Ce chapitre se passe simultanément au chapitre 28 de « Par la volonté », qui sera publié en même temps que le chapitre 57 – pour ne pas vous spoiler.
Son lit semblait tanguer doucement sous elle, alors que simultanément, il lui semblait flotter, légèrement à côté de son corps.
Tendant la main à tâtons, elle toucha son pendentif, posé sur sa table de nuit. Elle ne l'avait pas remis. Même si l'obscurité était complète, en cet instant, Ilinka avait besoin d'être le plus honnête possible avec elle-même et ce, malgré cette impression tenace de transgresser un tabou.
Elle aurait voulu pouvoir partager son trouble avec ses amis, mais ils dormaient. Seul Markus était éveillé, occupé à préparer des fourrures dans son atelier, mais en plus d'être son père (ce qui rendait la chose déjà très gênante), il avait été, par son attitude, plus que clair : il ne voulait pas aborder le sujet.
Elle était donc seule avec les quelques réponses parcellaires que Rosanna avait pu lui donner, dont la moitié était des extrapolations à partir d'une poignées de remarques entendues par sa mère au détour d'une conversation.
Au moins, l'artiste était-elle relativement sûre qu'il soit normal qu'elle n'ait pas de clitoris. L'existence de l'organe avait surpris tous les wraiths qu'elle connaissait ayant eu des relations avec des humaines, et lorsqu'ils l'avaient adoptée, elle avait à peine quelques semaines. Elle n'aurait jamais eu le temps de guérir d'une telle mutilation. Cela excluait donc une éventuelle excision traditionnelle de toutes les femelles wraiths.
Pour le reste, ça avait été des « potentiellement » et autres « peut-être ».
Il était donc probable qu'elle n'ait jamais de règles, l'ovulation étant apparemment provoquée chez les reines par un genre de « transe » particulière, sur laquelle Rosanna n'avait rien pu lui dire.
Elle n'aurait sans doute jamais beaucoup de poitrine – ce qui lui convenait parfaitement –, cette dernière étant vestigiale, car les wraiths n'allaitaient pas leurs bébés – ce qui l'attristait d'une manière qu'elle peinait à appréhender.
C'était l'essentiel de ce que sa mère avait pu lui dire. Elle l'avait encouragée à poser toutes ses questions par écrit à Delleb, afin que cette dernière puisse, par retour d'Utopia, lui apporter une réponse plus détaillée et exacte. C'était objectivement une excellente suggestion, mais l'idée de devoir attendre plus d'un an pour avoir la réponse était frustrante. C'était maintenant qu'elle s'interrogeait !
Avec un soupir agacé, elle se tourna sur le côté. Elle n'oserait pas poser à quiconque la moitié des questions qui lui venaient, et surtout pas à une reine mythique vivant dans une autre galaxie !
A elle donc de chercher ses propres réponses... L'animatrice du planning familial leur avait conseillé d'explorer leur propre corps, afin de le connaître et de l'apprivoiser. Si elle ne pouvait obtenir des connaissances théoriques, au moins pouvait-elle en acquérir par la pratique.
Tendant l'oreille, elle écouta le silence de la maison. Sa mère s'était sans doute rendormie. Prudemment, elle sonda l'Esprit. Son père était concentré sur son travail. Avec circonspection, elle leva ses barrières, dissimulant ses pensées. Furtivement, avec l'impression de transgresser un autre tabou, elle glissa une main sous l'élastique de son pantalon de pyjama.
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Zen s'était réveillé avec le plus désagréable des pressentiments. Il en avait eu la confirmation pendant le petit déjeuner, lorsque Markus était apparu à la porte, pour lancer un « Ils sont arrivés en bordure du système » qui mit sa mère, comme chaque année, dans tous ses états.
Avec désespoir, il fixa le calendrier. Dans deux jours et demi, l'Utopia serait là. Dans quatre jours, il donnerait son concert. Une boule d'angoisse lui tordit les entrailles, lui coupant l'appétit. Il pourrait peut-être se faire porter pâle ?
« Zen, l'Utopia sera bientôt là ! »
« J'ai entendu. »
« Tom pourra être là pour... »
D'un geste de la main, il fit taire sa mère.
«Je ne veux pas qu'il vienne. » grinça-t-il.
« Pourquoi ? » demanda Milena, perplexe.
« Parce que c'est trop la honte. J'veux pas ! »
« Zen'kan, c'est vraiment pas très gentil de dire ça ! Je suis sûre que Tom sera ravi de venir te soutenir. »
« Sûrement, mais moi, je veux pas qu'il vienne ! »
« Mais pourquoi ? »
« Parce que j'veux pas, putain ! »
« Zen, langage ! »
« T'as pas de leçon à me donner ! » cracha-t-il, ramassant brutalement son assiette et sa tasse pour les débarrasser, les lâchant dans l'évier juste pas assez fort pour les casser.
« Où est-ce que tu vas comme ça ? On a pas fini de discuter ! »
« Si, on a fini. Et je vais travailler. »
« Certainement pas ! » s'offusqua-t-elle, faisant mine de lui barrer la route.
« Empêche-moi pour voir. » gronda-t-il avec un rictus mauvais, la poussant sans ménagement pour passer.
« Zen'kan ! Qu'est-ce que tu crois que tu es en train de faire, là ? »
« Je me taille, c'te question. » répliqua-t-il, pince-sans-rire.
« Certainement pas ! Tu partiras quand je te l'aurai dit ! » hurla-t-elle, alors qu'il attrapait son téléphone et ses clés sur le meuble de l'entrée avant d'ouvrir la porte. « Zen'kan ! Merde ! Tu vas m'obéir, maintenant ! »
Déjà à la moitié des marches, il se retourna.
« Milena, langage ! » siffla-t-il, avant de repartir, sourd à ses protestations.
Son oncle avait à peine levé un sourcil en le découvrant déjà assis dans la voiture. Mais il n'avait pas posé de question. Pas fait de remarque. Markus n'était pas du genre à parler pour ne rien dire. Une vraie qualité, en cet instant.
Ils roulaient sur les routes cahoteuses de la réserve depuis une dizaine de minutes, lorsque enfin, il parvint à organiser suffisamment ses pensées et ses émotions pour en sortir une de compréhensible.
Avec un grondement sourd d'acquiescement, son oncle obliqua à la première intersection, tournant le dos à la prairie qu'ils étaient censés aller faucher, pour s'enfoncer au cœur des bois sauvages.
Bientôt la route devint chemin, puis le chemin se fit sentier, et il dut garer le quatre-quatre dans une ornière, avant qu'ils ne continuent à pied.
Markus n'aurait aucune peine à le suivre, avec son endurance inhumaine et ses longues jambes. Il sauta donc de son siège, et partit en courant, bondissant au-dessus des racines, et esquivant les branches trop basses qui encombraient le sentier.
Son oncle, ombre silencieuse, courait à quelques mètres de lui, non pas devant ou derrière lui, mais à côté, se faufilant comme un fantôme dans le sous-bois.
Zen'kan ne réfléchit pas. Il se laissa juste guider par son corps. Par ses pieds et son souffle. Il ne s'arrêta que scié en deux par un point de côté. Markus se figea aussi, le souffle à peine accéléré, quelques mèches rebelles échappées de son catogan.
Un coup d'œil à son téléphone lui apprit qu'il avait couru comme un dératé pendant presque une demi-heure. Il se sentait un peu mieux, mais pas encore bien.
Examinant les alentours, il se mit en quête d'une branche suffisamment solide et droite pour faire une bonne arme d'entraînement. Après deux minutes de vaines recherche, il fut interrompu par le manche du grand couteau de chasse de son oncle qui s'agitait sous son nez.
Perplexe, il leva le nez vers ce dernier qui, avec un hochement de tête, le lui tendit encore.
Il le prit, soupesant la lourde lame dans sa main.
« Tu es sûr ? » demanda-t-il, indécis.
« Oui. Laisse-moi juste enlever mon manteau et ma chemise. »
Il opina. Son oncle envisageait vraiment qu'il puisse le blesser. Gravement, il soupesa encore l'arme, et le compliment muet qu'elle renfermait.
Markus retira ses habits, les plia et les posa proprement sur une roche moussue. Après un bref instant de réflexion, Zen'kan alla aussi y déposer le contenu de ses poches, puis son oncle, qui s'était éloigné de quelques pas, lui fit un signe du menton.
D'un geste habile, il passa le couteau d'une prise normale à une prise en pic à glace, qui lui offrirait plus de puissance et de stabilité, puis, ramassé sur lui-même, il se mit à décrire un cercle au large du traqueur, qui tranquillement, pas à pas, ne le quittait pas des yeux.
Avec un rugissement, il bondit en avant, seulement pour être brutalement repoussé d'un coup de pied tournant. Roulant dans les feuilles mortes, il se redressa avant même d'avoir vraiment atterri, et repartit à l'attaque, pour être une fois de plus refoulé.
D'attaque en esquive, ils avaient lentement dérivé, laissant un chaos de buissons écrasés et de branches cassées derrière eux.
Il avait perdu le compte du temps et des coups. C'était bon. Juste lui et son adversaire. Esquiver et frapper. C'était simple et tellement naturel. Instinctif.
Markus tenta de le jeter à terre d'un crochet. Il profita de sa petite taille relative pour plonger sous son bras et se glisser dans l'ouverture.
La lame trouva son chemin entre les côtes avec une facilité déconcertante, ripant à peine contre l'os, ce qui la fit vibrer étrangement.
Le temps sembla se suspendre, alors qu'il restait là, ne sachant que faire, le poing serré sur le manche, sous le bras toujours levé de Markus qui s'était figé avec un hoquet de douleur.
« Tu peux lâcher. » siffla son oncle.
Le temps sembla reprendre son cours.
« Oh, oui. Désolé .» marmonna-t-il, tentant maladroitement de retirer la lame.
Markus l'arrêta d'une poigne de fer.
« Laisse-la. »
Il s'empressa d'obéir, reculant précipitamment.
« Merde. Pardon. Je voulais pas. » bafouilla-t-il, paniqué.
Son oncle le fit taire d'un geste, tout en s'appuyant prudemment contre un arbre, maintenant fermement la lame en place de la main.
« Ne t'excuse pas. Tu as parfaitement atteint ton objectif. » grinça-t-il, jetant un regard à ses doigts ensanglantés de vert.
Zen se précipita et, se glissant sous son autre bras, l'aida à s'asseoir contre le tronc.
Markus le remercia d'un hochement de tête puis, fermant les yeux, il inspira à fond, et d'un geste sec retira le couteau qu'il laissa retomber, pressant fort les bords de la plaie l'un contre l'autre, ignorant son sang épais et sombre qui coulait à gros bouillons.
Zen'kan n'osa pas bouger, pas même respirer. Ce n'était pas juste une petite égratignure.
Les secondes devinrent minutes, alors que la forêt qui avait comme retenu son souffle durant leur combat reprenait son chant de vie sauvage.
Enfin, avec un profond soupir, Markus se laissa aller contre l'arbre.
« Ça va ? » demanda Zen, inquiet.
Un rire rauque lui répondit, alors que son oncle, d'un geste trop rapide, l'attrapait pour l'attirer dans une étreinte d'ours.
« Ahahah. Oui. Ça va. Ça va très bien. Très très bien. »
Est-ce qu'il s'était aussi cogné la tête ?
« Ah? » lâcha-t-il, dubitatif.
Markus rit de plus belle, le secouant un peu, toujours prisonnier dans son étreinte inflexible.
« Viens là, jeune wraith. » ordonna-t-il, le faisant s'accroupir devant lui.
Il obéit. Son oncle se redressa un peu sur son assise, puis retira son collier holographique.
Avec angoisse, Zen découvrit que la plaie était à peine cicatrisée, boursouflure violine sous les éclaboussures sanglantes.
Markus ne lui laissa pas le loisir de trop s'appesantir dessus, et d'une main sous son menton, il le força à le fixer, tandis que de l'autre, il traçait un étrange contour autour de son œil gauche.
« Qu'est-ce que... ? » s'étrangla-t-il, alors que la sensation tiède devait froide.
Son oncle le lâcha, l'empêchant d'une tape sur la main de toucher son visage.
« Enlève ton collier. »
Il s'exécuta. La peau de ses mains devint verte, couverte de sang. Un sang qui n'était pas le sien. Il frémit. Moitié d'horreur, moitié d'une joie brutale qui lui faisait peur.
Son oncle lui sourit. Un sourire féroce et fier qui fit luire ses trop nombreuses dents translucides.
D'une bourrade mentale, ce dernier l'invita à entrer dans son esprit. Prudemment, il obéit. La douleur était bien là. Simple information coutumière. Plus grande était la fierté. Et une pointe de honte. De s'être suffisamment encroûté pour se laisser surprendre par une larve de même pas deux décennies avec une lame qui, de plus, lui appartenait. Mais de la fierté, plutôt.
Son oncle le mena jusqu'à une image mentale qu'il prit d'abord pour celle que Markus avait de lui, avant de réaliser que ce n'était pas plus une idée qu'un souvenir. Ce qu'il avait devant lui, c'était ce que son oncle voyait. C'était lui en cet instant. Curieux, il tourna la tête à gauche, puis à droite,effleurant prudemment sa pommette, attentif à ne pas abîmer la marque sanglante qui y avait été tracée.
« Qu'est-ce que ça veut dire ? » demanda-t-il.
« Guerrier. » expliqua Markus, effleurant d'une griffe une partie du motif.
Zen détailla le tatouage de son oncle, de coutume invisible sous l'hologramme, cherchant la même marque. Ce dernier ricana, et traça du doigt un des glyphes qui le composait.
« Traqueur. »
Zen opina. Son oncle suivit un autre contour sur sa pommette, qui lui évoquait un genre d'accent circonflexe.
« Ouman'shii. »
Il ne lui fallut que quelques secondes pour trouver l'équivalent juste sous l'œil du traqueur, la marque surmontée chez lui d'un point.
Enfin Markus traça du doigt la forme sinueuse qui descendait sur la joue, jumelle de la sienne. « Fils de Silla. »
« Et celle-ci ? » demanda-t-il, désignant les trois lignes entrecroisées qui remontaient sur le côté de son œil.
« La stylisation du mot Hessa. »
« Hessa ?»
« L'ancien terme pour « être ». Comme dans Hess kha'an. (Markus sourit.) Le guerrier qui est. » précisa-t-il, traçant en l'air les deux symboles.
A son tour, Zen sourit.
« Je croyais qu'on disait plutôt Zenna... Comme dans Zen'kan. »
Son oncle ricana.
« Selk'ym serait ravi de savoir que tu l'écoutes, de temps en temps. »
Il rit à son tour, soulagé, ému, et surtout heureux.
D'un coup de reins agile, Markus bondit sur ses pieds et ramassa la lame.
« Tu te sens mieux ? »
Il opina.
« Oui. Beaucoup. Merci. »
«Alors aide-moi à trouver un ruisseau ou quelque chose, que je me rince, et ensuite, on y va. Manuel va finir par s'inquiéter. »
Il acquiesça en se relevant à son tour.
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«Heeeellloooo ? »
Zen avait refusé d'accompagner tout le monde jusqu'au terrain d'atterrissage. Il était resté seul à la maison, en compagnie des Unas dans la cave, et Tom avait été très délicat. Il n'avait pas tenté de le contacter télépathiquement.
Mais maintenant, il était là, et Zen ne pourrait pas l'esquiver encore très longtemps en restant enfermé dans sa chambre. D'autant plus qu'il lui devait des excuses.
Prenant son courage à deux mains, il sortit de son antre et entra à la cuisine.
Tom, qui venait visiblement de s'installer à table, sembla sur le point de bondir sur ses pieds, puis il se ravisa, et opta pour un sourire avenant.
« Salut. »
« Salut. »
Le silence retomba, à peine brisé par Milena qui marmonna quelque chose à propos d'une tasse oubliée chez Selk'ym.
Le bruit sourd de la porte d'entrée qui se refermait sur elle résonna longuement.
« Hum... tu veux t'asseoir ? » proposa son frère.
« Non. Je suis bien debout. »
Tom opina, mal à l'aise.
« Comment tu vas ? »
« Ça va.» gronda-t-il, tâchant de trouver le courage de s'excuser.
Les secondes s'écoulèrent, Tom tripotant sa tasse vide – le pot de café fumant sur la cuisinière à deux mètres de là.
« Moi, je vais bien. Si tu veux, je pourrais te raconter les mésaventures de Liu sur un marché orélien ou l'étrange définition du mot « pénurie » pour Jamahir... »
« Je suis désolé pour l'an passé ! » parvint-il finalement à éructer, coupant Tom en pleine phrase.
Ce dernier le fixa avec incompréhension.
« Je t'ai blessé, et je me suis comporté comme un con. Je te demande pardon. » cracha Zen, à présent incapable de se taire. Son frère ne parut pas plus avancé. « Tes doigts. Je suis désolé. »
Enfin, son aîné sembla comprendre, et avec un petit rire, il agita ses longs doigts graciles.
« Ah, ça ! T'en fais pas, c'est oublié. Et guéri depuis longtemps. »
Zen'kan se laissa tomber sur une chaise, réalisant combien ça lui avait pesé.
« Tu m'en veux pas ? »
« Non. Bien sûr que non ! C'est même moi qui devrait te présenter des excuses. Tu n'étais pas bien et je n'ai pas su t'aider... Je suis navré, petit frère, que tu aies autant souffert. »
Zen lui jeta un regard indécis. Avec un air enjôleur, Tom lui tendit la main.
« On est quitte. Ça te va ? » suggéra-t-il.
Avec un soulagement pitoyable, son frère lui serra la main.
« On est quitte. »
« Super ! Alors raconte-moi ce qui t'est arrivé d'intéressant cette année. » s'exclama l'aîné en partant se servir du café.
« Ben, la semaine passée, j'ai poignardé Markus. »
Avec un cri de surprise, Tom bondit en arrière, s'étant ébouillanté avec le liquide brûlant.
« Tu as quoi ?! »
