« Hé, y a une manif contre la nouvelle loi sur la naturalisation pour les permis S, à Zürich ce week-end ! » s'enthousiasma Ilinka.
« Meuf, contrairement à toi qui peut compter sur papa-maman, j'ai pas une putain de thune... » répliqua Tania sans même lever le nez de son propre téléphone.
Sans même relever la remarque sur l'origine de ses fonds, elle tendit son esprit vers celui de Rory.
« Désolé, mais sans moi : j'ai promis à Père de l'aider au jardin. » répondit ce dernier.
Trop excitée pour se décourager si vite, elle chercha l'esprit de son père, qui s'empressa, mis au courant du sujet, de la confier à la conscience scintillante de Rosanna.
« Mmh, intéressant. » convint sa mère. « Comment comptes-tu y aller ? Il me semble que tu as tout dépensé pour la manifestation du week-end passé. »
« C'est vrai... mais je me disais qu'avec le Jumper... c'est tout près, et s'il y a que moi... Y'a pas de problème... » expliqua-t-elle, presque suppliante.
Rosanna eut un sourire mental bienveillant qui, plus efficacement qu'un baquet d'eau glacée, doucha son enthousiasme.
« Mon cœur, on a en déjà parlé. Tu peux aller à toutes les manifs que tu veux, tant que tu te débrouilles pour y aller par tes propres moyens. »
« S'il te plaît, maman ! Je sais que tu es contre ce projet de lois toi aussi. On pourrait y aller ensemble ... »
« Tu as raison. Je voterai contre, sois-en certaine. Mais je ne t'accompagnerai pas en Jumper. »
« Papa pourrait m'emmener ? »
« Non. Et inutile d'aller lui demander. J'ai besoin du vaisseau ce week-end. » répliqua Rosanna, anticipant sa réaction.
« Mais pourquoi faire ?! » s'exclama-t-elle, guère convaincue par ce qui sonnait comme une mauvaise excuse.
« J'ai des affaires qui m'appellent de l'autre côté du monde. » répondit évasivement sa mère.
« Pffff... Quel genre d'affaires ? »
« Des négociations financières importantes.» répondit simplement l'artiste, son esprit plus qu'à moitié tourné vers la toile qu'elle était en train de peindre.
« Qu'est-ce que tu peux bien avoir à négocier d'important ? Tes peintures se vendent à peine quelques centaines de francs… » cracha-t-elle, frustrée.
L'attention de sa mère se tourna vers elle lentement, inexorablement, tel un soleil cruel perçant les nuages.
« Aussi étonnant que cela puisse te paraître, Ilinka, ma vie ne se résume pas à mes tableaux. »
« Ouais. Et donc, qu'est-ce que tu vas faire exactement ? »
« Je te l'ai dit. Négocier un marché important. »
« Mais quel marché ?! Pourquoi ? »
« Je ne peux pas te donner tous les détails, et je doute qu'ils t'intéressent de toute manière. Mais pour faire court, je vais négocier au nom des Ouman'shii. »
« Pourquoi tu ferais ça ? C'est pas à Tom de s'en occuper ? » demanda-t-elle, perplexe, avec la subite impression d'avoir une inconnue devant elle.
« Non. Tom est un simple coursier. Il ne peut prendre des décisions qu'en son nom et celui de son équipage. Pour le reste, il n'y a que moi ou Delleb qui donnons le feu vert final. »
« Toi ? Mais je croyais que tu ne voulais pas régner sur la ruche de Silla. »
« C'est exact. Mais même si je ne le veux pas, je suis de facto, actuellement, leur reine, et même si je les ai confiés aux bons soins de Delleb durant mon absence, ils restent sous ma responsabilité. De même que tous les autres Ouman'shiis. Mais il serait stupide que je gouverne quoi que ce soit de si lointain. Tout comme il serait stupide que Delleb mène à distance des négociations sur Terre alors que je suis là. »
« Quelles négociations ?! Je croyais qu'on était censés justement faire en sorte que personne ne sache qu'on est là. »
« C'est plus compliqué que ça, mon cœur. Mais si le sujet t'intéresse vraiment, on pourra en discuter ce soir. D'accord ? »
« Mmmh. Vraiment aucune chance que tu me pousses jusqu'à Zurich ? »
« Aucune chance. »
« Grrrmpf. »
Dans un éclat de rire, sa mère clôtura leur échange.
Les épaules basses, Ilinka se résigna. A moins de resquiller son billet de train ou d'aller voler la somme quelques part – ce qu'elle se refusait à faire –, elle était coincée ici.
« Meeeerde... Mais c'est que tu voulais vraiment y aller, à ta manif... » nota Tania en la fixant, son téléphone oublié sur le bureau.
« Bien sûr. Je comprends même pas comment une loi aussi horrible a pu passer ! »
« Les putains d'UDC (1) » répondit Tania avec un haussement d'épaules.
« On devrait faire quelque chose ! »
« Meuf. On a pas une thune et on peut pas voter. Tu veux faire quoi ? »
« J'en sais rien… Ah ! Y'a peut-être des pétitions en ligne. Ou alors... Oui ! Ils prévoient une Twitter storm vendredi à midi trente ! On a qu'a participer ! »
« Montre. »
Elle lui tendit son téléphone.
« Mmmh. Envoie-moi ça. Je vais le faire circuler. C'est une bonne idée. » approuva l'adolescente.
Ilinka ne put retenir un sourire fier. Tania était plutôt chiche de compliments.
Elle eut à peine le temps de lui envoyer le lien que leur professeur entrait en classe et qu'elles devaient promptement planquer les petites briques noires.
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La dernière note du piano s'éteignit et le silence retomba dans le petit salon cossu.
« Bravo, Ilinka ! Tu as fait de gros progrès. » la félicita Françoise, alors qu'elle attrapait sa bouteille d'eau pour en avaler goulûment une longue gorgée.
Elle avait progressé, c'était indéniable. Sa voix ne montait et ne descendait plus aléatoirement, et il était à présent courant qu'elle entende de suite quand elle chantait faux.
« Bon. Tu as amené une chanson, comme je te l'ai demandé la semaine passée ? » demanda la quadragénaire avec un sourire curieux.
Opinant, Ilinka sortit les paroles qu'elle avait imprimées, ainsi que son téléphone pour lui montrer le clip.
Sa professeure prit la feuille, mais déclina le téléphone, et se levant, lui fit signe de la suivre jusqu'au petit bureau voisin.
« May It Be d'Enya… C'est pas tout récent. »
« Je la trouve magnifique... » s'excusa-t-elle presque.
Françoise opina, lançant le clip sur son ordinateur qui, malgré un écran vieillot bénéficiait d'une sonorisation de pointe.
La balade langoureuse s'éleva bientôt, emplissant tout le petit bureau d'une étrange nostalgie pour un monde imaginaire.
Le nez sur les paroles, Françoise tâchait de suivre en rythme.
Bientôt, elle fronçait les sourcils, mais s'abstint de toute remarque avant la fin du morceau.
« C'est joli. Et tu devrais te débrouiller sur l'anglais, mais le refrain, c'est quoi ? Du gaélique ? Ça ne risque pas d'être trop compliqué ? »
« C'est de l'elfique. Et c'est juste trois mots. Ça devrait aller. »
La femme opina.
« Si tu t'en sens capable, alors allons-y. »
« C'est pas la langue qui me fait peur. C'est la longueur des notes. »
Françoise lui jeta un regard approbateur.
« C'est bien, de se lancer des défis. Et je suis sûre que tu peux y arriver avec de l'entraînement. »
Hochant la tête, Ilinka récupéra ses paroles tandis que son professeur réécoutait le morceau pour en déterminer le tempo afin de régler le métronome.
« Tu sais quoi ? »
« Heu... non ? »
« C'est presque dommage d'apprendre une si belle chanson pour que personne ne l'entende. Tu devrais la chanter, pendant les portes ouvertes de ton école ou quelque chose du genre. »
Ilinka sentit ses joues s'enflammer. Elle n'avait aucune envie de s'afficher ainsi, nulle part, jamais !
Françoise eut un sourire encourageant.
« Réfléchis-y. C'est une très belle expérience de chanter sur une scène. Même si c'est très stressant, j'en conviens. »
« Heu... faut déjà que je l'apprenne, celle-ci, avant ! » répondit-elle, espérant noyer le poisson.
D'un mouvement du menton, la femme approuva, et à son grand soulagement, se mit en devoir de régler le métronome.
La discussion était finie, elle allait juste chanter et ne plus penser à rien d'autre.
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« Hey ! Miss parfaite ! »
« M'appelle pas comme ça. »
Ignorant sa remarque, Tania s'assit brutalement sur le banc à côté d'elle, malgré les premières feuilles d'automne humides qui le jonchaient, un rictus défiant aux lèvres.
« Qu'est-ce que tu me veux ? » demanda-t-elle lorsqu'il devint évident que l'adolescente attendait quelque chose d'elle.
Cette dernière lui tendit son téléphone à l'écran fêlé, sur lequel était affiché un post Facebook.
« C'est qui, Mahmoud Abebe ? »
« Un innocent qui a été assassiné par ces putains de flics ripoux ! » siffla Tania.
« Ah, il s'est passé quoi ? »
« Il était tranquille, posé chez lui avec des potes, et ces sales fils de putes ont débarqué, et ils ont tiré dans le tas. Mahmoud s'est pris trois balles, et ces salopiots ont bien attendu cinq minutes pour être sûr qu'il était crevé avant d'appeler les secours ! »
« Quoi ? Mais c'est horrible ! Ils ont pas le droit de faire ça ! »
« Ouais ! Mais ces salauds sont couverts par les autorités. Ils sont toujours libres ! Alors que lui, il est mort. Y'a une manif vendredi après-midi, à la Riponne. Pour exiger qu'ils soient arrêtés et jugés comme les putains de tueurs qu'ils sont ! »
« Vendredi ? Mais on sera en cours. »
« On a qu'à sécher ! »
« Mais t'es folle. »
« Ah ! Je le savais. Dès qu'il s'agit de défendre des Blacks, y a plus personne ! »
« Mais non, pas du tout ! » répliqua-t-elle. « Pas du tout. »
« Ouais, c'est ça... »
« Je vais venir ! Si je peux aller à Bruxelles pour une manif, je peux sécher les cours. Mais une heure, pas plus. »
Tania eut un reniflement amusé.
« Chiche ? »
« Chiche ! »
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« Mahmoud Abebe, c'est qui ? » demanda Rory à la pause.
Elle lui répéta ce que Tania lui avait expliqué. Les sourcils froncés, il sortit son téléphone.
« Abebe. Sans accent ? »
« Oui. Qu'est-ce que tu cherches ? »
« J'aimerai en savoir un peu plus. Je dis pas que la police ici fait jamais de conneries, mais ça me paraît bizarre qu'ils débarquent comme ça pour tuer des innocents sans raison. On est pas aux States... »
Elle opina, pensive. Elle aussi avait eu quelques doutes, même si ça ne lui paraissait pas délirant que l'homme ait été victime d'un délit de sale gueule.
« Ah ! Alors, je sais pas ce que tu appelles exactement innocent, mais le mec, il avait un casier long comme le bras. Trafic de drogue, vol, violences domestiques... C'était pas un ange. »
« Ça ne justifie pas qu'il se soit fait abattre comme un chien ! Ils auraient dû l'arrêter pour qu'il soit jugé. »
Rory poursuivit sa lecture, mettant quelques secondes pour répondre.
« Ben... apparemment, un des hommes qui étaient avec lui a déjà fait de la prison pour avoir tiré au fusil de chasse sur une patrouille de police, et avoir gravement blessé un agent. »
« Mais pourquoi ils lui ont tiré dessus ?! Sur lui ?! »
« Alors... voyons voir. Ils disent que des lames auraient été sorties, et que dans la panique, un des flics a confondu la télécommande que tenait Mahmoud avec un pistolet. »
Ce récit était très loin du portrait d'un homme innocent regardant la télé avec des amis que Tania lui avait dressé. Mais l'erreur policière restait bien réelle.
« Certes. Mais ils expliquent pourquoi ils ont mis si longtemps à appeler les secours ? Et pourquoi, les responsables sont pas en prison ? »
Rory scrolla un peu, gronda, chercha d'autres sources, scrolla encore, et gronda davantage.
« Ah, voilà ! Alors, il n'y avait que quatre policiers, pour six suspects, dont deux se sont enfuis par les balcons, et un troisième a sorti un couteau de cuisine. Ils les ont d'abord neutralisés, puis ont appelés les secours... et ... (les épaules de Rory s'affaissèrent un peu.) Personne n'est en prison... ni même suspendu... Le porte-parole de la police affirme qu'ils ont agi de manière conforme au règlement en neutralisant ce qui semblait une menace urgente... »
« Mais c'était pas une menace ! Une enquête devrait être ouverte ! C'est pas si dur de faire la différence entre une télécommande et un pistolet ! Et puis, si les flics savaient qu'ils étaient si dangereux, ils auraient pas dû y aller comme ça ! C'est à eux de prendre leurs précautions pour qu'une arrestation ne se transforme pas en boucherie ! »
Rory opina d'un vague mouvement oblique.
« Ok, ce Mahmoud était pas un ange, mais il devrait pas être à la morgue, mais au poste de police. Et le tireur devrait être puni pour ce qu'il a fait. Il a quand même tué quelqu'un ! » poursuivit-elle.
« C'est vrai. Donc on y va toujours vendredi ? » demanda son ami.
« Parce que tu viens ? Faudra sécher les cours... »
« Oui. Je n'ai pas besoin d'aller systématiquement en cours pour apprendre la matière... »
« Oh... cool. Alors ouais ! On part après la première période de l'après-midi. »
« Je suppose que tes parents ne sont pas au courant, si tu parles de sécher... » nota-t-il tout de même. Elle lui fit une grimace sans équivoque, qui lui valut un sourire un peu trop large.
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Pendant toute la durée du cortège, qui était descendu de la Riponne à la gare en brandissant des banderoles et en beuglant au mégaphone des slogans de toutes sortes, elle s'était sentie tendue.
Ses barrières mentales prudemment levées pour cacher à son père son escapade, elle ne pouvait néanmoins s'empêcher de le guetter avec anxiété. Et si l'école prévenait sa mère qu'elle était absente ? Ou pire, si Rosanna, pour une raison ou une autre, décidait de quitter sa classe d'arts visuels pour venir la chercher ?
« Hé, t'inquiète. Ça va bien aller. Vraiment. » lui souffla Rory alors qu'ils arrivaient à leur destination finale.
« J'espère... Oh, désolé. » s'excusa-t-elle, faisant un petit saut de côté, après avoir trébuché sur un pavé inégal et bousculé son voisin, un grand homme au nez massif et aux dreadlocks pendant jusqu'à la taille.
Ce dernier lui jeta un regard mauvais, puis se remit à hurler « Justice pour Mahmoud ! » à pleins poumons.
Avec la vague impression de devoir justifier sa présence, Ilinka l'imita, malgré sa gorge déjà douloureuse.
« Putain ! C'était génial ! Putain de putain ! Z'avez vu ça ?! On était combien ? Mille, deux mille ? » s'extasia Tania, alors qu'ils rejoignaient leur gymnase pour la dernière heure de cours de l'après-midi.
Ils s'étaient absentés pendant presque deux périodes entières, mais avaient tout de même réussi à convaincre l'adolescente de revenir avec eux.
« J'ai entendu un organisateur dire deux-cent cinquante. » nota Rory, les mains dans les poches, sa stupidement longue foulée lui permettant de marcher tranquillement là où elles trottinaient.
« Jamais de la vie ! Ça c'est les chiffres des connards de poulets. Mille cinq-cents, je te dis, moi ! »
Rory haussa les épaules. Ilinka décida de ne pas s'en mêler. Deux-cent cinquante lui paraissait peu, mais mille, clairement trop. Quoi qu'il en soit, pour une affaire locale comme ça, c'était toujours infiniment mieux que la centaine qui s'était déplacée devant le Parlement européen – pour une cause d'importance mondiale.
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« Alors, cette journée ? » demanda Rosanna à la cantonade alors qu'ils rentraient à la maison.
Un filet de sueur glacé lui coula dans le dos alors qu'elle jetait un regard paniqué à Rory qui, parfaitement détendu, lâcha un « Tranquille... » absolument décontracté.
L'artiste jeta un regard dans son rétroviseur qui la glaça encore plus.
« Et toi, ma chérie ? »
« Heu... tout pareil... » bafouilla-t-elle, des trémolos dans la voix.
Sa mère la fixa longtemps dans son petit miroir. Si longtemps qu'Ilinka commença à craindre un accident. Puis avec un sourire, elle se recentra sur la route.
« Tant mieux ! »
Le silence retomba dans la voiture, tandis que Rory glissait subrepticement sa main entre le siège et la portière passager, afin qu'elle puisse lui attraper les doigts et les serrer pour y puiser un peu de réconfort.
Tant de stress. Heureusement que la cause était digne !
(1) UDC : Union démocrate chrétienne, le plus grand parti de droite de suisse. Sans être d'absolue extrême droite, ils y sont bien. C'est à eux que l'on doit les célèbres affiches avec les moutons blancs expulsant un mouton noir.
