Ce chapitre se passe simultanément au chapitre 28 de « Par la volonté ».

Je me suis amusée à faire un petit exercice de plurilinguisme, car j'avais vraiment envie de travailler la manière de parler de Zen en anglais. Pour les non-anglophones, pas de souci, il y a les transcriptions en français dans les notes de pied de page.


Il aurait dû s'attendre à un truc du genre !

Assassinant du regard Liu qui, au premier rang, lui fit un petit signe de la main, caméra au poing, il régla la hauteur de son micro.

Bien sûr que Tom n'allait pas « juste » accepter de ne pas venir à son concert. Non, bien sûr. Il avait envoyé Liu et une caméra pour être certain de ne rien louper. Il aurait dû le savoir !

Furieux, il ne remarqua pas tout de suite que Arnaud essayait d'attirer son attention de derrière sa basse.

« Hein, quoi ? »

« Je disais : c'est bon, t'es prêt ? »
Il opina malgré sa colère. Trop tard pour reculer. L'adolescent se retourna vers le régisseur en coulisse de la salle des fêtes, et leva un pouce en l'air.

Les lumières s'éteignirent, alors qu'une voix désincarnée beuglait dans les haut-parleurs. « Et maintenant, pour leur tout premier concert, faites du bruit pour Élégie ! »

Les spots de scène s'allumèrent, l'éblouissant de leur éclat rougeâtre de fin du monde, et Sébastien, marquant la mesure de la tête, décompta dans son micro. « Un, deux, et trois. » Faisant tournoyer ses baguettes, Sam attaqua férocement la partition, et ils se lancèrent.

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Tom lui avait promis qu'il lui donnerait une copie du film de Liu.

Tant mieux. Ainsi, Zen ne pourrait pas l'accuser de lui coller la honte en jouant les mamans-poules.

Non pas qu'elle puisse vraiment l'en blâmer. A son âge, Milena aurait détesté avoir son père, un caméscope à la main, en train de filmer son premier concert. Non pas qu'il y ait eu le plus petit risque qu'il vienne assister au moindre spectacle d'un de ses enfants. Il n'était même pas parvenu à venir à ses promotions de fin de scolarité. Malgré toutes ses promesses, il n'avait pas résisté à l'appel de l'alcool. Tout ce qu'elle n'avait jamais pu avoir, Milena désirait l'offrir à ses fils. Mais cela ne signifiait pas non plus basculer dans l'autre extrême. Elle s'était tapie dans l'ombre, sur le côté de la scène, hors du champ de vision de Zen. C'était son soir. Qu'il en profite. Elle n'avait pas besoin d'être pile devant lui pour graver ce souvenir dans sa mémoire à tout jamais.

Planté au milieu de la foule disparate qui traînait dans la salle villageoise, Rorkalym et sa carrure de grande perche dépassait largement, indiquant plus efficacement qu'un drapeau l'emplacement d'Ilinka.

L'adolescente était encore un peu jeune pour être lâchée sans chaperon dans un giron, mais il était impensable de lui interdire d'assister au concert de Zen. Milena, qui de toute façon allait venir, avait donc accepté le rôle, secondée par Rorkalym, dont la maturité était plus que rassurante dans ce genre de circonstance.

Tranquillisée sur le sort des deux adolescents, elle se recentra sur le troisième, qui – il fallait bien le reconnaître – faisait le show.

Des quatre membres du groupe, il n'y avait que la batteuse, avec son énergie féroce, qui arrivait à peu près à la cheville de Zen.

L'ancienne marine sourit. Heureusement que pour Noël, Rosanna avait un peu gâté son fils en lui offrant un vrai manteau de cuir noir, taillé sur mesure à la mode wraith, pour remplacer l'affreuse frusque en simili-cuir qu'il s'était acheté avec son argent de poche. Parce que hologramme ou pas, sous les lueurs glauques des spots, le visage à moitié dissimulé dans les ombres de ses cheveux, rauquant et susurrant son refrain comme aucun humain ne pourrait jamais le faire, Zen'kan était plus alien qu'il ne l'avait jamais été. La musique était brutale, violente, pleine de rage et de rébellion. Le genre de chose presque consensuelle qui pouvait plaire à des ados en pleine révolte. Et pourtant, sans le vouloir, sans en être conscient sans doute, Zen y apportait quelque chose de mystique et d'étrange qui, petit à petit, amenait de plus en plus de spectateurs devant la petite scène.

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«Wow ! C'était super bien ! » s'enthousiasma Ilinka.

« Tu as aimé ? » demanda-t-il, sincèrement surpris.

Elle fit une drôle de tête.

« Je n'aime pas cette musique. Mais j'aime te voir chanter. »

Son cœur fit un bond et il rougit.

« Ahah, arrête, c'était trop naze. Sam a encore accéléré comme une débile, et j'ai raté les refrains sur la dernière chanson. »

« Ah ? J'ai rien remarqué. » nota son amie, soutenue par l'approbation muette de Rory.

« Pfff, mentez pas ! » siffla-t-il, flatté malgré tout, alors qu'ils arrivaient au stand de boissons.

« Vous voulez quoi ? C'est moi qui paie, Milena m'a filé cinquante balles. »

« Un Rivella ! (1) » hurla Ilinka pour couvrir le bruit de la musique électro que vomissaient les haut-parleurs de la gargote.

« Thé froid pour moi. » nota télépathiquement Rory, pragmatique comme toujours.

Zen allait se retourna vers le vendeur pour passer sa commande, mais dans un juron, il s'interrompit.

« Mais bordel, j'hallucine ?! Qu'est-ce que... ? Oh, il va m'entendre ! Tenez, prenez-moi un coca, je reviens ! » cracha-t-il, lançant le billet vert à Rory avant de partir au pas de charge vers une table à tréteaux voisine.

« May I know what the fuck you're doing here ?! (2)» siffla-t-il, retournant par l'épaule et brutalement son frère qui, collier holographique au cou, gobelet de bière à la main, draguait une fille.

« Oh, you're finished with your show ? How was it ? »

«What the heck are you doing here? (Il se retourna vers la fille, repassant au français.) Toi, casse-toi, j'dois causer à mon frère. »

L'adolescente se leva et partit en lâchant un « connard » à peine marmonné. Zen se retourna vers son aîné.

« You promised you wouldn't come ! » cracha-t-il, furieux.

« Hey ! No ! I've never promised anything like that ! I've just said I won't come to see you playing. I stood outside the whole time. Right here, right there ! »

« Don't fuck with me ! »
«I'm not fucking with you ! I've just brought Liu here. »

« So, go grab her, and get lost ! » siffla-t-il, agitant un doigt tant accusateur que menaçant, alors qu'il retournait vers ses amis qui l'attendaient à quelques pas de là.

« Ça va ? » demanda télépathiquement Ilinka, inquiète.

« Parfaitement, en dehors de mon con de frère qui se ramène en loucedé. » répliqua-t-il, avalant rageusement une gorgée de coca glacial. « Venez, on bouge. »

Ils le suivirent en silence.

Alors qu'ils discutaient et riaient avec le reste du groupe – qui les avait rejoints – et deux-trois potes métalleux de Arnaud et Sébastien, sa réalité familiale se rappela brutalement à lui.

« Cette fois, je vais le tuer ! » cracha-t-il, faisant sursauter tout le monde.

Abandonnant le petit groupe dans la plus grande confusion, fulminant, il partit droit sur son frère qui, le bras nonchalamment appuyé sur le mur de brique de la salle des fêtes, se penchait dangereusement près d'une adolescente qu'il connaissait pour avoir, longtemps auparavant, été dans la même école qu'elle.

« Fuck, what's wrong with you ?! » (2bis) cracha-t-il, s'interposant entre son frère et la fille.

« Mais putain, ça va pas, le zarbi ?! » s'offusqua cette dernière.

Il se retourna, nez à nez avec l'adolescente.

« Casse. Toi. »

Elle frémit, visiblement effrayée, et son odeur passa de vaguement excitée à apeurée. Elle s'enfuit promptement, le traitant de tous les noms. Satisfait, il se retourna vers Tom, bien que forcé de se dévisser le cou pour le regarder en face.

« What are you trying to achieve ? So you're not gay anymore ? » siffla-t-il, mauvais.
« Whaddya mean ? I don't understand. » répliqua Tom, sincèrement perplexe.

« Why are you hitting on her ?! You love human women now ? »

« What ? No ! We were just chatting. Sympathizing... »

« Sympathizing my ass ! Fuck ! I went to school with her, she's seventeen. »
« Seventeen ? I would've said twenty at least... » souffla Tom, songeur.
« No, only seventeen ! » répliqua-t-il, furieux. « And she was ready to fuck with you, given her smell. »

« You think so ? » demanda son frère, estomaqué.

« Yeah, you fuckwit ! Is your sense of smell that shitty ?! »
Tom eut l'air penaud.

« By the queens, I'm sorry. I haven't realized. I should go apologize to her – and maybe offer her a drink. »

« No ! Just, no ! You leave her alone, you creepy pedo ! »

« Creepy whatnow ? »
« Pedophile ! Don't know how things go back in your stars, but down here when an old creep like you tries to do « things » with a teenager like her, it's called paedophilia. And it's a fucking crime ! »

« Old ? I'm not old ! »
« You are, for human standards. Anyway, you're an adult. She's not. And that's disgusting. »

« For wraith standards, I'm still a teenager too. » nota-t-il, taquin.

« Oh, shut up ! Just leave her and anyone else here alone. Take you fucking hystar with you and go back to your fucking spaceship. And give back this necklace to whomever you stole it from! » cracha-t-il, pointant un doigt accusateur sur le collier holographique.

Tom sembla se dégonfler un peu.

« I've disappointed you again, haven't I ? I'm so sorry, little brother. »

« Yeah, tell me about disappointment... Fuck off ! Right now ! »

Les épaules basses, toute superbe perdue, Tom s'éloigna, rejoignant Liu qui discutait un peu plus loin avec Milena. Sans se départir de sa colère, il le regarda lui expliquer en quelques mots la situation, soutenant le regard accusateur que la jeune femme lui lança par-dessus son épaule alors que Tom l'emmenait vers le parking.

Milena, l'air pas moins fâché, s'approcha de lui.

« Je peux savoir ce qui s'est passé ? »

« Ouais. Je viens d'empêcher ton fils chéri de se faire arrêter pour pédophilie. »

Milena parut sur le point de le gifler. Puis, tremblante, elle inspira et expira lentement, et d'un air las, pointa le petit groupe qui avait assisté à la scène de loin.

« Tes amis t'attendent. On en rediscutera plus tard.» grinça-t-elle, la colère transparaissant dans sa voix.

Il obéit, tandis qu'elle partait au trot sur les traces de son frère.

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« Hey ! »

Tania claqua des doigts sous son nez, la recentrant.

« Il reste dix minutes pour finir le TP. Concentre-toi, merde ! »

Ilinka opina, marmonnant quelques vagues excuses.

« Donc, tu disais ? »

« Je disais qu'il faut qu'on calcule la masse volumique du machin, là... »

« Ah, oui. Heu... attends, je sors le tableau périodique. »

Avec un soupir, Tania tapota sèchement sur son propre livre ouvert sur la paillasse.

« Oh, oui. »

Prenant le bouquin, Ilinka tâcha d'y trouver les informations requises.

« Toi, t'as un problème. » statua Tania alors qu'elles sortaient du labo de chimie.

Ce n'était pas une question, mais une remarque. Ilinka haussa les épaules.

« Laisse-moi deviner. Tes bourges de parents vont divorcer ? »

« Quoi ? Non, pas du tout ! »

« Alors, c'est quoi ton 'blème ? »

« Rien. Je me fais du souci pour un ami... » éluda-t-elle.

« T'as des amis, toi ? »

Le regard outré qu'elle lui avait lancé devait être plus agressif qu'elle ne l'avait voulu, car l'adolescente recula d'un pas, levant les mains en signe de paix.

« Je déconne. Je déconne. »

Elles grimpèrent un palier entier en silence avant que Tania ne poursuive.

« C'est le petit métalleux avec un accent ? Celui qui nous avait aidé à bouger les armoires ? »

« Zen ? Comment t'as deviné ? »
« Ouais, c'est ça, Zen – qui appelle son fils Zen, sérieux ?! Et c'est pas compliqué : si c'était la grande perche de la 2B3, tu serais pas en train de remonter en classe pépouze avec moi... D'ailleurs, c'est vraiment ton cousin ?»

« Oui, c'est mon cousin. »

« Soit. Et il a quoi, ton cous' ? »

« Son frère aîné est venu de très loin pour nous voir, et heu... la dernière fois, ils se sont pas quittés en très bons termes, et... »

« Ils arrêtent pas de se prendre le bec ? »

Elle acquiesça.

Tania haussa les épaules.

« Kevin, mon frère aîné, vit en France. Il revient juste pour les Fêtes, et à chaque fois, c'est pareil : avec Isa, peuvent pas s'en empêcher, ils en viennent aux mains. »

« Isa ? » demanda-t-elle curieuse – car jamais Tania n'avait parlé de sa famille.

« Ma grande sœur. Elle a trois ans de plus que moi, et elle lui reproche d'aller faire sa vie ailleurs, alors que y'a le daron qui trouve que des tafs temporaires au noir, et que c'est pas les ménages qu'elle fait avec maman qui vont remplir le frigo... »

« Ta sœur est femme de chambre ? »
« Conchita, plutôt. Elle a dû arrêter l'école quand elle est tombée enceinte de Jules. »
« C'est moche. » compatit-t-elle.

Tania haussa les épaules.

« Ahah faudrait surtout pas qu'une mère black de seize ans fasse des études et réussisse dans la vie ! Sinon, comment les pauvres petits Blancs de mes couilles pourraient encore se sentir supérieurs, hein ? » cracha-t-elle, hargneuse.

C'était raciste, mais Ilinka décida de ne pas le lui faire remarquer. Même si ce n'était pas pour sa couleur de peau que sa sœur avait dû arrêter ses études, ça lui paraissait horriblement injuste et cruel.

« C'est pour ça que tu veux faire des études, toi ? »

Tania lui jeta un regard étrange, féroce.

« Moi ? Je suis pas ici pour ma sœur. Si elle est trop faible pour se battre et se faire sa place dans ce monde de pute, c'est son problème ! Je suis là pour leur faire la nique à tous ces connards de mes deux qui se croient mieux que les autres, parce qu'ils ont des thunasses et du pouvoir ! »

Ilinka opina sobrement. Que répondre d'autre ?


(1) Soda typiquement suisse, à base de lactosérum.

(2) Évidemment qu'ils parlent anglais entre eux, Tom ne parle pas français.

« Je peux savoir qu'est ce que tu fous là, bordel ? »

« Oh, t'as fini ton concert ? C'était comment ? »

« Qu'est-ce que tu fous ici, putain ? Tu avais promis de pas venir ! »
« Hey ! Non ! J'ai jamais promis ça ! J'ai juste promis que je ne viendrais pas te voir jouer. Je suis resté dehors tout du long. Juste ici ! »
« Te fous pas de ma gueule ! »
« Je me fous pas de toi ! J'ai juste amené Liu ici. »
« Ben, tu la récupères, et tu te casses ! »

(2bis) « Putain, qu'est-ce qui va pas chez toi ?! Qu'est-ce que tu essaies de faire ? T'es plus gay toi, maintenant ? »
« De quoi tu parles ? Je ne comprends pas. »

« Pourquoi tu la dragues ? T'aimes les femmes humaines, maintenant ? »

« Quoi ? Non ! On discutait juste. On sympathisait... »

« Sympathiser, mon cul ! Putain ! J'étais à l'école avec elle, elle a dix-sept ans »

« Dix-sept ? Je lui en donnais au moins vingt... »

« Non, seulement dix-sept ! Et à l'odeur, elle était prête à coucher avec toi. »

« Tu penses ? »

« Oui, débile ! Ton odorat est si merdique que ça ? »

« Oh par les reines, je suis désolé. Je n'avais pas réalisé. Je devrais aller m'excuser auprès d'elle, et peut-être lui offrir un verre. »

« Non ! Juste non ! Tu la laisses tranquille, espèce de pédophile ! »
« Espèce de quoi ? »
« Pédophile ! Je sais pas comment ça se passe dans tes étoiles, mais quand un vieux pervers comme toi essaie de faire des « trucs » avec une ado comme elle, ça s'appelle de la pédophilie. Et c'est un putain de crime ! »

« Vieux ? Je suis pas vieux ! »

« Tu l'es pour des standards humains. De toute manière, t'es adulte. Elle l'est pas. C'est dégueulasse. »

« Pour des standards wraiths, je suis toujours adolescent. »

« Oh, ta gueule ! Laisse-la elle et tous les autres tranquilles. Prends ta putain d'hystar avec toi et retourne à ton putain de vaisseau spatial. Et rends ce foutu pendentif à peu importe qui tu l'as volé ! »
« Je t'ai déçu, pas vrai ? Je suis désolé. »

« Ouais, tu parles d'une déception... Dégage ! Maintenant ! »