Finalement, en grattant jusqu'au dernier centime de ses économies, auquel s'étaient ajoutées deux soirées de babysitting, elle avait tout juste réussi à réunir la somme nécessaire pour un ticket aller-retour, et – comme ils n'arrivaient pas à faire les deux fois huit heures de trajet le même jour – une nuit dans une auberge de jeunesse.
Les négociations avaient été étranges. Elle avait dû prouver à ses parents qu'il n'y avait rien de plus proche, et que le sujet lui tenait réellement à cœur. Markus avait été catégoriquement contre, puis Rosanna lui avait parlé, et il avait obtempéré, mais à condition de pouvoir les accompagner en Jumper. Comme Rory l'avait prévu. Ce qu'il n'avait pas anticipé, cependant, c'est que sa mère avait décidé d'encourager ses initiatives tout en lui enseignant l'autonomie. Elle avait donc reçu sa bénédiction, mais à elle d'y aller par ses propres moyens, et de financer son expédition. L'artiste avait toutefois dû concéder à son mari le droit de les accompagner.
Ils s'étaient donc levés à l'aube pour prendre le train international des huit heures, passablement plein d'hommes d'affaires et de voyageurs tardifs profitant des derniers beaux jours après les grandes vacances pour aller explorer d'autres horizons.
Craignant d'être malade, elle s'était prudemment installée dans le sens de la marche, côté fenêtre, tandis que Rory se laissait tomber en face d'elle, à côté de Markus, un peu à l'étroit dans son siège.
A Genève, davantage de voyageurs montèrent, remplissant presque complètement le wagon, dont la travée se trouva bientôt bouchée par la poussette d'une jeune mère tentant d'endormir son bébé en le berçant dans son couffin. Sans grand succès.
De vaguement grognon, l'enfant passa à furieux et épuisé en moins de vingt minutes, et alors qu'ils s'élançaient sur les rails de France, des murmures agacés commencèrent à retentir dans le wagon.
« Chhht, mon chéri. Je sais que tu as mal, mais calme-toi. Tiens, voilà ton jouet. Mords. Ça va t'aider... allez, mon cœur. Arrête de pleurer, s'il te plaît. Chhht, chhht. » marmonna-t-elle, l'ayant pris dans ses bras en une vaine tentative de le calmer.
Pire, l'enfant se mit à vagir à pleins poumons, le visage crispé en une grimace congestionnée. Beuglement qui s'interrompit dans un gargouillis répugnant alors qu'à force de pleurer, il régurgitait son biberon sur sa mère, dont le voisin, malheureusement coincé côté fenêtre, tenta de s'écarter le plus possible avec une mine répugnée.
La pauvre femme, éperdue, bondit sur ses pieds, jetant des regards paniqués au wagon, bien consciente de se donner en spectacle, tâchant de tenir sa progéniture braillante aussi loin d'elle que possible afin qu'il ne se souille pas davantage, tout en faisant de son mieux pour ne pas répandre trop de vomi sur son siège et le sol moquetté.
Ilinka, le cœur serré de pitié, allait se lever pour l'aider, mais roulant des yeux avec un grognement mauvais, son père la devança, se redressant de son mieux dans l'habitacle juste trop bas pour lui.
« Madame. Je vais garder votre enfant. Allez vous nettoyer .» gronda-t-il, les mains ouvertes, prêt à réceptionner le bruyant colis.
« Ça va aller. Ça va aller. » marmonna-t-elle, tâchant maladroitement de s'essuyer avec un pauvre mouchoir tout en tenant toujours le bébé.
« Madame. Je veux juste vous aider » persévéra-t-il.
Enfin, la femme sembla le remarquer, et elle se figea alors qu'elle levait le nez pour le regarder en face. Markus lui offrit un sourire plus que modérément rassurant – qui la fit un peu blêmir.
« Madame, je vous prie de croire en ma plus grande bienveillance. Je suis père. J'ai été à votre place. (Un instant, il se tut avant de reprendre avec un étrange rictus, désignant Ilinka, qui s'était à moitié relevée, de la main.) Un jour ma fille m'a vomi dans le cou alors que je la portais sur mon dos, en plein milieu d'un marché. Sur un mo... pays tropical, qui plus est. »
« Papa ! » s'insurgea-t-elle, mortifiée.
La femme sembla hésiter un peu, fixant d'un air désemparé son chemisier dégoulinant.
« Je... Je veux bien. Vous n'avez qu'à garder un œil sur sa poussette. » concéda-t-elle, déposant l'enfant dans son couffin.
Markus lui laissa tout juste le temps de quitter le compartiment à la recherche des toilettes, puis d'un geste agile d'ours pêchant un saumon, il ramassa l'enfant hurlant qui, choqué de la nonchalance avec laquelle il était manipulé, se tut brusquement.
« Ilinka, il doit avoir des affaires de rechange quelque part. Trouve-les. » ordonna-t-il, berçant l'enfant qu'il tenait toujours d'une seule main.
Il ne lui fallut que quelques secondes pour localiser le sac de langes et en sortir une tenue de rechange.
Environ deux minutes pour déshabiller l'enfant, jeter son body souillé dans un sac en plastique, changer la couche dans la foulée et le rhabiller.
Un petit d'humain avec une poussée dentaire, n'était de toute évidence pas plus complexe à gérer qu'une larve wraith du même âge ou qu'un jeune Unas avide de découvrir le monde.
Une fois l'enfant sec et propre, Markus se rassit, l'installant confortablement contre son torse, et lui laissant à elle le soin de ranger les affaires, alors qu'il se mettait à émettre un ronronnement sourd à peine audible sous la vibration constante du train.
Le bébé, qui avait recommencé à pleurer pendant qu'ils le changeaient, se mit à sangloter de plus en plus doucement, puis se tut bientôt, pour finalement fermer les yeux, vissant son pouce à sa bouche.
Le temps que la mère revienne, une grande tache humide mais propre sur son vêtement, il dormait à point fermé.
Elle fit mine de le récupérer, mais d'un geste, Markus l'en empêcha. Autant le laisser dormir et reposer les oreilles de tout le monde.
Avec l'air d'être sur le point de pleurer de reconnaissance, la jeune mère acquiesça. Quinze minutes plus tard, elle piquait aussi du nez.
« Comment tu fais ? » demanda télépathiquement Ilinka à son père.
Ce dernier sourit.
« L'esprit des larves est rudimentaire, mais il est facile à manipuler. Ce petit souffre à cause de ses dents. Il ne comprend pas ce qui lui arrive, et ne peut rien faire qui le soulage vraiment. Il suffit d'enlever la douleur et de le faire se sentir en sécurité, et voilà... »
Elle opina, impressionnée.
« Je peux essayer ? » demanda-t-elle, tendant les bras pour récupérer l'enfant.
« Peut-être plus tard. Pour l'instant, tout le monde, à commencer par cette larve, a besoin de repos. » nota-t-il, sagement.
Elle opina. Markus ne mentait pas. Sa tête sonnait encore et elle se sentait vidée par les beuglements désespérés. S'installant bien au fond de son siège, elle étendit ses jambes, se laissant bercer par le profond ronronnement, presque inaudible, mais tellement familier de son père. Une petite sieste ne serait pas de refus.
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« Elle s'est endormie. » constata Rory, alors que la tête d'Ilinka basculait un peu sur la gauche suite à une secousse plus brutale que les autres.
Markus opina.
« Vous aimez les enfants. » nota silencieusement l'adolescent.
« Les larves sont l'avenir de tous les peuples. Elles sont précieuses. »
A son tour, il hocha la tête.
« On a vraiment de la chance d'être ici. »
Son aîné eut un étrange rictus, presque douloureux.
« Oui. Beaucoup. »
« Merci. »
« Ne me remercie pas. Je ne suis en rien responsable de ta présence ici. »
Rory pouffa.
« Pas directement. Mais je ne vais pas vous refaire l'histoire... »
D'un geste du menton, le traqueur accepta la remarque.
Plusieurs minutes s'écoulèrent dans l'ambiance à présent feutrée du wagon.
« Et merci d'avoir laissé Ilinka venir. C'est important pour elle. »
« Ne me remercie pas davantage. C'est à Rosanna qu'elle le doit. »
Rory opina, laissant le silence retomber dans l'Esprit également. Qu'il était bon de profiter du calme et de la paix !
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« Wow, c'est immense ! » s'extasia-t-elle, rajustant son sac sur son épaule, alors qu'ils arrivaient devant le Parlement européen, la vaste cour aux pavés rouges encore vide de manifestants.
Rory prit une photo polaroid, qu'elle enfouit ensuite bien vite dans la fourre prévue à cet effet dans son sac.
Markus leur laissa cinq minutes pour jouer les touristes puis, à immenses enjambée nonchalantes, les guida dans le dédale de la capitale belge jusqu'à leur auberge de jeunesse, à quelques kilomètres de là, afin qu'ils déposent leurs affaires pour la nuit dans les consignes du rez-de-chaussée. A toutes aussi grandes enjambées, il les mena ensuite à une supérette où ils purent s'acheter des sandwiches, qu'ils mangèrent assis sur un banc du parc Léopold, tandis que son père, parfaitement immobile sur le bord du chemin pavé, interloquait tant les pigeons que les passants.
Les dernières miettes de leur repas offertes aux dodus volatiles, Ilinka consulta sa montre.
« Encore quarante-cinq minutes. On y va déjà ? » demanda-t-elle.
D'un geste du menton, Rory lui désigna un petit groupe qui passait non loin, des panneaux de contreplaqué sur l'épaule.
« Je pense que oui. »
Ils se levèrent donc, son père semblant soudainement se ranimer pour les escorter, géant silencieux mais suffisamment terrifiant pour que plus d'un promeneur quitte la large allée pour se réfugier sur le gazon le temps qu'ils passent.
Avisant sur le côté de la place une petite foule ornée de gilets fluorescents, de banderoles et de panneaux (mais aussi plus incongrûment de fausses plantes en pot, voire même d'une tenue entière en flore tropicales artificielle pour une femme), Ilinka obliqua dans cette direction.
Elle fut tout d'abord accostée par un homme équipé d'une grosse pile de flyers, qui tenta de lui expliquer la raison de leur présence, puis, le malentendu dissipé, s'empressa avec enthousiasme de se présenter – Daniel, il venait de Strasbourg – et de les rediriger vers – Annette, la coordinatrice, la petite dame avec le chignon rouge, juste là-bas.
Réalisant qu'il dépassait largement de la foule et que en plus, les militants s'écartaient instinctivement à un mètre au moins de lui, Markus, l'air renfrogné, leur signala d'une pensée qu'il allait les surveiller de plus loin. Puis, joignant le geste à la parole, il partit se planter à cinquante mètres de là, à l'ombre d'un bâtiment.
Un peu surprise du manque flagrant de civilité de son père, qui d'habitude – bien que toujours un peu rustre – savait fort bien passer presque inaperçu parmi les humains, Ilinka partit tout de même à la rencontre de ladite Annette, laquelle, d'un sourire joufflu, l'accueillit, ravie de voir des ressortissants suisses s'ajouter inopinément à sa manifestation.
Après s'être enquise de la nécessité de leur prêter une affiche – offre superflue, puisqu'elle avait fabriqué une belle banderole avec un vieux drap (et l'autorisation parentale) –, Annette s'assura que cette dernière convenait, puis leur expliqua ce qu'ils devraient faire. Rien de bien compliqué.
Brandir leur bannière, et scander en cœur les slogans qui seraient criés. Ne pas se laisser impressionner par la police ou les gardes du Parlement, mais ne rien tenter de violent ou d'agressif non plus, et si des gens venaient leur parler, répondre avec pédagogie et politesse. Même aux insultes.
Ils opinèrent de concert, puis partirent sagement se mettre à leur place, leur banderole au sol, prête mais pas encore déployée, selon la consigne.
A quatorze heures tapantes, et au coup de sifflet d'Annette, panneaux et banderoles fleurirent comme autant d'orchidées, et la manifestation débuta.
Ils étaient à peine une centaine. Elle aurait voulu quelque chose de plus grandiose, surtout pour une cause si noble et si importante, qui aurait dû outrer le monde entier.
Mais ils étaient là. Ils faisaient quelque chose. A leur échelle. Et c'était déjà bien. Elle scanda les slogans avec le plus d'enthousiasme possible. Il fallait sauver l'Amazonie ! Et à mort les ripoux de Petrolex !
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Après deux heures à scander et à agiter leur banderole, il n'avait plus de voix, et mal aux bras.
Mais comme prévu, à seize heures, ils beuglèrent tous une ultime fois leurs protestations, et à seize heure une, chacun récupérait ses affaires et se préparait à partir, alors qu'Annette et les autres leaders profitaient des derniers instants pour distribuer leurs flyers et tenter d'informer les passants, malgré les policiers qui, mains à la ceinture, étaient venus s'assurer que les manifestants vident bel et bien les lieux dans les temps.
Ils furent cordialement invités à venir boire un verre avec le cœur dur des militants, et après avoir d'une supplique mentale et d'un regard larmoyant fait plier son père, Ilinka put avec joie accepter.
Ce dernier – définitivement asocial – refusa poliment mais fermement toutes les tentatives d'invitation d'Annette, et tandis que le groupe réquisitionnait deux tables en terrasse d'un café logé à quelques rues à peines du Parlement, le traqueur parvint, en un tour de passe-passe admirable, à disparaître du champ de vision de tout le monde, seul le vague retour télépathique qu'il maintenait avec eux afin qu'ils se sachent observés leur permettant de deviner qu'il se trouvait dans l'ombre d'un passage couvert, de l'autre côté de la rue.
Répondant d'un haussement d'épaules aux interrogations des autres convives, Ilinka changea bien vite de sujet.
Elle ne faisait rien de mal, et s'il voulait jouer les courants d'air, grand bien lui fasse ! Ce n'était pas elle qui l'avait forcé à venir les surveiller. Ils auraient très bien pu venir ici tous seuls. Ils n'étaient plus des mômes !
Souriant à moitié à la morgue flamboyante de son amie, Rory commanda une eau minérale puis, prétendant avoir pu participer pendant son année sabbatique à une expédition visant à documenter l'état de la forêt vierge amazonienne, il dégaina quelques-uns des plus inoffensifs clichés pris avec son père quelques mois plus tôt lors, de leur safari photo – images qui, circulant de main en main, ouvrirent superbement la discussion.
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Ils avaient passé toute la fin d'après-midi et un bon bout de la soirée sur cette terrasse, de généreux tapas tenant la faim éloignée, alors qu'ils refaisaient le monde et, guidés avec une verve bienveillante par leurs aînés, étaient initiés aux secrets du militantisme. Pourtant, vint un moment où elle ne put plus ignorer le tiraillement discret mais persistant dans l'Esprit, et avec un soupir, dut se résigner à quitter la joyeuse tablée.
Markus les rejoignit en silence une centaine de mètres plus loin, alors qu'ils reprenaient la route de l'auberge de jeunesse.
« Ces humains sont très – trop – amicaux. » nota-t-il dans un sifflement.
« Ce sont des gens bien ! »
Un grondement dubitatif lui répondit.
Elle y rétorqua de même.
C'est dans un silence seulement brisé par leurs bruits de pas qu'ils terminèrent le chemin.
A l'auberge, elle partit avec Rory récupérer leurs sacs pendant que Markus s'occupait de l'enregistrement.
Quand ils revinrent, ils le trouvèrent en pleine dispute à mi-voix avec l'hôte d'accueil qui, pâle mais ferme, arguait que son père ne pouvait rester toute la nuit dans la salle commune à dormir sur une chaise, et qu'il devait payer sa nuit, en dortoir au minimum.
Markus en retour ne cessait de répliquer qu'il ne comptait pas dormir, et donc ne paierait pas.
Finalement, de guerre lasse, son père, dans un grognement mauvais, accepta de payer sa nuit – si, et seulement si, le gardien le surprenait à fermer les yeux, ne serait-ce que dix minutes.
Mortifiée, elle assista à la scène, puis sans doute plus sèchement que nécessaire, souhaita la bonne nuit à son père, et entraînant Rory dans son sillage, partit rejoindre son lit à l'étage dans une chambre à cinq places.
Un des lits était déjà occupé par un jeune homme qui, casque sur les oreilles, orteils battant la mesure, les salua de la main. Elle choisit un des deux lits du bas encore libres, et Rory prit celui d'au-dessus. Puis, leurs sacs posés en guise de marquage de territoire, ils partirent se préparer.
La salle de bain était unique et commune à tout l'étage, et bien que Rory lui ait galamment proposé d'y aller d'abord, elle l'entraîna avec lui. Pas la peine de faire de chichis. Ce n'était ni la première fois, ni la dernière qu'ils allaient se brosser les dents ensemble, ou se changer dans la même pièce !
Ses ablutions faites, installée dans les draps vaguement rêches sur le sommier grinçant, elle ne put s'empêcher de tendre son esprit vers celui de son père qui – tel la bourrique qu'il était – avait posé sa chaise à même pas deux mètres du comptoir d'accueil et, assis droit comme un i, immobile comme une statue, fixait le pauvre employé d'un regard totalement inhumain.
« Et ça, ça met pas le Secret en danger, peut-être ? » grinça-t-elle télépathiquement à l'adresse de son ami, qui haussa les épaules, faisant grincer la structure. « Moi, ça me rend dingue ! On arrête pas de nous ressasser qu'il faut faire attention ! Et gna gna gna, et gna gna gni ! Et eux, ils se permettent de faire ce genre de chose ?! » s'outra-t-elle toute seule.
« Ce sont des adultes. Ils savent ce qu'ils font... » nota Rory.
« Mouais, c'est ça... » grinça-t-elle, pas convaincue. « Pour l'instant, la personne qui a le plus risqué de mettre la puce à l'oreille de je sais pas quel service secret imaginaire, c'est lui, à se comporter comme un psychopathe ! Pas nous ! »
Rory haussa encore les épaules, arrachant d'autres gémissements déchirants au lit superposé.
« Tu sais, c'est pas parce qu'ils sont vieux, ou adultes, ou qu'ils ont plus d'expérience, qu'ils savent forcément tout et font forcément tout juste... »
« Ben, ils ne devraient pas nous donner de leçons !»
« Je suppose que les parents espèrent toujours que leurs enfants feront mieux qu'eux... »
« Mais c'est même pas nos vrais parents ! » cracha-t-elle, dans un élan de rancœur qui la prit au dépourvu.
Dans une plainte assourdissante de la structure métallique, Rory se pencha par-dessus le bord de son matelas pour la dévisager, visiblement inquiet.
« Quoi ? C'est vrai ! C'est pas nos vrais parents.,.. » rétoqua-t-elle, sur la défensive.
Il soupira, puis se rallongea.
« C'est exact. Mais je suis surpris que ce soit toi qui en parle. J'aurais plutôt imaginé ce genre de mot dans la bouche de Zen... »
« Peut-être. Mais ça veut pas dire que c'est faux. » s'entêta-t-elle.
« Je ne sais pas, Ilinka. Je ne sais pas. Ce ne sont pas nos géniteurs, c'est vrai, mais... je pense sincèrement que Selk'ym et tout ce qu'il m'a légué, a eu infiniment plus d'importance dans qui je suis aujourd'hui que les gènes que mes géniteurs ont bien pu me transmettre n'en auront jamais. »
Ce fut à son tour de se sentir désemparée.
« Mais tu aimerais pas savoir ? »
Rory mit longtemps à répondre.
« Je ne sais pas. Vraiment. Selk'ym m'a sorti de ce laboratoire... Mais peu importe où je suis né, je doute qu'en dehors de lui, qui que ce soit m'ait cherché ou se soit inquiété de mon sort... »
Elle opina en silence. Que dire d'autre ? Il avait raison, bien sûr.
« Mais... (La pensée l'effleura, ravivant toute son attention.) Je comprends que tu poses cette question. Tu es une reine. Je suis sûre que peu importe qui est ta génitrice, tu as été cherchée. Sans doute l'es-tu toujours. Après tout, c'est un peu pour ça qu'on est ici. Pour que tu n'aies pas à vivre cachée dans une grotte... »
Un étrange sentiment lui monta à la gorge, chaud et étouffant.
« Tu crois que ma maman me cherche toujours ? »
Rory eut un étrange gloussement triste.
« Non. Rosanna sait parfaitement où tu es... »
« Je ne parlais pas d'elle ! »
« Je sais, Ilinka. Mais... c'est elle, ta maman. Ma génitrice, la tienne : je ne sais pas qui elles sont, mais je suis sûr et certain qu'elles n'auraient pas été de meilleures mères que Silla. »
Une vague outrée la traversa. Personne ne pouvait être aussi sadique que la reine assassinée !
Dans un grincement lancinant, Rory haussa encore les épaules.
« Les Ouman'shi nous utilisent tous les trois, mais surtout toi, parce qu'ils ont besoin d'une vraie reine – et pas juste d'une régente. C'est vrai et je sais que c'est moche, mais s'il y a bien une chose que j'ai apprise de la cultures wraith, c'est que c'est pas dans les habitudes de faire quelque chose gratuitement, par gentillesse. Aucun de nous n'a été conçu juste pour être aimé et chéri. Zen, toi, moi : on a été engendrés pour une quelconque raison. Les reines ne se reproduisent pas pour le plaisir. Encore moins par hasard. On était censés servir à quelque chose. Fusse de chair à canon ou de rat de laboratoire... » déclara-t-il, terriblement cynique.
A son tour, elle eut un gloussement sarcastique.
« Sur le fond, en quoi la situation actuelle change ? Comme tu l'as dit, les wraiths ne font rien gratuitement. Même pas ceux qui sont Ouman'shii. »
Il prit le temps de réfléchir à sa réponse.
« Je crois que justement, c'est le fond, qui change. Profondément. On est là parce que, c'est vrai, beaucoup de gens espèrent qu'on deviennent précisément ce qu'ils désirent, mais j'ai aussi la conviction que si on ne veut pas ou si on ne peut pas, ils ne vont pas nous éliminer pour ça. Nous abattre, comme un fermier tue un veau malformé... »
La pensée la glaça.
« Ils pourraient faire ça ? »
« Certains peut-être... mais les autres... Il y a trop de gens qui tiennent à nous et qui ont dû se battre juste pour ne pas être éliminés quand ils se sont révélés non-conformes aux attentes… Je ne peux pas imaginer que nos parents, ou Léonard, ou Tom, ne se battent pas de toutes leurs forces contre une telle horreur après tout ce qu'ils ont fait... ça n'aurait aucun sens ! »
L'esprit de son ami scintilla d'une conviction farouche, qui la rasséréna. Elle s'y accrocha, comme elle l'aurait fait d'un doudou intangible.
« N'empêche que j'aimerais bien savoir qui est ma mam... ma génitrice. »
Rory enserra son âme en une étreinte rassurante.
« Si tu veux vraiment le savoir, tu pourras sans doute le découvrir quand on y retournera. »
Elle opina.
« La Terre va me manquer. »
Il sourit, son âme chaude et lumineuse.
« Moi aussi. Internet, c'est très pratique. »
Elle pouffa.
« Je parlais pas de ça ! Enfin, pas que... »
Il eut un grondement amusé.
« Je sais. »
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Leur train partait si tôt qu'ils devraient déjeuner sur le pouce.
Lorsqu'ils descendirent, les yeux encore encroûtés de sommeil, sac à l'épaule, ce fut pour découvrir Markus, assis dans l'exacte même position face à un malheureux gardien de nuit (sans doute étudiant à l'université) dont la fatigue se disputait ses traits à une peur viscérale de proie sous le regard d'un prédateur apex.
L'homme récupéra leurs clés sans même vraiment les regarder, et même le bruit mat du bas de la porte frottant contre le paillasson de crin ne parvint pas à cacher son soupir de soulagement quand Markus quitta enfin les lieux, sans avoir payé un seul euro pour sa nuit.
L'air frais du matin acheva de le réveiller, et il fut soulagé de constater que malgré sa petite mine, Ilinka ne semblait plus torturée par ses interrogations de la veille.
Elle semblait au contraire plutôt préoccupée par les probabilités de pouvoir acquérir un petit déjeuner plus consistant et moins coûteux que ceux disponibles à bord de leur train de retour.
Avec un sourire satisfait, il se mit à réfléchir à ce qu'il pourrait bien s'acheter à une heure si matinale avec la dizaine d'euros qu'il lui restait, et qui serait susceptibles de caler la faim dévorante qui le tenaillait.
