair. Soif de vie. De liberté. D'espoir. Impression de les voler à chaque instant.
Le froid humide et terrifiant alors qu'on l'arrache au cocon chaud et familier de son nid et du sommeil. L'odeur de mains inconnues qui la manipulent. L'examinent. L'emmènent. La présence coutumière de mille lueurs mentales qui s'éteignent d'un coup dans un grand éclat bleu.
Des mains, des corps. Trop grands, trop forts pour qu'elle puisse les repousser, qui s'insinuent en elle, encore et encore, souvent brutaux, parfois – pire encore – avec une douceur qui donne à la haine une saveur illégitime.
La rage impuissante de se découvrir simple sujet d'expérience. De se découvrir coupée des siens, trahie par son propre passé. Chargé d'un fardeau trop lourd pour être porté par ses seules épaules.
« Ilinka, Ilinka ! »
L'appel mental semblait lointain. Brumeux.
« Ça va. Ça va. »
Un mensonge, pour le moins, mais si pieux. Elle se sentait si mal. Comme une voleuse prise sur le fait. Car ces souvenirs n'étaient pas à elle. Jamais elle ne les avait cherchés. Jamais elle ne les avait pris, et pourtant, ils étaient là.
Elle se mit à sangloter. Doucement, péniblement, dans le plus grand silence. Ce n'était pas à elle de pleurer, mais elle ne pouvait s'en empêcher.
Elle n'eut que le temps de vaguement deviner une ombre qui sembla fondre sur elle, avant de se faire vider les poumons par le choc, alors qu'elle se retrouvait écrasée dans une étreinte puissante.
Avec une gratitude infinie de ne plus être seule, sur le dallage froid, elle serra de toutes ses forces Rorkalym contre elle, pleurant avec une sorte de reconnaissance incrédule et un peu coupable.
Rory ne dit rien. Il n'eut même pas une pensée articulée. Juste sa présence. Non pas monolithique, mais vivante et chaude. Un point d'ancrage. Dans l'ici et le maintenant. Elle s'y accrocha en tremblant. Bientôt, les images refluèrent. Comme un cauchemar s'efface au réveil.
« Merci... Désolée... Merci... Pardon... »
Elle bredouillait, fébrile et vidée.
Il lui caressa les cheveux, doucement, à grands gestes apaisants, jusqu'à ce qu'elle arrête de trembler. Puis, il l'aida à se relever et à remettre un peu d'ordre dans ses habits.
Alors seulement, elle remarqua la criante absence de sa mère.
Son ami, qui avait intercepté ses pensées, sourit.
« Elle est coincée en réunion des profs. Je lui ai dit que j'allais m'occuper de toi. »
Elle opina.
« Tu crois que après, on pourra rentrer? Je suis vidée. Je veux juste aller dormir. »
Avec un hochement de tête encourageant, il la poussa en avant.
« Sûrement. Mais là, tout de suite, il te faut un thé. »
.
Markus avait écourté la journée, tout de suite après l'incident. Ils étaient rentrés avant que Rosanna n'ait eu le temps de les ramener de la ville.
Milena avait d'abord cru que c'était lui qui avait eu un problème, puis une fois les choses expliquées, elle l'avait laissé attendre dans le jardin.
Ilinka lui avait expliqué. S'était même excusée, mais cela ne l'avait pas totalement rassuré. Pas tant qu'il ne l'aurait pas vue. Surtout pas en la sentant si fragile et tremblante. Il se sentait toujours sur les nerfs.
Lorsqu'elle était descendue de la voiture, il s'était senti mieux. Ils étaient de nouveau ensemble. Ça irait. Zen'kan s'était autorisé à souffler un grand coup, alors que Markus, plus nerveux encore, bondissait pour la serrer contre lui, ne la relâchant que quand elle eut vigoureusement protesté télépathiquement.
D'un grand geste de la main, Rosanna les fit tous entrer, et s'asseoir dans le salon avant d'aller mettre l'eau à chauffer dans la bouilloire. Elle revint ensuite, une boîte de biscuits à la main.
« Déjà, biscuit. Oui, pour toi aussi ! » siffla-t-elle à son mari lorsque ce dernier fit mine de refuser. Une fois chacun équipé de sa rondelle de pâte brisée, elle s'installa dans le dernier fauteuil libre.
« Je crois qu'un petit débriefing est nécessaire. Ilinka, ma chérie, tu veux bien nous expliquer depuis le début ce qu'il s'est passé ? »
Grignotant son biscuit, Zen'kan écouta son amie raconter. Il tiqua lorsqu'elle évoqua ce souvenir d'impuissance terrifiée, au fond d'un conduit, face au massacre de ses frères.
« Ça c'est moi...mais je m'en souviens pas. J'ai aucun souvenir de tout ça. Tu es sûre que t'as pas tout imaginé ? »
Ilinka le fixa,l'air malheureux. Ce fut sa mère qui lui répondit.
« Il est possible que tu en aies gardé des souvenirs subconscients. »
« Ouais, d'accord. Mais pourquoi ce serait Lili qui les a ? Et pas moi ? »
« Je ne sais pas. De ce que je comprends, elle ne s'en souvenais pas non plus avant que ce qui est arrivé à Tania ne fasse tout ressortir. Vous avez peut-être partagé tout ça sans vous en rendre compte... (Elle jeta un regard concerné à Markus qui, livide, fixait un point quelque part sur le tapis, les doigts crispés sur ses accoudoirs.) On a peut-être partagé tout ça sans que personne ne s'en rende compte. » reformula-t-elle.
« On ? » demanda Ilinka, perplexe.
Rosanna acquiesça.
« Oui. De ce que tu m'as décrit, tu as vu le premier... hum... meurtre de ton père et aussi, je crois que tu as vu le moment où j'ai découvert qu'Elus Elyon était mon géniteur. »
« Et les autres ? » demanda Zen, curieux, malgré tout.
Elle haussa les épaules.
« Je ne suis pas certaine, et je ne veux pas raconter n'importe quoi... »
Le silence retomba. Ilinka renifla une ou deux fois. Rory lui serra la main avec sollicitude, et il sentit une pointe de jalousie le démanger désagréablement, la sensation devenant vite un vague dégoût de lui-même.
Mais cela passa vite. Il avait mieux à faire que s'apitoyer sur son propre sort.
Il partit s'occuper du thé que tout le monde avait oublié.
.
« Maman ? »
« Oui, mon cœur ? »
C'était étrange mais réconfortant d'avoir Rosanna assise à son chevet, comme quand elle était petite.
« Qu'est-ce qui est arrivé à Tania ? »
« Je ne sais pas. Ça peut être beaucoup de choses. »
« Tu veux que je te montre ? »
« Tu n'es pas obligée, ma chérie. »
« Les images tournent dans ma tête... »
Rosanna hocha à peine le menton, lui tendant la main.
Elle ne se retint pas. N'essaya pas de censurer. La prise de sa mère sur sa main se resserra, étau puissant subsistant bien après qu'elle ait fini de tout lui montrer.
Elle sentit Rosanna peser et réfléchir chacun de ses mots.
« Je ne suis pas sûre mais je crois, et je dis bien, je crois que ce que Tania a vécu, c'est une excision. »
« C'est quoi exactement ? »
« C'est une mutilation génitale pratiquée dans certains pays d'Afrique et d'ailleurs. En gros, on enlève, souvent à des toutes petites filles, leur clitoris. C'est généralement fait en secret, dans des conditions d'hygiène pas terribles. »
« C'est horrible ! Pourquoi faire une chose pareille ?! »
Rosanna haussa tristement les épaules.
« Par superstition ? Pour des raisons religieuses ? Je ne sais pas. »
« C'est abominable. »
Sa mère opina. Puis, voyant qu'elle n'avait pas davantage de questions, lui souhaita une bonne nuit, et lui assura qu'il ne fallait pas qu'elle hésite à les réveiller, s'il y avait le moindre problème.
Elle n'avait même pas encore trouvé une position confortable dans son lit qu'elle sentit Zen gratter à l'orée de son esprit.
« Tu dors ? »
« A ton avis. »
Il eut un petit rire mental.
« Hum... Tu te souviens ta question de l'autre jour ? »
« Laquelle ? »
« A propos de ma bite. »
« Oh. Heu, oui. Désolée pour ça. »
« Non. Non, c'est bon. Je t'avais promis que j'allais réfléchir à une réponse. »
« T'es pas obligé, tu sais. » souffla-t-elle, gênée.
« Non, non. Je t'ai promis. J'ai été voir sur Internet pour comparer avec celle des humains. Et heu... ben en dehors de la couleur, la forme, ça change pas trop... sauf qu'en temps normal, ben... j'ai rien entre les jambes. »
« Comment ça, rien ? » demanda-t-elle, curieuse.
«Rien comme rien. Je sais pas comment les mecs humains arrivent à marcher avec tout le paquet qui pendouille tout le temps ! »
« Mais elle est où alors ? »
« Dedans. Y'a comme une fente devant et elle sort de là. Rory m'a dit que ça s'appelait une cloque. »
« Il a pas plutôt dit un cloaque ? » demanda-t-elle après s'être renseignée auprès de l'intéressé.
« Ah, si ! »
« Mais comment tu fais pipi, alors ? »
« Comme toi, je suppose ? »
« Assis ? »
« Heu, oui, en général. Mais je peux pisser debout, hein ! »
« Ooook. Je peine à visualiser le tout, mais me montre surtout pas ! »
Zen eut un rire soulagé. « J'allais pas le faire ! »
« Merci en tout cas, d'avoir pris le temps d'y réfléchir. Et bonne nuit. »
« Bonne nuit, Lili. »
« M'appelle pas comme ça... »
« Jamais. »
Elle rit. Par quelle magie Zen arrivait toujours à lui rendre le sourire, mystère. Mais elle appréciait pleinement ce don.
Apaisée, mais trop reposée après sa sieste comateuse post-école, elle se retrouva à fixer le plafond, son esprit dérivant prudemment partout sauf sur les souvenirs de l'après-midi.
Finalement, mue par la curiosité, elle se releva silencieusement, esquivant d'un passe-partout « Pipi » la question mentale de son père, et partit s'enfermer dans la salle de bain, où, après s'être complètement déshabillée, elle retira en retenant sa respiration son pendentif.
Voir son visage, si familier et pourtant si alien, ainsi veiné de violet sur vert, était toujours aussi pénible.
Fuyant soigneusement son propre regard dans la glace, elle détailla plutôt son corps, effleurant avec curiosité les fentes respiratoires atrophiées sur son torse, relief familier à sa main, mais si nouveau à ses yeux. Se dévissant le cou pour observer les protrusions de sa colonne vertébrale. Et tâchant de faire ressortir dans la lumière la saillie étrange de son shiitar encore clos.
Finalement, les joues en feu d'une gêne qu'elle n'était pas sûre de comprendre, elle récupéra un miroir à main et, s'accroupissant au-dessus, tâcha de s'examiner le plus intimement possible.
.
La journée avait été longue, et aussitôt Ilinka au lit et la maison rangée, Rosanna était partie se coucher. Elle venait à peine de s'endormir lorsqu'elle fut réveillée par la grande main de Markus qui la secouait doucement.
« Ma lumineuse humaine. Ilinka a une question. »
« Mmmmh, quoi ? » marmonna-t-elle, désespérée de replonger dans le sommeil.
« Maman, pourquoi mon sexe, il est tout bizarre ? »
Elle allait demander à son compagnon s'il ne pouvait pas y répondre lui-même à cette question, mais elle n'en eut pas le loisir.
« Est-ce que moi aussi j'ai été excisée ? »
Toute trace de sommeil la quitta et elle se redressa, parfaitement alerte, pour découvrir sa fille, misérable à côté de son lit.
« Oooh, Ilinka, mon cœur. Viens là, je vais tâcher de répondre à tes questions. » murmura-t-elle, lui faisant une place sous son duvet, non sans noter que Markus quittait lâchement la pièce, après lui avoir avec succès refilé la patate chaude.
