Ce chapitre est jumelé au le chapitre 29 de « Par la volonté » qui sortira en fin de semaine.
« Tu me passes les chaussettes, juste là, à côté de toi ? »
Ilinka s'exécuta, puis revint se blottir sur son lit, les genoux contre la poitrine, tandis qu'il préparait sa valise.
« Alors, j'ai les sous-vêtements, T-shirts, pantalons... manque mes chaussures, ah ! et un pull ! »
Il partit en récupérer un dans son armoire, l'abandonnant bien vite sur le reste de ses affaires pour venir s'asseoir à côté de son amie.
« Lili, qu'est ce qui ne va pas ? »
Elle renifla misérablement.
« Je suis une horrible amie... Je devrais me réjouir pour toi... mais je veux pas que tu partes. Tu vas trop me manquer ! »
Lui qui avait cru qu'elle était jalouse, sentit son cœur bondir égoïstement de joie.
« Hé, Lili. T'en fais pas. Je vais vite revenir. C'est juste l'affaire de quelques semaines. Deux-trois mois au plus. Je serai plus vite de retour que ce con de Rory quand il est parti faire son tour du monde ! »
Elle ne dit rien, mais il sentit le fond de sa pensée - « Oui, mais lui était toujours à portée d'Esprit. Toi tu ne le seras pas. »
Il n'avait rien à répondre à ça. Il lui frotta donc doucement le dos.
« Toi aussi, tu vas me manquer. Beaucoup, beaucoup, tout plein ! »
Elle sourit à demi.
« Menteur ! »
« Sur plein de choses, mais pas là ! Promis, juré, craché. »
Il fit mine de vouloir s'exécuter, et elle le bâillonna, l'air épouvanté. Il rit et lui embrassa la paume. Elle retira précipitamment sa main.
« Hé ! C'est dégueu ! »
« Je t'ai pas léchée, banane ! »
Elle rougit, puis le bouscula de l'épaule.
« C'est encore pire ! »
Ils rirent de concert, attirant Milena.
« Zen, tu étais pas censé faire ta valise ? »
« J'ai presque fini. Il me manque que mes chaussures. »
« Tu as pris tes sous-vêtements ? »
« Mmmh. »
« Et un pyjama ? »
« Oui, maman. »
« Et une veste ou quelque chose pour les soirées froides ? »
Avec un grincement exaspéré, il désigna le pull sur le dessus de la pile.
« Et... »
« Il a pensé à tout, même au caleçon de bain. » intervint Ilinka.
« Ah... heu... très bien, alors. Dépêche toi de finir, ton frère devrait arriver dans vingt minutes. »
Il opina avec une grimace, et l'ancienne soldate repartit.
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Tout le monde était venu, et ils s'étaient retrouvé un peu serrés, à douze dans le petit Jumper.
Les adieux avaient été bien trop longs au goût de Zen, qui ne voyait pas l'intérêt d'un tel foin alors qu'il allait bientôt revenir, mais bien trop court pour elle. Le pire avait été de remettre Utak à Morgal, alors qu'il ne cessait de tendre ses petits bras vers elle, réclamant de continuer à jouer à cache-cache de petits « I'I'Ka, Kash'Kash! » déchirants.
Tch'ana la salua d'un solennel front à front, puis après avoir terminé sa ronde de salutations, récupéra son fils, et Morgal s'avança pour faire ses adieux.
Lorsque vint son tour, la géante posa deux mains calleuses sur ses épaules, la faisant se sentir minuscule.
« Ilinka, courageuse. Comme Unas. Ilinka peur de rien pour famille ! Morgal contente amie Ilinka. Nous pas oublier. Toi devenir grande et très forte. Toi déjà très forte. »
Que pouvait-elle répondre qui fusse digne de tels éloges ?
« Merci. C'est toi qui est très forte. Et terrifiante. Je suis contente qu'on soit amies. Et je vous souhaite le meilleur du meilleur pour la suite. A tous les trois. »
L'Unas s'inclina, venant cogner son front contre le sien et manquant de l'assommer, avant de passer à Selk'ym, la laissant abrutie et chancelante aux bons soins de Markus, qui la tint contre lui le temps d'être sûr qu'elle n'allait pas tomber.
Zen'kan fut plus sobre. Après un câlin contraint et forcé à Milena, il leur offrit à tous un au-revoir de la main. Au-revoir bien trop sobre pour elle, qui malgré la gêne qu'elle sentit piqueter l'esprit de son ami, le serra fort dans ses bras, lui souhaitant de tout cœur un bon voyage.
L'exemple ayant été donné, Zen'kan, résigné, demanda à Rory s'il voulait aussi lui faire un câlin, et ce dernier l'étreignit volontiers, le relâchant bien vite, infiniment plus serein qu'elle.
« Il va pas te manquer ? » ne put-elle s'empêcher de lui demander télépathiquement.
« Bien sûr que si. Mais il reviendra bientôt, et on sera heureux de se retrouver. » philosopha-t-il.
Elle voulut le fixer avec méchanceté, mais fut distraite par la porte de l'Utopia qui se refermait.
Oubliant ses griefs, elle agita la main frénétiquement, des larmes plein les yeux.
L'esprit de Zen'kan toucha le sien.
« Tu sais qu'on peut encore discuter pendant un bon moment, hein ? »
« Quelques heures à peine. Après tu seras trop loin. »
« Plus de deux jours, j'appelle pas ça quelques heures... » ironisa-t-il.
« C'est peu. Et puis, tu as mieux à faire que de t'occuper de moi ! Profite bien de l'expérience. » répliqua-t-elle, décidée malgré le chagrin qui la tenaillait.
Zen'kan réfléchit quelques instants.
« Oui. Tu as raison. Merci. Et à bientôt, Lili. »
A peine eut-elle le temps de lui rendre son salut, que son esprit se détournait d'elle, tout entier concentré vers son voyage et toutes les excitantes perspectives qu'il amenait.
Elle eut un hoquet outré, bientôt suivi d'un rire incrédule.
«Ça va ? » demanda Rory, qui avait suivi silencieusement l'échange.
« Oui, non, je sais pas ! On dirait qu'on va pas trop lui manquer, en tout cas ! »
Son ami pouffa.
« Tu ne devrais pas t'énerver comme ça. Il a suivi ton conseil. »
« Oui, mais quand même ! »
« T'en fais pas. Zen'kan ne va pas nous oublier. Je ne vous ai pas oublié quand je suis parti. Il en sera de même pour lui. »
« Tu crois ? »
« J'en suis certain. » affirma-t-il, serein.
Elle opina. Sa conviction était rassurante. Rory se trompait rarement.
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« Utak va me manquer... » nota-t-elle tristement, jouant distraitement avec une feuille d'épinard dans son assiette.
« C'est un chouette gamin, c'est vrai. » approuva sa mère.
« Les gamins sont toujours chouettes... »
L'artiste posa sa fourchette.
« Pourquoi tu ne ferais pas du baby-sitting ? »
A son tour, elle abandonna son assiette.
« Tu crois ? C'est pas dangereux ? »
« Pourquoi ? Tu nous a prouvé que tu étais responsable et capable de garder le Secret. Et ça te permettrait de te faire un peu d'argent de poche. »
« J'ai pas vraiment besoin d'argent. Celui que vous me donnez me suffit déjà amplement... »
Sa mère opina en pouffant.
Ilinka reprit sa fourchette et prit le temps d'avaler sa dernière bouchée avant de poursuivre.
« T'es sérieuse ? » demanda-t-elle ensuite.
Rosanna opina, solennelle. « Absolument. »
« OK. Mais je fais comment pour en trouver ? »
« Tu devrais mettre une petite annonce à la boulangerie du village. Et peut-être aussi à l'épicerie à côté de tes cours de chant... »
« Ça suffira ? »
« Sûrement. »
« Mais je mets quoi dessus ? »
« Ton nom, ton âge, ton numéro pour te joindre, tes disponibilités, tes tarifs et un petit paragraphe rassurant, comme quoi tu t'es déjà occupée d'enfants, que tu sais changer des couches, etc. »
Elle opina, tâchant de mémoriser toutes les informations à noter.
« Super, je vais faire ça. » marmonna-t-elle, concentrée.
« Vas-y maintenant. Je m'occupe de débarrasser. »
« Merci maman ! » hurla-t-elle, déjà à mi-chemin des escaliers.
Rosanna sourit.
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« Qu'est-ce que tu lis ? » murmura-t-elle à Tania qui, au lieu de suivre le cours d'informatique, était plongée dans un long article, illustré d'une magnifique photo de forêt vierge.
En guise de réponse, l'adolescente tourna un peu son écran vers elle, lui permettant de lire en même temps qu'elle.
La cloche sonna avant qu'elles aient fini leur lecture.
« Je te préviens, si tu me dis que ces sacs à merde devraient pas crever pour ça, je te cogne ! » siffla Tania.
« Pourquoi je dirais une chose pareilles ? C'est absolument horrible ce qu'ils essaient de faire. »
« Parce que c'est des connards blancs et que, dès qu'on critiques des Blancs, c'est raciste, selon toi. »
« Mais non ! Là, c'est pas raciste de dire que c'est des connards. Peu importe leur couleur de peau. Ce qu'ils font, c'est mal. Genre, vraiment mal ! »
« Ah ! Quand même ! » triompha Tania.
« Mais qu'est-ce qu'on peut faire ? »
L'adolescente la fixa avec des yeux ronds.
« Qu'est-ce que tu veux qu'on foute ? Y a rien à faire. C'est pas comme si on pouvait faire quoi que ce soit contre des géants comme ça. »
« Il doit bien y avoir quelque chose à faire... Une manifestation, une pétition peut-être. Quelque chose... » marmonna-t-elle, frustrée.
« Comme si ça allait changer quelque chose. »
« Ça changera déjà plus que de rien faire et de juste râler dans ton coin ! » rétorqua-t-elle.
Tania fit une grimace.
« Touché, la babtoue. Touché. »
« Tania... » siffla-t-elle en guise d'avertissement.
« Oh, ça va, c'était juste une blague ! »
« Ce n'est pas drôle. Pas plus que si je t'appelles Banania juste pour rire. »
« Aïe. Encore touché. »
D'un grondement satisfait, Ilinka mit fin à la discussion.
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« Attends, tu veux qu'on cherches quoi exactement ? »
« Une manifestation dans la région, une pétition, une association, n'importe quoi ! » expliqua-t-elle, gesticulant un peu, assise à califourchon sur une des branches du vieux chêne dans la cour de la ferme de ses amis.
Rory acquiesça, dégainant son téléphone. De leur perchoir, ils captaient tout juste le wi-fi de Milena, leur évitant toute consommation intempestive de données.
Elle l'imita.
Au bout de dix minutes, il reposa son téléphone.
« Je ne trouve rien. A croire que personne ne s'en soucie. C'est pourtant terrible : détruire des millions d'hectares de forêt vierge juste pour du pétrole... Ça devrait être illégal. »
« Mais c'est illégal ! C'est juste que le gouvernement brésilien s'en fout ! Ils sont trop contents de se faire verser des pots-de-vin. »
« Ce qui revient à rendre ça légal. » nota froidement le jeune wraith.
Elle opina frustrée, refusant de baisser les bras si vite, alors que Rory se perdait dans la contemplation de la campagne rebattue de soleil.
« Ah ! J'ai trouvé un truc. »
« Montre. »
Elle tendit le petit écran à Rory, qui le parcourut rapidement.
« Bruxelles, c'est pas la porte à côté. Surtout pas s'il s'agit d'y aller avec cette fille... » nota-t-il en lui rendant.
« Elle est chiante, mais c'est pas très gentil de dire ça ! »
«Oh, non. C'est juste que comme elle n'est pas dans le Secret, on ne pourra pas y aller en Jumper. »
« Ah, oui, je n'y avais pas pensé. »
« Je sais » nota-t-il avec un demi-sourire, ce qui lui valut un coup de pied guère brusque.
« De toute manière, faudra d'abord que je convainque mes parents... » murmura-t-elle, bien trop consciente que c'était loin d'être gagné.
Rory haussa les épaules puis, se penchant dangereusement sur le côté de la branche, hurla :
« Père. Père ! »
Bientôt, Selk'ym sortit de la remise dans laquelle il bricolait. Les découvrant dans l'arbre, il haussa un sourcil.
« Vous n'êtes pas un peu grands pour ce genre d'acrobatie ? » demanda-t-il.
« Est-ce que je peux aller à une manifestation contre les lobbies du pétrole qui détruisent l'Amazonie ? Le week-end prochain. » demanda plutôt Rory.
« Cette manifestation ne se trouve pas en Amazonie, j'espère ? »
« Non. A Bruxelles. »
« C'est en Belgique, n'est-ce pas ? »
« Oui. »
« Comment comptes-tu t'y rendre ? »
« En voiture, si on trouve quelqu'un pour nous conduire, ou en train. »
L'ancien moine médita un instant le sujet.
« Je ne vous conduirai pas, j'ai une animation avec les scouts. Mais tu peux y aller, tant que tu trouves un moyen de t'y rendre. »
« Merci, Père ! »
Satisfait, il se remit d'aplomb sur sa branche.
« Voilà, c'est réglé. Avant que je réserve un billet de train, tu veux bien voir avec ton amie si elle tient vraiment à venir ? Si elle n'est pas là, on pourra sûrement convaincre tes parents de nous emmener en Jumper. »
Ilinka eut un rire sec.
« T'avance pas trop. Faut déjà que je les convainque de me laisser y aller tout court ! »
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D'un air déprimé, elle tendit son téléphone à Rory pour qu'il y lise la réponse de Tania.
- T'es ouf ! J'ai pas trois-cents balles à claquer dans un putain de ticket ! -
« Je n'ai malheureusement pas les moyens de lui payer sa place. » nota-t-il en lui rendant le téléphone.
« C'est si cher que ça ?! »
A son tour, il lui tendit son téléphone, une page Internet affichant les tarifs à l'écran. Défaite, elle s'affaissa un peu.
« J'ai pas autant d'argent... »
« Si elle vient pas, on aura peut-être le Jumper. »
« Rêve pas trop. »
« Ce serait bien. »
« Rêve pas trop. Ce sera déjà bien si j'arrive à obtenir le droit d'y aller en train ! »
« Je suis sûre que tes parents préféreront te garder à l'œil grâce au Jumper... » nota-t-il, malicieusement.
Elle fit la grimace. C'était en effet probable.
