« Tu fais quoi, mon cœur ? » s'enquit Rosanna, un pinceau en main et une tache de peinture sur la joue.
Ilinka se laissa aller en arrière sur sa chaise, étirant ses épaules endolories.
« Une Twitter storm. »
« Une quoi ? » demanda sa mère, venant s'asseoir sur son lit.
« Une Twitter storm. L'idée, c'est que plein de gens postent un hashtag précis, à un moment précis, pendant une heure par exemple, pour que ce tag entre dans les tendances et soit vu par le max de personnes. »
« Mmh, je vois. Et c'est quoi le tag, là ? »
« Sauvez les dauphins de Saint-Michel. »
« Oh. Qu'est-ce qui arrive à ces dauphins ? »
« Le gouvernement français vient d'autoriser des croisières rave party dans la baie du Mont-Saint-Michel. Le bruit et les vibrations vont déranger les dauphins. Ça va les empêcher de communiquer entre eux et de chasser efficacement. Et plus grave, ça pourrait désorienter les bébés et leurs mamans et les séparer. Un bébé dauphin ne peut pas survivre plus de quelques heures sans sa maman ! »
Rosanna eut un sourire triste.
« Pas très brillante, leur idée de croisière. »
« Horrible, oui ! » répliqua-t-elle, féroce, tout en retournant à sa tâche.
Sa mère lui caressa les cheveux avec douceur.
« J'allais me faire du thé de menthe. Tu en veux ? »
« Oui, volontiers. »
D'un doigt dur, elle envoya son prochain message.
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« Que fais-tu exactement déjà, fils ? » s'enquit Selk'ym qui, méfiant de le voir collé à son téléphone si longtemps, rôdait de plus en plus régulièrement autour de lui.
« Je donne un coup de main à Ilinka, père. » soupira Rorkalym, levant à peine le nez de son appareil.
L'ancien moine se laissa tomber dans le fauteuil en face de lui.
« Je crois que je ne me ferai jamais à cette frénésie de communication propre aux Terriens. Ils sont tout le temps en train de communiquer, partout, avec tout le monde. Comment peuvent-ils entendre la voix de leur âme au milieu de tout ça ? »
Rory haussa les épaules. La plupart des Terriens semblaient ne ressentir aucun besoin d'introspection.
Selk'ym soupira.
« Pourrais-tu laisser cette machine de côté un moment ? »
« Est-ce vraiment urgent, père ? Il nous reste à peine quinze minutes pour grimper en haut des tendances. »
« Quinze minutes ? Pourquoi quinze minutes ? »
Rory ravala avec peine un soupir exaspéré et se força à garder un ton neutre.
« L'événement ne dure qu'une heure en tout. »
« Ah. Donc, tu as bientôt fini ? »
« Comme je vous l'ai déjà dit tout à l'heure, ce sera terminé à dix-sept heures trente. » nota-t-il, gesticulant en direction de l'horloge murale.
Son père eut un genre de grognement soulagé.
« Quand tu auras fini, vient m'aider au jardin. Le mûrier est en train d'essayer d'envahir les groseilliers. »
« Entendu, père. »
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Milena allait partir au travail quand la sonnette retentit, la faisant sursauter.
Attrapant la casquette qui assortissait son uniforme de gardienne et ses clés sur le meuble de l'entrée, elle alla ouvrir.
Peu importe qui c'était, il devrait faire vite. Elle avait accepté des remplacements en journée, profitant de l'absence de Zen pour mettre un peu d'argent de côté.
« Oui ? » s'enquit-elle, ouvrant à la volée.
« Bonjour, Madame Giacometti. Heu... »
L'adolescent boutonneux qui lui faisait face se retourna vers son camarade, l'air indécis.
« On venait voir comment va Zen'kan. Il répond plus à aucun message depuis trois semaines, et il décroche jamais. Il lui est rien arrivé de grave, j'espère ? »
Levant les yeux au ciel, elle soupira. Dans la précipitation du départ de l'Utopia, Zen avait de toute évidence oublié de prévenir ses amis. A sa décharge, elle n'y avait pas non plus pensé.
« Heum... Arnaud et Sébastien, c'est bien ça ? »
« Ouaip, m'dame. » approuva le second.
« C'est très gentil à vous d'être venus jusqu'ici pour prendre des nouvelles de Zen. Il ne faut pas vous inquiéter. Il est parti faire du... trekking avec son grand frère. »
« Du trekking ? »
« Oui. Tom vit vraiment loin, alors ils ne se voient pas souvent. Et ils ont organisé tout ça un peu à la dernière minute... (Une idée de génie la traversa.) Mon idiot de fils a même oublié d'emmener son téléphone ! »
« Oh. C'est pour ça qu'on arrive pas à le joindre. »
Elle sourit, un peu crispée.
« Exactement ! »
« Et vous savez quand il revient ? On a un pote qui pourrait nous avoir un tuyau pour un concert. Mais c'est pas le même délire que le giron, va falloir assurer, et faut vraiment qu'on répète. »
Milena jeta un coup d'œil à sa montre. Il fallait qu'elle y aille.
« Aucune idée. Pas avant quelques semaines, je pense. Je lui dirai de vous contacter dès qu'il sera revenu.»
Arnaud fronça les sourcils.
« Des semaines ? Mais il va louper tout le premier trimestre de l'année ! »
« Il a pris un congé sabbatique. » improvisa-t-elle.
Les deux adolescents semblèrent accepter l'explication sans rechigner.
Faisant un pas en avant, elle les força à se pousser un peu.
« Bon, les jeunes. Je veux pas vous mettre à la porte, mais je dois aller travailler, et je vais être en retard. »
« Oh, pardon, madame. » s'excusa l'un.
« Merci et bon travail ! »
Les laissant sur son perron, elle les salua d'un geste de la main, déjà en train de trotter vers sa voiture.
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« Ilinkaaaaaaa, tu as de la visite ! » beugla sa mère à travers toute la maison.
Quittant à regret son roman, elle descendit, se demandant qui cela pouvait bien être. Rory aurait sonné, mais sa mère l'aurait laissé entrer, et il serait venu directement la rejoindre.
Ça ne pouvait quand même pas être son irascible voisine de table ? Tania ne savait même pas son adresse exacte, et même si elle l'avait su, pourquoi serait-elle venue ? Vu tout son mépris pour son style de vie « de riche Blanche »...
« Ilinka ! Salut ! »
« Arnaud ? »
« Et Sébastien ! » ajouta le second larron en apparaissant dans l'entrée.
« Heu... salut... Qu'est-ce que vous faites là ? Zen n'est pas là. »
« Ouais, on sait. Ce sac a réussi à oublier son téléphone. »
De quoi parlaient-ils ? Elle jeta un regard discret à sa mère, qui haussa tout aussi insensiblement les épaules. Sans doute que Milena, ou peut-être Rory ou Selk'ym leur avaient sorti une histoire plausible pour sa disparition subite.
« C'est tout lui. » répondit-elle donc simplement.
Les deux approuvèrent, puis sur l'invitation de Rosanna, acceptèrent un thé froid sur la terrasse derrière la ferme.
Tous trois assis à la table métallique un peu rouillée, leur verre à la main, le silence s'installa, alors que loin dans la maison, sifflotant tranquillement, sa mère retournait à son atelier.
« Donc... vous vouliez me voir ? »
« Ouais ! Heum... On a un pote qui pourrait nous tuyauter pour un vrai concert. Pas un grand truc, » expliqua Arnaud, gesticulant plus que nécessaire, « mais, un machin qui nous mettrait le pied à l'étrier, si tu vois ce que je veux dire ? »
Elle n'était pas certaine de voir, mais elle opina.
« Ce serait pour faire la première d'un autre groupe. Donc deux-trois chansons. Quatre max ! »
« Ce serait super pour vous ! » les félicita-t-elle.
Arnaud se renfrogna.
« Ouais, mais ce serait le mois prochain. »
« Oh... » lâcha-t-elle, navrée pour eux. (Même si Zen revenait juste un peu avant, ils ne seraient pas prêts à temps.) « ... Je suis désolée pour vous. »
Les deux garçons échangèrent un regard, l'air de se donner du courage.
« On a besoin de toi ! » lancèrent-ils à l'unisson.
« Je... Qu'est-ce que je pourrais bien faire pour vous aider ? » demanda-t-elle, un mauvais pressentiment lui nouant la gorge.
« Remplace Zen ! S'il te plaît ! Juste pour ce concert... » supplia Sébastien.
« Moi ? Mais je n'écoute pas de metal. Et... je ne chante pas. » souffla-t-elle, les joues en feu.
« Mens pas. On sait pour tes cours de chant. Zen nous a raconté. »
Étouffant un grognement, elle maudit son ami qui parlait d'elle dans son dos.
« D'accord. Je chante. Mais c'est juste pour le plaisir... je suis pas douée, et c'est pas du growl... Ça, je sais vraiment pas faire. »
Les deux adolescents échangèrent un nouveau regard, tout excités. Ilinka se sentit comme un poisson qui vient de se faire ferrer.
« Oublie le growl ! C'est pas grave ! Vraiment pas ! Heu... »
Sébastien fouilla maladroitement dans ses poches et sortit son téléphone, qu'il lui tendit. Elle lança la vidéo Youtube sobrement nommé Giron-04 . Un petit clip de quelques dizaines de secondes en basse résolution, au son atroce, de leur premier concert.
«Oui.. ? » l'encouragea-t-elle à poursuivre, la vidéo finie.
« Lis les commentaires. »
Il y en avait quatre. Tous parlaient de la voix de Zen.
L'un notait qu'il aurait voulu qu'Arthas (1) aie une telle voix. Et un autre expliquait que son auteur n'avait jamais ressenti de tels frissons « gothiques » en écoutant du metal. Le troisième, plus cryptique et sans doute moins flatteur, n'était composé que de quatre mots « Shaky trash kid voice » (2). Enfin le dernier, un long et indigeste pâté, entreprenait laborieusement de réfuter les trois autres, discourant maladroitement sur le chant polyphonique et l'historiographie du black metal.
Elle n'avait aucune idée de quoi faire de ces informations. Elle se contenta donc d'un regard interrogateur.
« On a fait qu'un concert, mais la seule chose que les gens ont retenu, c'est pas Sam qui accélérait le rythme, moi qui galérait avec la basse, ou Arnaud qui s'est trompé au début de la deuxième chanson. C'est la voix de Zen ! »
Voilà donc ce qu'ils voulaient...
Sébastien inspira à fond. Il était évident qu'ils s'étaient préparés avant de venir, mais cela ne les empêchaient pas de stresser. Leur odeur était assez éloquente.
« Ilinka, c'est pas pour être malpoli. Vraiment, vraiment pas. Au contraire. Toi et Zen, vous avez ce truc... bizarre... (Il agita sa main devant sa gorge.) Avec votre voix... et... on a besoin de toi... »
« Je ne peux pas. Désolée. » s'excusa-t-elle, s'apprêtant à se lever.
Arnaud la retint par le poignet.
« Attends ! »
Elle frémit. Inconsciemment, l'adolescent avait recherché le contact télépathique que, surprise par son geste, elle avait involontairement établi.
Son esprit était agité. Anxieux. Mais il ne la craignait pas. Bien au contraire. Elle était pour lui une bouée de secours. Un espoir un peu fou.
Les nuances anxieuses de son âme semblaient dire : Tu as tes secrets. Je le respecte. Je ne veux pas les percer. J'ai juste besoin de ton aide. J'ai besoin de toi. S'il te plaît, aide-moi !
Elle se sentit mal. Angoissée. Prise au piège. Et lâche. Elle était capable d'aider. En disant qu'elle ne le pouvait pas, elle mentait, et ne le savait que trop bien. Ils lui demandaient son aide. Ils avaient besoin d'elle. Comme autrefois. Quand ils étaient enfants. Les petites victimes des brutes des cours de récré. Elle les avaient aidés. Protégés. Elle se souvenait encore parfaitement de cette joie triomphante alors qu'elle lisait la crainte dans les yeux de ceux qui, trop habitués à être des bourreaux, devenaient tout à coup victimes. Ses victimes. Ses proies. Ils étaient faibles et perdus et elle avait été leur soutien, leur bouclier. Le respect, la reconnaissance naïve et sincère qu'ils lui avaient témoigné à l'époque, la faisaient encore frémir d'une joie atavique et féroce.
L'instant s'était étiré longtemps, sans que le temps ne s'arrête vraiment, puis elle avait souri, l'attrait de ce bonheur bestial trop fort pour que ses doutes et ses craintes puissent la retenir.
« D'accord. Je vous aiderai. Mais je ne chanterai pas les trucs de Zen. Le black metal, c'est vraiment pas ma tasse de thé. »
« Ouais! Tout ce que tu veux ! Merci ! Merci encore ! » la remercia-t-il, lui secouant le bras avec joie, tandis que son ami jouaient les chœurs avec ses propres remerciements.
Un peu tard, elle réalisa qu'elle avait promis sans même être sûre que ses parents la laisseraient faire. La partie lâche en elle espérait bien que ce serait le cas. Le reste estimait qu'au vu des libertés qu'elle s'était récemment vue accorder, il était peu probable qu'ils refusent. Ou plutôt, Markus – par réflexe – dirait non, Rosanna lui parlerait, et ils diraient oui. Peut-être avec quelques conditions, mais s'ils étaient prêts à la laisser aller aux quatre coins du monde défendre toutes sortes de causes – à condition qu'elle finance elle-même son voyage –, pourquoi refuseraient-ils de la laisser faire ça ?
Les deux garçons, sourire aux lèvres, terminèrent leur thé froid et, la noyant encore de mercis, prirent congé, lui promettant de la recontacter dans la soirée pour s'organiser.
Ramassant les verres, Ilinka rejoignit sa mère, qui avait commencé à préparer le repas du soir.
« Maman, est-ce... »
« Bien sûr. »
« Tu nous a écoutés. » nota-t-elle avec une pointe de reproche.
Rosanna eut la décence de ne pas nier.
« Papa est d'accord ? » demanda l'adolescente.
« Oui. Mais n'escompte même pas lui interdire de venir te voir si tu montes sur scène. »
Ilinka soupira.
« Non. Clairement non. »
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-Déso, je peux pas participer à cette storm. Je suis occupée à ce moment là. _-.-_
-Ilinka, merde ! suivi d'un gif de doigt d'honneur, apparut bientôt sur son écran
Elle cherchait encore quoi répondre à Tania quand le message suivant arriva.
-Rien à foutre des autres trucs ! Tu laisses tomber.
-Je peux pas. Des gens comptent sur moi.
-Les indiens Dakota comptent aussi sur toi, grosse conne !
-Désolée, Tania. Je peux pas.
-Vas te faire foutre è.é
Se laissant tomber en arrière sur son lit, elle caressa distraitement Pipeau, dont seul le frémissement d'une oreille indiquait qu'il n'était pas profondément endormi – ou pire, mort.
Pourquoi fallait-il qu'on ait besoin d'elle partout en même temps ?
Si seulement, la répétition avec Elégie ou la Twitter storm n'étaient pas en même temps... Elle n'aurait pas à choisir.
Il n'y avait qu'à espérer que sa non-participation à la manifestation numérique ne change rien à son ampleur. Et pour cela, elle ne put s'empêcher de prier pour que pas trop de monde se dise la même chose qu'elle.
Se redressant, elle murmura un « Pardon, les Dakota. J'espère que ça vous aidera quand même. » puis entreprit de préparer son sac.
Si elle voulait avoir le temps d'arriver chez Sébastien, elle ne devait pas trop tarder. Elle en avait pour une grosse quarantaine de minutes de vélo en coupant par la réserve. Presque une heure par la route.
(1) Arthas, le roi-liche de l'univers vidéoludique Warcraft.
(2) Littéralement « Voix tremblante du gamin des poubelles ». Expression très tumblrienne.
